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LES BIOGRAPHIES > Michel Brault

Photo de tournage.[196?] Michel Brault à la caméra.2013_0514_PH_72.
Photo de tournage.
[196?] Michel Brault à la caméra.2013_0514_PH_72.

BRAULT, Michel, chef opérateur, producteur, réalisateur, scénariste (Montréal, 1928 – Toronto, 2013). Chef de file du cinéma direct au Québec, il exerce aussi une influence notable en France, où il collabore avec Jean Rouch, Mario Ruspoli, William Klein et Annie Tresgot. Il aborde avec autant de maîtrise la fiction que le documentaire, la réalisation que le travail de chef opérateur. Depuis 1958, son nom figure au générique de nombreux films québécois importants. Sa découverte de la photographie et du cinéma a lieu tôt, par le biais du cinéma amateur, avec son ami Claude Jutra qu’il retrouvera tout au long de sa carrière. Il est d’abord photographe professionnel, avant de collaborer à la série « Petites médisances » (1953-1954), constituée de 39 courts métrages, où il expérimente les possibilités et les limites du téléobjectif, dans l’esprit du candid eye. Il entre à l’ONF en 1956 (il obtient sa permanence en 1961) où il collabore à la série « Candid Eye », lancée par les anglophones, notamment aux côtés de Terence Macartney-Filgate: The Days Before Christmas (1958, c. m.), Police (1958, c. m.). Il joue un rôle de premier plan, comme cameraman et chef opérateur, surtout dans l’équipe française. Dès 1958, Les raquetteurs (coréal. G. Groulx, c. m.) acquiert une valeur de symbole ; il devient le manifeste de l’équipe française, du renouveau qu’elle entend provoquer au niveau des structures et de la pratique du cinéma à l’ONF. Plusieurs films, surtout destinés à la télévision, témoignent de cette volonté de renouveau : Félix Leclerc, troubadour (C. Jutra, 1959), La lutte (coréal. C. Fournier, C. Jutra et M. Carrière, 1961, c. m.), Golden Gloves (G. Groulx, 1961, c. m.), Québec USA ou l’invasion pacifique (coréal. C. Jutra, 1961, c. m.), etc.

En 1959, au séminaire Flaherty de Californie, Brault fait la rencontre déterminante de Jean Rouch dont les films, Les maîtres fous (1954, m. m.) et Moi, un Noir (1957), le bouleversent. De son côté, Rouch se passionne pour Les raquetteurs et invite Brault à travailler en France pour partager sa passion et sa conception du cinéma. Ils se reconnaissent un même désir de cerner les phénomènes de l’intérieur, en y participant. En France, Brault collabore à Chronique d’un été (J. Rouch et E. Morin, 1961), un film associé à l’expression « cinéma vérité » (rapidement abandonnée, au profit du terme « cinéma direct »), et à La punition (J. Rouch, 1963), ainsi qu’à deux films de Mario Ruspoli : Les inconnus de la terre (1961, m. m.) et Regard sur la folie (1962, m. m.). Plus tard, il y réalise Les enfants de Néant (coréal. A. Tresgot, 1968, m. m.), un documentaire, superbe d’intelligence et de sensibilité, sur les répercussions, dans la vie d’un cultivateur de Néant-sur-Yelle, de sa conversion brutale au statut d’ouvrier d’usine non qualifié. Il collabore aussi à Eldridge Cleaver, Black Panther (W. Klein, 1969) et Festival panafricain d’Alger (W. Klein, 1970). Brault est considéré comme l’un des maîtres du cinéma direct, non seulement pour sa maîtrise de la caméra et sa passion pour les divers aspects techniques qui s’y rattachent, mais aussi, et surtout à cause de sa recherche obstinée d’une morale, d’une éthique adaptée à cette nouvelle approche du cinéma. Les résultats de cette démarche apparaissent dans Pour la suite du monde (coréal. P. Perrault, 1963), fondé sur la fréquentation préalable des gens filmés et le principe sous-jacent de la communication, suscités ici au moyen d’une action « vécue » qui joue le rôle d’un catalyseur. Les gens de l’île aux Coudres se dévoilent autant dans le récit qu’ils en font, et qui acquiert une dimension mythique, à travers un réseau de bravades et de simulacres, que dans l’action même de la pêche au marsouin. Le film obtient le Canadian Film Award du meilleur film de l’année et le Prix spécial du jury au Festival du cinéma canadien.

Comme à ses débuts où le cinéma direct contribuait à la découverte d’une société, Brault, au service d’un pays à naître, met ensuite son talent, dans les années 70, à répondre aux questions que suscite une telle éventualité. Faut aller parmi l’monde pour le savoir (F. Dansereau, 1971), Un pays sans bon sens (P. Perrault, 1970) et L’Acadie l’Acadie?!? (coréal. P. Perrault, 1971), abordent le sujet en termes politiques. Puis, dans les vastes séries « Le son des Français d’Amérique » (coréal. A. Gladu, 1974-1976, série I,13 épisodes; 1977-1980, série II, 14 épisodes) et « La belle ouvrage » (B. Gosselin, L. Plamondon, C. Boyer et D. Létourneau, 1977-1980, 22 c. m.), qu’il produit, il met en valeur les manifestations d’un savoir-faire menacé de disparition, en remontant aux motivations profondes de certaines coutumes, en dévoilant les zones interdites de peuples qu’on dit sans histoire. Dès les années 60, il explore avec bonheur diverses façons de mettre au service du cinéma de fiction le savoir-faire du direct, dans À tout prendre (C. Jutra, 1963) et Le temps perdu (1964, c. m.), dont certains passages, d’une grande intensité, relèvent du direct le plus pur. Ou encore, dans Entre la mer et l’eau douce (1967), un film important qui porte en lui les germes de cette « pollinisation » de la fiction par le direct — sur laquelle reviendront les jeunes cinéastes des années 80. Pour ce film, Brault s’inspire librement de la vie de son interprète principal, le chansonnier Claude Gauthier, qui partage la vedette avec Geneviève Bujold, et raconte le cheminement d’un jeune artiste qui, parti de Charlevoix, obtient du succès et chante à la Place des Arts. Il poursuit avec autant d’aisance cette recherche dans Les ordres (1974), une « fiction documentée » sur les événements d’Octobre 1970, qui lui vaut le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes en 1975, un Canadian Film Award pour la meilleure réalisation et le Prix de la critique québécoise, ainsi que dans Mourir à tue-tête (A. C. Poirier, 1979). Film intense, techniquement impeccable, Les ordres décrit l’arrestation de cinq personnes par suite de la promulgation de la Loi des mesures de guerre, puis la torture morale qu’il leur faut subir avant qu’on ne les relâche sans plus d’explication. Brault s’y montre un excellent directeur d’acteurs, révélant au cinéma Jean Lapointe, Hélène Loiselle et Louise Forestier et tirant le meilleur de Claude Gauthier et de Guy Provost.

La compétence de Brault comme chef opérateur s’exerce aussi dans des films de fiction pure qui comptent parmi les meilleurs du répertoire québécois: Mon oncle Antoine (C. Jutra, 1971), proclamé le meilleur film canadien de tous les temps, en 1984, par une centaine de spécialistes, Le temps d’une chasse (F. Mankiewicz, 1972), Kamouraska (C. Jutra, 1973), Les bons débarras (F. Mankiewicz, 1980), etc. Tout en étant le producteur (Nanouk Films) de films qui comptent, comme Marc-Aurèle Fortin (A. Gladu, 1983, m. m.) et Le lys cassé (A. Melançon, 1986, m. m.), il continue à être le chef opérateur de nombreux films documentaires ou de fiction : Elia Kazan, Outsider (A. Tresgot, 1981, m. m.), Louisiana (P. de Broca, 1984, long métrage et série), Hello Actors Studio (A. Tresgot, 1986), Des amis pour vie (A. Chartrand, 1988), Salut Victor! (A. C. Poirier, 1988). Son travail lui vaut plusieurs prix : des Canadian Film Awards pour Mon oncle Antoine et Le temps d’une chasse, des Génie pour Les bons débarras et Threshold (R. Pearce, 1981).

À partir de 1988, Michel Brault s’est résolument tourné vers la réalisation de films pour la télévision, alors que son fils Sylvain, avec lequel il travaille depuis quelque temps déjà, le seconde comme chef opérateur. L’emprise (coréal. Suzanne Guy, 1988, m. m.), Les noces de papier (1989), avec Geneviève Bujold, et Diogène (1990, c. m.), réalisé dans le cadre de Fictions 16/26, témoignent de ce tournant. Tourné sur support film 16 mm, puis monté et diffusé comme prévu en vidéo, avant que des copies n’en soient tirées sur support film 35 mm pour les salles de cinéma, à l’occasion de sa participation au Festival de Berlin, Les noces de papier a permis à Brault de vivre de près les problèmes auxquels s’est trouvée confrontée la nouvelle génération des téléfilmeurs. Dans ce film, Brault aborde la question de l’immigration sous l’angle des relations interpersonnelles, traitant avec humour un sujet grave. Sa mise en scène sobre témoigne d’une réelle maîtrise. On lui doit aussi Ozias Leduccomme l’espace et le temps (1996, m. m.) qui, à travers la photo de Daniel Villeneuve, se distingue par son travail particulier sur la lumière (en vidéo) et par son exploration fascinée de la région natale du peintre, celle du mont Saint-Hilaire, au pied duquel Brault habite, depuis toujours semble-t-il, et qui l’inspire.

Parallèlement à cette production télévisuelle, Brault mène à terme deux projets de long métrage : Mon amie Max (1994), avec la complicité de Geneviève Bujold, toujours aussi énigmatique dans le rôle-titre d’une mère à la recherche de son fils abandonné à sa naissance 25 ans plus tôt, et Quand je serai partivous vivrez encore (1999), inspiré par le sursaut et la déroute d’une poignée d’insurgés canadiens-français, éparpillés dans la campagne québécoise, face au pouvoir et à l’armée coloniale britanniques, en 1838, après la défaite cuisante infligée aux Patriotes l’année précédente. Par sa thématique, ce long métrage qui n’a peut-être pas les moyens de ses ambitions fait écho, sur un mode mineur, au film Les ordres. À la différence que la douleur est ici autant physique que morale : par sa présence, brève mais intense, d’être marqué au fer rouge dans sa chair même (incarnation des « nègres blancs d’Amérique » stigmatisés par Pierre Vallières), Claude Gauthier facilite le rapprochement entre ces deux films axés sur l’abus de pouvoir et le désir de liberté.

En 1986, le gouvernement du Québec lui remet le prix Albert-Tessier. En 2005 il reçoit un Jutra-Hommage et un Iris hommage au Festival international du film de Montréal, puis l’Université du Québec à Montréal lui décerne un doctorat honoris causa. Il est le père de la productrice Anouk Brault (La conquête du grand écran, A. Gladu, 1996 ; Quand je serai parti… vous vivrez encore, M. Brault).

FILMS COMME RÉALISATEUR

Matin (1950, c. m.), Les raquetteurs (coréal. G. Groulx, 1958, c. m.), La lutte (coréal. C. Fournier, C. Jutra et M. Carrière, 1961, c. m.), Les enfants du silence (coréal. C. Jutra, 1963, c. m.), Québec USA ou l’invasion pacifique (coréal. C. Jutra, 1962, c. m.), Pour la suite du monde (coréal. P. Perrault, 1963), Le temps perdu (1964, c. m.), La fleur de l’âge: Geneviève ( 1965, c. m.), Conflit/Conflict (1967, t. c. m.), Entre la mer et l’eau douce (1967), Les enfants de Néant (coréal. A. Tresgot, 1968, m. m.), Le beau plaisir (coréal. B. Gosselin et P. Perrault, 1968, c. m.), Éloge du chiac (1969, c. m.), René Lévesque vous parle : les 6 milliards (1969, c. m.), L’Acadie, l’Acadie?!? (coréal. P. Perrault, 1971), René Lévesque pour le vrai (1972, c. m.), Le bras de levier et la rivière (1973, c. m.), Les ordres (1974), « Le son des Français d’Amérique » (coréal. A. Gladu, 1974- 1976, série I, 13 épisodes; 1977-1980, série II, 14 épisodes), René Lévesque, un vrai chef (1976, c. m.), A Freedom to Move (1986, c. m.), L’emprise (coréal. Suzanne Guy, 1988, m. m.), Les noces de papier (1989), Diogène (1990, c. m.), Shabbat Shalom! (1992), Mon amie Max (1994), Ozias Leduc… comme l’espace et le temps (1996, m. m.), Quand je serai parti… vous vivrez encore (1999), La Manic (2002, m. m.) Un cri au bonheur (collectif, 2007).
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BIBLIOGRAPHIE

MARSOLAIS, Gilles, Michel Brault, Conseil québécois pour la diffusion du cinéma, Montréal, 1972 • MARSOLAIS, Gilles, Les ordres (de Michel Brault), l’Aurore, Montréal, 1975 • Sous la direction de Pierre Jutras, « Michel Brault », Copie zéro, n° 5, Montréal, 1980 • DALL’ASTA, Monica, Canada-direct : Il documentario : la scuola del Québec, Il cinéma di Michel Brault e Pierre Perrault, Giornate internazionali di studio e docu- mentazione sul cinéma, Bologne, 1990 • MARSOLAIS, Gilles, L’aventure du cinéma direct revisitée, Les 400 coups, Laval, 1997.

VIDEOGRAPHIE

L’œuvre de Michel Brault 1958-1974, collection « Mémoire », Office national du film du Canada, 2006. (Gilles Marsolais, Le Dictionnaire du cinéma québécois)

Dossier réalisé avec la collaboration de