La Cinémathèque québécoise

Collections en ligne

Ce site est rendu possible grâce à la fondation Daniel Langlois

Dossiers sur les collections

LES BIOGRAPHIES > Marcel Carrière

CARRIÈRE, Marcel, réalisateur, ingénieur du son, administrateur (Bouchette, 1935). Entré à l’ONF en 1956 comme preneur de son, il participe à la réalisation de plus d’une centaine de films. Aucun style de tournage n’est à son épreuve. Il sait s’adapter (et même bricoler) en toutes circonstances. On le voit furtivement, dans Les raquetteurs(M. Brault et G. Groulx, 1958, c. m.), enregistrer en direct un son qui n’est pas encore synchrone avec la caméra. Quand la technique se développe et permet l’avènement du cinéma direct, Carrière est sur la ligne de front; sa participation à Pour la suite du monde (P. Perrault et M. Brault, 1963) en témoigne. Lorsque les premières fictions ont besoin d’un son direct et d’une caméra légère, il est là, peu importe que ce soit à l’ONF ou non ; Seul ou avec d’autres (D. Arcand, D. Héroux et S. Venne, 1962), À tout prendre (C. Jutra, 1963) et Le chat dans le sac (G. Groulx, 1964) portent sa marque. La qualité de son travail fait que bientôt on lui accorde le titre de coréalisateur, par exemple pour La lutte (coréal. C. Fournier, C. Jutra et M. Brault, 1961, c. m.) ou Rencontres à Mitzic (coréal. Georges Dufaux, 1963, c. m.). Mais il ne peut se contenter de ce statut; la réalisation en solo le fascine. Villeneuve, peintre-barbier (1964, c. m.) lui permet de faire ses débuts, et Avec tambours et trompettes (1967, c. m.) fait éclater son talent. Ce reportage sur un congrès de zouaves pontificaux joue le jeu du direct, mais se distingue par son humour. Carrière y révèle un trait fondamental de sa personnalité : le goût du rire, un rire chaleureux pour ceux qu’il filme. Partagé entre le documentaire et la fiction, Carrière ne craint pas les films de circonstances de facture moins personnelle comme l’indiquent Bois-Francs (1966, c. m.), La Colombie-Britannique et l’habitation (coréal. G. Sparling, 1967, c. m.), L’Indien parle (1968, m. m.), 10 milles/heure (1970, c. m.). Trois films sortent de ce lot: Hôtel-château (1970, m. m.), qui intéresse parce qu’il propose la confrontation de deux mondes ; Ping-pong (1974, c. m.), un film sans paroles qui concentre l’attention du spectateur sur la performance sportive ; et La bataille de la Châteauguay (1978, c. m.), un cours d’histoire en costumes qui démythifie, sur le mode léger, le héros de ce « glorieux » fait d’armes.

Carrière aborde la fiction par une expérience unique dans son œuvre, Saint-Denis dans le temps (1969), où, en mélangeant documentaire et fiction, il cherche moins à redécouvrir l’histoire qu’à l’interroger à la lumière des problèmes du présent. Il donne ensuite son film de fiction le plus important, O. K… Laliberté (1973) où, par le biais de l’humour, il parle avec tendresse de la vie quotidienne de Québécois urbains. Cette tragicomédie est bien accueillie par la critique. Après un détour par une fiction plus classique, Le grand voyage (1974, m. m.), où il s’essaie au portrait psychologique, Carrière tente de retrouver la formule gagnante d’O. K… Laliberté. Il tourne Ti-Mine, Bernie pis la gang… (1976), une comédie se déroulant aussi dans l’Est de Montréal, et qui montre des gens voulant fuir la pesanteur du quotidien. Si les gags visent souvent juste, leur articulation dans un récit soutenu est toutefois défaillante et le relatif échec du film convainc Carrière d’abandonner la fiction.

Pionnier de la prise de son documentaire, il est normal qu’il explore plus à fond cette voie. C’est avec Épisode (1968, m. m.) qu’il renoue avec le direct. Il y suit discrètement les faits et gestes d’une famille ouvrière de l’Est de Montréal, en mettant l’accent sur l’écart entre les générations qui divise la famille. Cette sensibilité aux questions sociales transparaît surtout dans Chez nous c’est chez nous (1973), son documentaire le plus personnel, dont on retient quelque temps la diffusion. Tourné dans le cadre du programme Société nouvelle, ce film sur la fermeture de paroisses gaspésiennes dépasse le simple reportage pour devenir une réflexion sur le déracinement. Carrière s’engage face à son sujet, témoigne une grande amitié envers ses personnages et est sensible à leur drame. Ses films suivants sont d’ambition plus modeste. Le titre d‘Images de Chine (1974) est révélateur. L’un des premiers Occidentaux à tourner en Chine depuis la Révolution culturelle, Carrière transmet son sentiment de dépaysement, pour ne pas dire de fascination innocente, devant cette réalité. Il la montre, exotique, sans la commenter, seules quelques phrases énoncées du point de vue chinois servent de contrepoint. On retrouve là la méthode d’Avec tambours et trompettes. Après un détour par les Olympiques comme réalisateur associé (Jeux de la XXIe Olympiade, coréal. J.-C. Labrecque, J. Beaudin et Georges Dufaux, 1977), il aborde avec De Grâce et d’Embarras (1979) un sujet à saveur sociale mais de portée plus restreinte (cela témoigne d’ailleurs de l’évolution du programme Société nouvelle). Le film s’intéresse au sort de deux habitants des îles de Sorel, dont le mode de vie traditionnel est bouleversé par la venue de citadins. À la faveur d’un portrait avant tout humain, Carrière affiche un point de vue écologique qui annonce Équinoxe (A. Lamothe, 1986).

En 1978, Carrière devient directeur du Comité du programme français. À la fin de son mandat, il demeure dans l’administration pour occuper le poste de directeur des services, chargé de la distribution et du secteur recherche et développement. C’est le plus haut rang jamais atteint par un francophone issu de la production. Il prend sa retraite en 1994 alors que la SMPTE lui remet l’International Grierson Award Gold Medal. Après avoir contribué à la mise sur pied de l’INIS et de la Phonothèque québécoise, il travaille encore comme consultant en documentaire auprès des jeunes cinéastes. En 2011, le gouvernement du Québec lui remet le prix Albert-Tessier. (Pierre Véronneau, Le Dictionnaire du cinéma québécois)

Dossier réalisé avec la collaboration de