La Cinémathèque québécoise

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COLLOQUE REPRENDRE À TOUT PRENDRE > ► Présentation d’ouverture (par Marcel Jean, directeur général de la Cinémathèque québécoise)

Je vous souhaite la bienvenue à la Cinémathèque québécoise ce matin. C’est un plaisir de vous accueillir dans ce lieu où une salle porte le nom de Claude Jutra. Vous me faites l’honneur aujourd’hui d’être le premier à prendre la parole pour aborder un film dont l’histoire même est singulière. Elle est singulière parce qu’elle est faite de condamnations et de réévaluations, de reprises et de retournements, de lectures et de relectures à la lumière de l’évolution sociale, de l’histoire du cinéma québécois ou de la vie même de Claude Jutra… et de sa mort puisqu’au moment de son décès, certains n’ont pas manqué de faire le rapprochement entre la scène finale d’À tout prendre et le destin du cinéaste.

À tout prendre est un film à la nature et au destin très particuliers. C’est le film d’un débutant déjà expérimenté; celui d’un jeune cinéaste qui n’est pas si jeune que ça, à la réputation déjà bien établie, enviable et enviée. Rappelons, juste comme ça, pour se donner un peu de perspective, que Jeunesses musicales a été terminé sept ans plus tôt, en 1956, que Felix Leclerc, troubadour, cinq ans plus tôt, en 1958, que Fred Barry, comédien, quatre ans plus tôt, en 1959. Et je n’ai pas parlé de A Chairy Tale que Jutra a coréalisé avec Norman McLaren et qui est sorti six ans plus tôt, donc en 1957, ni du long métrage tiré des épisodes du feuilleton télévisé Les mains nettes terminé en 1958.

Claude Jutra. Planche contact, [196?]. Coll. Cinémathèque québécoise. 2013.0504.PH.25

Jutra a 33 ans lorsqu’il termine À tout prendre, il mourra en 1986 à l’âge de 56 ans. Personne ne le sait, mais il a déjà largement dépassé la mi-temps de sa vie. Lorsque le film sort en 1963, la Révolution tranquille bat son plein, mais les résultats concrets se font attendre comme le montrera plus directement un autre film, qui n’a pratiquement pas été vu à l’époque, Jeunesse année zéro, sorti l’année suivante. Le progressisme du gouvernement Lesage ne trouve guère d’échos dans les thèmes abordés par le film, ce que soulignera mon collègue Yves Lever dans son ouvrage Le cinéma de la Révolution tranquille.

Le questionnement identitaire du Chat dans le sac de Gilles Groulx, dans lequel s’exprime la révolte de Claude ainsi qu’une volonté encore inassouvie de passage à l’acte, est dans ce sens plus en phase avec le cheminement politique national. Tourné environ 18 mois plus tard, Le Chat dans le sac s’inscrit ainsi plus aisément dans le schéma des jeunes cinémas nationaux et c’est tout naturellement que le film trouvera des défenseurs auprès d’une jeune critique s’enthousiasment face à l’émergence de cette avant-garde esthétique et idéologique. En fait, la rupture opérée par À tout prendre dans le cinéma québécois est davantage morale que sociale, ou plutôt davantage morale que politique, si l’on m’autorise cette distinction qui est toute théorique dans la mesure où la morale est une composante sociale fondamentale et que par conséquent, sa résonance politique est indéniable.

Dans le Québec de 1963, À tout prendre opère une rupture morale par accumulation de thèmes: relations sexuelles hors mariage, voire adultère, mixité raciale, homosexualité, avortement. Je pense qu’il est bon de rappeler qu’Henry Morgentaler ne commencera à pratiquer des avortements à Montréal qu’en 1968 et qu’il sera arrêté en 1970. Aussi, l’homosexualité ne sera décriminalisée au Canada qu’à travers l’amendement du Code pénal du 14 mai 1969, donc bien après la sortie d’À tout prendre. Bien curieusement, peu de commentateurs et critiques ont alors insisté sur la présence de ces thèmes.

Denys Arcand, dans Parti pris, est un des seuls à remarquer qu’il y est question d’homosexualité. Comment se l’expliquer? Difficile à dire. L’ensemble de la critique s’attarde à l’éclatement, à l’effervescence formelle du film, à son caractère composite, mais omet de parler des thèmes qui sont abordés sauf pour en souligner, ou plutôt, pour en dénoncer le caractère bourgeois.

Que le personnage de Claude, confronté à une profonde remise en question, cherche conseil auprès de sa mère et d’un prêtre, ce que signale Arcand dans son texte, a sans doute contribué à conforter ceux qui voyaient dans le film le drame d’un adolescent attardé de bonne famille. Mais pourtant…

On mesure mal aujourd’hui l’audace du discours de Jutra. On la mesure d’autant plus mal que la critique de l’époque n’y fait pas vraiment allusion, préférant se concentrer sur les aspects formels du film et le narcissisme ou l’égocentrisme (les termes varient d’un texte à l’autre selon l’auteur).

Pourtant, quand on compare le film aux autres longs métrages québécois de l’époque, cette audace s’impose avec évidence. Ni le Pierre Patry de Trouble fête, ni le Denis Héroux de Valérie oseront aller aussi loin, les deux films s’accrochant au canevas mélodramatique hérité des fictions catholiques du passé pour juger et ramener à l’ordre leur héros. Et pourtant, nous avons là deux films à propos desquels on a beaucoup insisté sur leur potentiel de rupture d’avec la tradition et même d’avec la morale, ce qui est assez paradoxal.

Le droit à l’avortement et l’acceptation homosexuelle n’étant plus aujourd’hui les enjeux qu’ils ont déjà été, nous aurions pu croire que l’intérêt du film se serait davantage émoussé. Pourtant, peu d’œuvres ont autant inspiré les générations de cinéastes qui ont suivies. C’est précisément le narcissisme qu’on a d’abord tant reproché à Jutra qui semble avoir éveillé l’intérêt des plus jeunes qui ont perçu la possibilité d’une prise de parole libre, entière et à la première personne, délestée du fardeau d’un discours collectif peu adapté à leur réalité. Cela explique peut-être que la réputation d’À tout prendre semble être allée grandissante avec le temps, ce qui n’enlève rien aux autres classiques de l’époque plus immédiatement reconnus, tels que Le chat dans le sac ou Pour la suite du monde. Alors que ces deux films, très tôt dans leur histoire, se sont imposés comme étant des œuvres marquantes, alors que très tôt elles ont su attirer l’attention internationalement, notamment à travers leur présence au Festival de Cannes, dans le cas d’À tout prendre, l’accueil a été d’abord mitigé ou du moins très partagé. C’est avec le temps que le film semble avoir gagné en prestige comme en témoigne ce numéro de 24 images auquel Diane Poitras faisait allusion tout à l’heure et les témoignages de plusieurs jeunes cinéastes à cet effet. Paul Tana, dans le texte qu’il consacre à Jutra en 1968 dans le collectif Cinéma québécois Tendances et prolongement, sera l’un des premiers à le formuler ainsi : « Malgré l’informe de son propos, il reste un film foisonnant et maladroit à la fois, sans doute le premier pendant cinématographique de la confession littéraire. On ne saurait trop parler de l’importance historique d’À tout prendre dans le cinéma québécois. »

Paul Tana écrit ces lignes cinq ans après la sortie du film et l’importance historique de ce dernier semble déjà être tenue pour acquise. J’ouvre ici une parenthèse pour dire que Gérald Godin voyait justement dans ce côté confession littéraire du film une sorte de résurgence romantique qui affectait le cinéma au moins un siècle après qu’il eut pris d’assaut le romantisme et la littérature.

Les cinéastes de la génération X, ceux nés pratiquement au même moment que le film, vont emboiter le pas à Paul Tana. Pour plusieurs d’entre eux, l’importance du film sera considérable. À tout prendre va cristalliser la possibilité d’une expression cinématographique en dehors du cadre imposé par l’affirmation nationaliste ou en dehors d’une lecture du monde reposant sur une perspective de classe. Pour ces cinéastes, qui amorcent une carrière à l’époque du « no future » à la fin de la décennie 1970 et au début de la suivante, À tout prendre semble l’alternative à une approche qui a été en vogue et en vigueur jusque-là et qui semble bien peu adaptée à la réalité à laquelle ils sont confrontés. Je vois notamment dans le travail de Jeanne Crépeau – Le film de Justine, Revoir Julie – celui d’une héritière d’À tout prendre. En partie dans son approche thématique, mais plus largement encore dans la manière dont la cinéaste intègre ces thèmes dans une transgression systématique des genres et des formes préétablis, dans le foisonnement des effets et des références et dans l’autodérision qui vient tempérer une prise de parole éminemment subjective.

LE FILM DE JUSTINE (Canada : Québec, Jeanne Crépeau, 1989). Coll. Cinémathèque québécoise. 1995.1220.PH.04

Je vois entre le Claude Jutra d’À tout prendre et la Jeanne Crépeau du Film de Justine une parenté qui tient à une très forte envie de cinéma, peut-être encore assez mal canalisée, c’est-à-dire expansive, mais propre à la jeunesse, ce qui est l’un des paradoxes d’À tout prendre. Parce que, comme je le disais plus tôt, Jutra n’est plus vraiment un jeune cinéaste au moment où il termine À tout prendre. Il a une véritable expérience professionnelle et une dizaine d’années de métier derrière lui. Il est donc un cinéaste que l’on aurait pu croire bridé au moment où il réalise ce film, mais au contraire il a encore cette fougue et cette absence du sens de l’économie qui est propre à la jeunesse et qui fait en sorte que le film conserve sa fraicheur à travers les décennies, qu’il conserve cette jeunesse parce qu’il en a l’essence même. Jutra avait déjà réalisé quelques courts métrages très importants et je tiens Felix Leclerc troubadour comme l’une des œuvres majeures du documentaire au Québec. C’est-à-dire, celui qui marque avec plus de clarté la fin de l’esthétique documentaire pré-cinéma direct dans sa dérision et dans la manière dont Jutra expose l’arrière-scène du documentaire classique, dans la manière dont il s’amuse et démonte complètement les artifices mis en œuvre avec beaucoup de métier par les cinéastes à l’ONF de l’époque et jusque dans la manière dont Jutra et Brault vont casser les règles mêmes de la direction photo qui s’appliquent à l’époque. Notamment, pour toute la séquence de Bozo qui est tournée de telle manière qu’elle avait crispé et fait grincer des dents tous les bonzes des laboratoires de l’ONF qui étaient convaincus d’être face à l’une des pires catastrophes qu’ils aient vues jusqu’à ce qu’ils soient désarmés par la joie de Jutra et de Brault devant leurs « rushes ». Tout cela pour dire que ce métier acquis par Jutra, la solidité du travail qu’il a fait précédemment, par exemple Les mains nettes qui est une œuvre extrêmement contrôlée, très maitrisée et d’une grande efficacité, n’empêche pas Jutra de réaliser À tout prendre avec une attitude totalement candide et ouverte, abordant ce film avec le même appétit qu’un jeune cinéaste affamé qui ne sait pas s’il aura dans sa vie l’occasion de tourner un deuxième film. Il ne prend donc aucun risque et s’assure d’y mettre tout ce qu’il a en lui et tout ce qu’il désire communiquer et livrer.

Soyons fous et sautons deux générations pour oser voir en Xavier Dolan un autre de ces fulgurants narcissiques héritiers d’À tout prendre. A-t-il vu le film? Il faudrait lui demander. Je sais qu’il a vu Titanic mais a-t-il vu À tout prendre? Peu importe, car il y aurait tant à dire sur la proximité d’esprit entre À tout prendre et J’ai tué ma mère que l’on peut sans hésiter voir une filiation entre les deux films. Cela même si le destin de Dolan et celui de Jutra s’opposent ironiquement. Du moins, ils s’opposent dans leur relation au Festival de Cannes devenu pratiquement le domicile de l’un alors qu’il sera resté un objet inaccessible pour l’autre. Dolan est aujourd’hui une figure assez proche de celle qu’a été Jutra. C’est-à-dire, il se rapproche de Jutra dans sa flamboyance, dans sa capacité d’intervenir en dehors même de ses propres films, dans sa capacité d’intervenir avec un grand talent d’acteur et une grande virtuosité rhétorique. Je crois qu’il y a matière à explorer cette parenté et cette filiation. Alors sur cette affirmation qui pose davantage de questions qu’elle n’y répond, je vous souhaite à tous un bon colloque.

Je sais que vous vous êtes penché sur cette œuvre avec sérieux et pendant de longues heures, donc j’espère par cette contribution avoir lancé les esprits et les discussions. Merci de m’avoir accueilli ce matin.

Marcel Jean, le 12 novembre 2015

Dossier réalisé avec la collaboration de