La Cinémathèque québécoise

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L’ABÉCÉDAIRE

A comme Avortement

Une incertitude subsiste dans le film à propos du recours ou non à l’avortement par Johanne surtout après que Claude lui ait envoyé une somme d’argent pour ce faire. Pourtant, dans la lettre de Johanne, lue par Claude à la fin du film, il est question, à mots couverts, d’une fausse couche :

« Ça y est. Tout est fini. J’ai eu tant de chagrin que cela s’est passé de façon naturelle. Tu n’y étais pour rien. Sois en paix. Tu n’as laissé aucune trace. »

Dans son livre Une leçon, Johanne Harrelle décrit longuement cette douloureuse et cauchemardesque fausse couche.

C comme « Choucoune »

La séquence où Johanne chante cette mélodie créole d’origine haïtienne a été tournée par l’équipe du film Seul ou avec d’autres (1962) de Denys Arcand, Denis Héroux et Stéphane Venne, mais n’a pas été retenue au montage final. La séquence a été offerte à Claude Jutra qui l’a intégrée dans son film.

Voici les deux premières strophes du poème Choucoune d’Oswald Durand dans une transcription originale de l’auteur, suivies d’une traduction française :

Dèiè yon gwo touff pingoin
L’aut’jou, moin contré Choucoune;
Li sourit l’heur’ li ouè moin,
Moin dit : « Ciel! a là bell’ moune! »
Li dit : « Ou trouvez çà, cher ? »
P’tits oéseaux ta pé couté nous lan l’air…
Quand moin songé ça, moin gagnin la peine,
Car dimpi jou-là, dé pieds-moin lan chaîne!

 Choucoun’ cé yon marabout :
Z’yeux-li clairé com’ chandelle.
Li gangnin tété doubout,…
— Ah! si Choucoun’ té fidèle!
— Nous rété causer longtemps…
Jusqu’ z’oéseaux lan bois té paraîtr’ contents!…
Pitôt blié ça, cé trop grand la peine,
Car dimpi jou-là, dé pieds moin lan chaîne!

Derrière une grosse touffe de cactus
L’autre jour je rencontrai Choucoune;
Elle sourit quand elle me vit :
Je dis : Ciel! oh! la belle personne!
Elle dit : Vous trouvez ? Cher…
Les petits oiseaux nous écoutaient en l’air…
Quand j’y songe, que j’ai de la peine,
Car depuis ce jour-là, mes deux pieds sont dans la chaîne.

Choucoune c’est une sorcière
Ses yeux brillent comme des chandelles,
Elle a des seins droits…
— Ah! Si Choucoune avait été fidèle!
Nous restâmes à causer longtemps,
Au point que les oiseaux dans les bois en parurent contents!
Plutôt oublier ça! C’est trop grande peine,
Car depuis ce jour-là, mes deux pieds sont dans la chaîne.

F comme Famille Jutras

Biographie détaillée du Dr Albert Jutras, le père de Claude Jutra : http://www.archiv.umontreal.ca/P0000/P0243DS.html

Note sur madame Rachel Gauvreau-Jutras, la mère de Claude Jutra : http://www.archives-expocj.uqam.ca/volet1/section1/mere.asp

Rachel Gauvreau-Jutras (19??-19??) est la soeur de Jean-Marie Gauvreau (1923-1970), directeur de l’École technique de Montréal et directeur de l’École du meuble de Montréal puis de l’Institut des arts appliqués. Sa soeur, Marcelle Gauvreau (1907-1968), fonde l’École de l’Éveil (une école d’initiation aux sciences naturelles pour enfants) et est l’auteure de nombreux ouvrages à caractère scientifique et botanique. Elle fut aussi collaboratrice et amie (intime, disent certains) du frère Marie-Victorin (Conrad Kirouac).

Note sur la famille de Claude Jutra : http://www.archives-expocj.uqam.ca/volet1/section1/famille.asp

Texte de l’allocution prononcée par Michel Brault à l’église Saint-Louis-de-France le 15 juin 1987 lors d’une cérémonie religieuse à la mémoire de Claude Jutra : http://collections.cinematheque.qc.ca/articles/temoignages-3/linalienable-continuite/

Claude Jutra raconte le contexte familial et culturel dans lequel il a vécu :

« J’ai connu, chez mes parents, toute la colonie artistique de Montréal, Fridolin, Gratien Gélinas, les soeurs Giroux, Félix Leclerc, Fred Barry, Ginette Letondal, Paul Dupuis… Médecin réputé, mon père était aussi collectionneur, amateur d’art. Chez lui, on rencontrait Pellan, Borduas, Fernand Léger. Il possédait une des premières machines à graver des disques et je me souviens d’un chœur resté fameux composé, après un diner très arrosé, du peintre Fernand Léger, d’Yvette Brind’Amour, de Robert Lapalme. C’était spectaculaire, pour un jeune Montréalais de l’époque… Des chercheurs, aussi, des savants, McCollock, le père de la cybernétique. Mes parents me parlaient beaucoup de l’Europe : mon père y avait été un des premiers boursiers canadiens-français. »
(Tiré d’un entretien avec Alain Pontaut paru dans La Presse du 9 mai 1964)

La place et le rôle de sa mère dans le film:

« […] parce que le film était autobiographique il y avait un point extrêmement délicat, je ne pouvais pas révéler un certain nombre de choses sur les gens qui m’entouraient puisque ces gens là, certains n’ont même pas consenti de rentrer dans le jeu, ma mère y a consenti dans la mesure où… je lui avais demandé au début d’interpréter son propre personnage, elle a dit oui, ensuite elle s’est retirée, elle a désisté, mais elle a accepté, puisque ça s’est fait dans sa maison, dans son lit, dans ses vêtements avec ses chiens, et elle était ravie d’être personnifiée par Tania Fédor, donc elle était consentante dans une certaine mesure, mais moi il y a certaines choses que j’ai le droit de révéler à mon sujet, mais je n’ai pas le droit de révéler certaines choses ni à propos de ma mère, ni à propos de Johanne. C’est ça qui est intéressant et alors, même que Johanne était en plein dans le bain, elle, il y a des choses que moi j’estimais — enfin les souvenirs on les interprète toujours et il y avait des choses que j’étais sûr qu’elles s’étaient passées, mais à ce moment-là Johanne a protesté, alors à ce moment-là je n’avais même pas le choix de la discussion, il fallait que je lui laisse le bénéfice du doute quoi… même pas du doute, que je lui concède les souvenirs tels qu’elle les exprimait et c’est un peu pour ça que je me suis donné ce rôle un peu équivoque de bouc émissaire et j’ai pris sur mon dos, à ma charge toutes les fautes, toutes les bassesses de l’histoire. Par exemple, ma mère de toute évidence était opposée à cette union et je vous assure que j’aurais pu mettre dans sa bouche très facilement des phrases qui n’étaient pas des stéréotypes […] ».
(Extrait de la transcription d’une entrevue avec Claude Jutra réalisée par Yerri Kempf en mai 1964)

H comme Homosexualité

Description de la séquence où Claude révèle son homosexualité :

Johanne caresse le front, les sourcils et les cheveux de Claude et lui dit tout bas à l’oreille : Mamour, aimes-tu les garçons?

Claude semble étonné par la question et demande à Johanne de la répéter. Ce qu’elle fera d’une voix hors champ, avec une résonance amplifiée.

On entend alors un bruit de verre cassé.

Claude (hors champ) : Je ne dis pas oui, pas plus que non. Ainsi s’échappe le secret que je séquestrais depuis des temps plus lointains que mes premiers souvenirs. Johanne a fait cela. De ses mains de femme, elle a ramassé le plus lourd de mon fardeau. Elle m’a fait avouer l’inavouable et je n’ai pas eu honte et je n’ai pas eu de mal. Et maintenant tout est changé, car cette impérieuse aspiration jamais assouvie du tourment qu’elle était a pris la forme d’un espoir.

Johanne (hors champ) : Ce n’est pas moi que tu aimais, c’est une image que tu avais inventée…

Claude (hors champ) : Non, c’est toi, parce que tu me délivrais de toutes mes images.

Vient ensuite une scène où Claude réalise un film et fait dire à ses acteurs les mêmes paroles que Johanne et lui se sont échangées précédemment.

Puis Claude se retrouve en tête-à-tête avec l’acteur de la scène précédente. S’ensuit des regards et des rires dévoilant l’attirance de Claude vers cet homme, puis on entend en hors champ le mot : ENFIN.

La thématique de l’homosexualité revient, directement ou indirectement, dans d’autres films de Claude Jutra. Plusieurs textes du critique et professeur de cinéma Thomas Waugh en font l’analyse notamment dans son livre The Romance of Transgression in Canada: Queering Sexualities, Nations, Cinemas.(University of Toronto Press) dont un chapitre a été traduit en français dans Nouvelles « vues » sur le cinéma québécois, no 2 : Je ne le connais pas tant que ça : Claude Jutra, disponible en ligne à cette adresse:
http://cinema-quebecois.net/edition2/parler_waugh_01b.htm#

P comme Prémonition

Dans la scène où Claude rend visite à sa mère (jouée par Tania Fédor) pour lui annoncer qu’il fréquente Johanne, celle-ci, s’affairant à régler les comptes de la maison, en profite pour lui suggérer de souscrire à une assurance :
La mère : Au fait, je vois les assurances là qui arrivent… Est-ce que tu as pris une assurance pour toi?
Claude : Une assurance? Moi?
La mère : Ben oui!
Claude : Non.
La mère : Ben, au moins pour la Vespa!
[…] Heureusement, je les ai pour toi. […] Est-ce que tu te rends compte de ce que tu risques à rouler comme ça sans assurance pour les tiers? Si jamais tu avais un accident! »

Or, Claude Jutra est victime d’un grave accident avec sa Vespa en 1964. Alors qu’il traverse le pont Jacques-Cartier, il heurte une grosse pierre tombée d’un camion transportant des matériaux en provenance du métro (que l’on creusait à ce moment-là) pour la construction de l’île Notre-Dame.

R comme Rimbaud

Claude récite un extrait des deux premières strophes du poème « Le bateau ivre » alors qu’il traverse le fleuve sur sa Vespa :

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs
 :

Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais
.
(Il remplace le début par Le Fleuve m’a laissé…)

S comme Suicide

(à venir)

T comme Tirade finale

Alors qu’il s’avance sur le quai, à la fin du film, Claude déclame cette tirade :

Un jour, je m’en irai mélancolique et sombre au bout de la jetée entre le ciel et l’eau, lorsqu’enfin la lumière a triomphé de l’ombre et que l’espace est plein du cri de mille oiseaux, ainsi d’un pas prudent marchant entre deux mondes j’avancerai sans poids suspendu au milieu hésitant un instant entre l’azur et l’ombre et je prendrai mon vol en direction des cieux. Plus loin encore. Crever la prison poisseuse du sentiment. Vivement l’abstraction. La pure joie de l’esprit. La sinusoïdale et le carré de l’hypoténuse. Mouvement des astres dans le ciel. Ombres et proportions. Poésie absolue de tout ce qui se pèse et de tout ce qui se mesure. Comment, oh! comment atteindre tout cela hors de tes murs? Ô prison bien aimée?

T comme Titres

Les multiples variantes du titre trouvées dans divers documents :

Le tout pour le tout (titre de travail)
Take It All (titre anglais officiel)
All Things Considered (traduction libre par le Time, le 23 août 1963)
When All Is Said… (traduction libre par Variety, le 28 août 1963)
Rien à perdre (titre attribué maladroitement par la Cinémathèque française, le 7 octobre 1963)
The Way It Goes (traduction libre par Film Quarterly, 1964)
Todo par ti (titre espagnol donné en Argentine)

Dossier réalisé avec la collaboration de