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L’ORIGINE DU FILM > Lettres, télégrammes, cartes postales de Johanne Harrelle à Claude Jutra

Lettres

46p_030_231_2_3Lettre de Johanne Harrelle à Claude Jutra
[1956] Manuscrit autographe. Deux feuillets recto-verso, avec au dos du deuxième feuillet un dessin de Val, le fils de Johanne, âgé de sept ans. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/231 (2)
Une des plus anciennes lettres d’amour de Johanne à Claude qui nous soit parvenue. Johanne décrit ses états d’âme alternant entre des périodes de gaieté et de peine. Elle voudrait bien conjurer le souvenir de cet amour difficile qu’elle vit (a vécu) avec Claude :
« Hier, j’étais gaie, je pensais à toi, j’étais amoureuse d’une façon gaie, je voulais t’envoyer des fleurs. Suzanne [Jazzar] m’avait prêté son tourne-disque; alors, toute la journée, j’ai écouté Vivaldi, Telemann, Bach, Mozart et Liszt, aussi Jacques Douai, Stéphane Coleman [sic : Golmann] et alors Catherine Sauvage. Mais lorsque j’ai entendu son interprétation de “Toi qui disais qui disais qui disais”, alors là, il m’a semblé reconnaître mon histoire d’amour. Écoute un peu les mots attentivement, veux-tu, tu verras. [Claude lui enverra un poème inspiré de cette chanson] […]
Tu sais, je ne peux penser à toi trop longtemps, car un temps je suis heureuse, car je t’aime juste comme ça, même si tu ne m’aimes pas. Tu sais, ça me fait du bien de t’aimer, ça me fait gai, car j’ai de si bons souvenirs! J’étais chanceuse, tu sais, mais lorsque tu me prends tous mes moments et qu’on me laisse seule, alors je deviens triste à cause de toi, et je pleure. Je pleurniche toujours, alors ça ne veut rien dire en somme, mais quand je pleure en mon coeur, c’est très lourd. Je voudrais ne pas avoir de cœur. […] Tu sais, je souffre physiquement et moralement à la fois en ce moment. Et lorsqu’on me laisse seule, j’ai peur. Autour de moi c’est noir et froid. […]
Il y a toujours quelque chose qui vient près de moi avec ton nom, ton toi, que je ne peux toucher, comme si ce quelque chose voulait m’agacer, me torturer à petit feu. Peut-être que si, ou que lorsque je ne serai qu’une personne, toutes ces choses m’auront aussi laissées, m’auront redonné ma liberté, alors quels déboires je me promets; je redeviendrai Johanne, que tout le monde croit connaitre. Tant pis pour eux. Je ne deviendrai pas méchante, je ne suis (puis) pas. Mais j’essaierai de ne vivre que pour moi, d’abord. Tu vois n’est-ce pas que je finirai par arriver? Aimer c’est se sacrifier, souffrir pour d’autres. Nenni fi! de tout ça. Car on apprend toujours à désaimer. Je te laisse doudou. Je t’aime de partout, je le sens partout en moi et c’est pourquoi j’ai mal. »

46p_030_231_1_2 Carte de Johanne Harrelle à Claude Jutra.
Décembre 1956. Manuscrit autographe. Enveloppe et carte avec reproduction du dessin « Resting Fawn » de Louis Muhlstock au recto et texte au verso, dans laquelle sont aussi insérés deux feuillets.  Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/231 (1).
Dans sa brève note, au dos de la carte, Johanne, amoureuse, relate à Claude sa rencontre avec Maurice Blackburn et son enthousiasme d’avoir vu trois films de Norman McLaren. « J’ai vécu une heure avec toi, tu vois, il m’en faut si peu, ou m’en faut-il tant. » Elle termine par « Je t’aime tellement et suis si heureuse si tu l’es. » Dans les deux autres feuillets, Johanne reproduit deux poèmes de Jacques Prévert (« Chanson du geôlier » et « Trois Allumettes »).

Tu connais la « Chanson du Geôlier »?
« Où vas-tu beau geôlier avec cette clé tachée de sang
Je vais délivrer celle que j’aime
S’il en est encore temps et que j’ai enfermée
Tendrement, cruellement,
Au plus secret de mon désir
Au plus profond de mon tourment
Dans les mensonges de l’avenir, dans les bêtises des serments
Je veux la délivrer, je veux qu’elle soit libre
Et même de m’oublier
Et même de s’en aller,
Et même de revenir et encore de m’aimer
Ou d’en aimer un autre si un autre lui plaît.
Et si je reste seul et elle en allée
Je garderai seulement, je garderai toujours
Dans mes deux mains en creux
Jusqu’à la fin des jours
La douceur de ses seins modelés par l’amour »
Transcription presque exacte du poème « Chanson du geôlier » (Jacques Prévert, Paroles, 1945)

Johanne commente le poème ainsi : « J’aimerais bien connaître ce petit geôlier, jamais je ne le quitterais, je ne serais libre qu’avec lui, il est doux comme toi. »

« Des milliers et des milliers d’années
Ne sauraient suffire, pour DIRE
La petite seconde d’éternité, où tu m’as embrassée
Où je t’ai embrassée, un soir rue Summerhill,
Dans une petite chambre à Montréal
À Montréal, sur la terre.
La Terre qui est un Astre. X »
Adaptation du poème « Le jardin » (Jacques Prévert, Paroles, 1945)

« Trois allumettes allumées une à une dans la nuit
La première pour voir ton visage tout entier
La seconde pour voir tes yeux
La dernière pour voir ta bouche
Et l’obscurité tout entière
Pour me rappeler tout cela
En te serrant dans mes bras »
Transcription presque textuelle du poème « Paris at night » (Jacques Prévert, Paroles, 1945)

« Tu sais il reste encore des oiseaux malgré l’hiver,
L’un d’eux vient me voir, mange et chante.
Mais son chant m’arrête, il me fait rougir
Il raconte à tous mes amours.
Il dit même ton nom après avoir chanté le mien
Il est si indiscret, mais j’aime le voir revenir.
Je l’attends tous les jours, pour qu’il me répète
Ton nom Claude, Claude, Claude. »
Ce poème cite « Enfance » (Arthur Rimbaud, Illuminations, 1886) : « Au bois, / Il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir. » Et peut-être un autre poème…

46p_030_280_1 Lettre de Johanne Harrelle à Claude Jutra.
[196?] Manuscrit autographe. Un feuillet recto-verso. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (1).
Dans ce billet, difficile à dater, Johanne fait référence à deux photos incluses dans l’envoi. Elle commente ainsi la première : « Tu ne trouves pas que cette photo ressemble à ton frère lorsque très jeune. » (On ne peut ici s’empêcher de faire un lien avec son récit autobiographique, Une leçon, où elle raconte son aventure avec Michel, le frère cadet de Claude). De la seconde, elle écrit : « J’ai inclus une photo de mon bébé favori. Comment le trouves-tu? Ne le perds pas. Je ne comprends pas comment il se fait que je ne l’ai pas déjà mangé. »

46p_030_280_2 Note de Johanne Harrelle à Claude Jutra.
Septembre 1961. Manuscrit autographe. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (2).
Johanne informe Claude (Mamour) de ses problèmes financiers.

46p_030_280_51 Lettre de Johanne Harrelle à Claude Jutra.
29 mars 1962. Lettre en-tête de l’Hôtel Sherbrooke. Dactylographiée avec notes manuscrites. Deux feuillets. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (5).
À la suite d’une tournée (Québec, Chicoutimi, Sherbrooke, Shawinigan, au moins) en tant que mannequin en février 1962, Johanne est à La Chaumine — l’Auberge française, à Shawbridge/Saint-Hippolyte — et écrit aujourd’hui sur du papier en-tête de l’Hôtel Sherbrooke (qu’elle a conservé de son passage à Sherbrooke le mois précédent). Elle vient de quitter son amoureux et s’ennuie déjà : « Je suis maintenant heureuse d’avoir quitté la ville, car je crois avoir senti que je commençais à t’encombrer et t’agacer oh. ne riposte pas. C’est normal, on ne se rend pas compte, je devenais gourmande, mais excuse ce péché car lorsque je suis près de toi tu me donnes faim de toi jusqu’à la gourmandise et je succombe à la tentation. J’ai quand même emmagasiné beaucoup de toi pour presque me suffire pour quelques jours. (Je suis en plus une voleuse) (de toi). »
Elle termine par « Je t’embrasse et te fais mille caresses. À bientôt. (manuscrit: Ta noire qui n’a pu résister à la machine à écrire de la C. Je t’aime. »
Et en haut de la 2e page cette dernière note manuscrite: « I miss you! Déjà. P. S. Je ne peux le dire correctement en français! »

46p_030_280_10 Lettre de Johanne Harrelle à Claude Jutra.
23 février 1963. Lettre en-tête de The Macdonald Hotel. Edmonton, Alberta. Manuscrit autographe. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (10).
Le tournage du film est pratiquement terminé et Johanne se questionne sur l’avenir de sa relation avec Claude. « … il vaut mieux que je prenne un appartement au retour, car je crois que notre vie de « concubinage » ?? inquiète un peu tes parents et leurs amis et t’agace aussi, car tu n’es pas très “porté sur la vie en ménage“ (…) À part ça je pense énormément à toi et je m’ennuie de toi. Que ferais-je si j’allais en Europe après la tournée — plus je suis adulée par d’autres, plus je te veux, il me tarde de t’embrasser dans le cou, de te revoir au travail et aussi de connaitre à nouveau ces petits moments où tu m’agaces tant et durant lesquels je ne t’aime plus du tout, pour t’aimer davantage l’instant d’après et pour longtemps (…) ». La tournée dont elle parle ici, étalée sur quelques semaines en février et mars 1963, relie les principales villes canadiennes de l’ouest vers l’est (Vancouver, Edmonton, Calgary, Winnipeg, etc.) et présente la mode du printemps/été 1963.

46p_030_280_13_1 Lettre de Johanne Harrelle à Claude Jutra.
Octobre 1963. De Tourette-sur-Loup (Alpes-Maritimes). Manuscrit autographe. Huit feuillets, recto-verso. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (13).
Johanne relate son voyage rocambolesque de Montréal à Nice. Lors d’une période d’attente à l’aéroport du Bourget (Paris), elle fait une rencontre surprenante : « (…) je me suis assise avec Marlene Dietrich pendant 10 minutes, elle avait l’air un peu ridicule, habillée en petite fille, sa tête extraordinaire, elle portait des bottes de cuir jusqu’en haut des genoux, un manteau d’écolière très court et un chapeau d’écolière. Elle était accompagnée d’un très beau garçon genre gigolo américain. Elle m’a demandé d’où venait l’ensemble que je portais. Je lui ai dit du Canada. Alors elle me dit qu’elle gardait un bon souvenir du Canada, puis elle me reparla de la coupe du manteau and she bored me »
À Tourette et à Vence, Johanne rend visite aux sculpteurs canadiens Robert Roussil et Jim Ritchie; ce dernier, incidemment, voudrait bien qu’elle reste chez lui.
Et, dans la liste des choses qu’elle demande à Claude de lui envoyer, elle note (c’est le 6e item) : « Tout l’amour que tu as pour moi, s’il y en a! Car vois-tu mamour, ici je suis aimée sans chichi. Je ne demande rien, il [allusion à Fernand Durand, jeune peintre et sculpteur rencontré à Montréal peu de temps avant] ne veut rien d’autre que de m’aimer, et tu sais, ça fait du bien, et je me laisse faire. Mais mamour, il me manque quelque chose. TOI. Oui, tu vois, c’est facile d’être heureux, mais il me manque toi pour que ce soit complet. Ce petit m’apporte toute la passion de sa jeunesse. Il est tellement heureux et amoureux qu’il danse autour de moi et qu’il invente des gestes tout neufs pour me faire plaisir. Il est beau à voir. Je ne voudrais jamais qu’il sache que je ne l’aime pas comme il m’aime. J’aime le voir ainsi si aimant, si jeune, si heureux. Il apprend avec moi tous les gestes de l’amour. Je ne parle pas « gestes » « faire l’amour ». Il n’a aucune pudeur, c’en est presque comme une effronterie. Mais il n’est pas vulgaire, il est comme un enfant bien élevé, il apprend tout et c’est formidable. Bref, si j’étais avec toi, it would be too much. » Et, elle termine sa lettre avec ces mots laissant le doute apparaître : « Mamour, s’il te plait ne cesse pas de m’aimer si tu m’aimes! »

46p_030_280_14_1 Lettre de Johanne Harrelle à Claude Jutra.
11 novembre 1963. De Tourette-sur-Loup. Manuscrit autographe. Trois feuillets, recto-verso. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (14).
Johanne résume les visites et les rencontres qu’elle fait dans la région. Elle manifeste de nouveau son amour pour Claude, mais elle sent bien qu’il s’effrite peu à peu : « Sache mamour qu’à chacun de mes petits voyages, je voudrais que tu sois là — je ne sais pas comment te dire — I miss you very much. Je te vois sourire… mais tant pis! » Ensuite, commentant The Favourite Game (roman de Leonard Cohen publié en septembre 1963), elle écrit : « Je viens de terminer le livre de Leonard, et ça m’a rendu toute triste, je ne comprends pas pourquoi? Ou peut-être, je comprends trop bien. Je viens de lui écrire une lettre où je disais je ne sais plus trop quoi! Demande qu’il te la fasse lire. Il y a des choses que j’aurais voulu te dire, mais ne pouvais pas, je les lui ai écrites. Tu verras, tu comprendras»

46p_030_280_15_1 Lettre de Johanne Harrelle à Claude Jutra.
16 novembre 1963. De Tourette-sur-Loup. Manuscrit autographe. Deux feuillets, recto-verso. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (15).
Johanne, toujours dans le Midi, se prépare à monter à Paris et s’interroge sur sa carrière: « Serai-je dans ton prochain film ou ne suis-je qu’une vedette d’un seul film? » Elle termine sa lettre ainsi: « Je t’aime gros comme la mer sans horizon. » Dans le post-scriptum, Johanne demande à Claude de ne pas montrer à Val les lettres qu’il lui écrit. Il s’agit de son fils alors âgé de 14 ans.

46p_030_280_12 Lettre de Johanne Harrelle à Claude Jutra.
Probablement le 27 novembre 1963 (par distraction Johanne a écrit septembre). De Paris. Manuscrit autographe. Voir l’autre lettre datée du 27 novembre abordant les mêmes sujets. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (12).
Johanne est à la recherche d’un travail auprès d’agences de mannequins. Elle habite l’appartement d’Albert Maysles en son absence. (Avec son frère David, ce documentariste américain compte parmi les inventeurs du cinéma direct. À cette époque, il collaborait au tournage du sketch de Jean-Luc Godard de Paris vu par…).
Comme elle n’a pas de photos intéressantes à présenter aux agences, Johanne réclame celles prises par Jeremy Taylor (photographe montréalais qui atteint une certaine renommée lors d’une exposition intitulée « Suzanne: The Original Portfolio », une série de portraits de Suzanne Verdal qui a été la source d’inspiration de la chanson Suzanne de Leonard Cohen, enregistrée en 1966 par Judy Collins et en 1967 par Cohen).
Toujours amoureuse, Johanne termine sa lettre avec ces mots : « En attendant, je pense à toi sans cesse. Je voudrais que tu m’aimes autant que ce petit Fernand [Durand] qui m’écrit tous les jours, etc., etc. Ce serait le paradis sur terre pour moi, car je t’aime tant. Je suis ennuyée, car je n’ai pas de photos de toi sur moi, et comme une enfant j’y aurais recours lorsque je m’ennuie trop. »

46p_030_280_16_1 Lettre de Johanne Harrelle à Claude Jutra.
27 novembre 1963. De Paris. Manuscrit autographe. Quatre feuillets, recto-verso. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (16).
À Paris depuis quatre jours, Johanne déclare son amour pour cette ville. Elle aborde aussi son manque d’argent et ses problèmes de logement. Ses relations avec Fernand Durand deviennent exaspérantes… Elle achève sa lettre ainsi : « J’ai les nerfs à fleurs de peau, mais je ne cesse de penser à toi. I miss you! Écris-moi très très bientôt, et je te donne mille baisers! »

46p_030_280_17_1 Lettre de Johanne Harrelle à Claude Jutra.
2 décembre 1963. De Paris. Manuscrit autographe. Six feuillets. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (17).
La lettre débute par ces mots : « Mamour, “j’ai deux amours” Paris et toi! ». Allusion aux deux premiers vers du refrain de la célèbre chanson J’ai deux amours (paroles : Géo Koger et Henri Varna; musique : Vincent Scotto, 1930) : « J’ai deux amours / Mon pays et Paris », mais aussi à son interprète, Joséphine Baker (1906-1975), métisse américaine, première grande star noire.
Johanne est totalement heureuse, car elle a reçu une lettre de Claude : « […] une lettre qui m’a tellement ému qu’après la lecture, je me suis mise à pleurer de joie! Madeleine [Lerch, mannequin montréalais dont l’appartement est le point de chute de Johanne à Paris] croyait que je venais de recevoir des mauvaises nouvelles alors je lui ai dit que tel n’était pas le cas, qu’au contraire!!! Ensuite je la quittai pour une promenade dans Paris et je disais à chacune des rues que j’étais la plus heureuse des femmes, parce que je venais de recevoir la plus belle des lettres. Il faisait un peu froid, mais j’avais tout chaud au cœur […] ». Plus loin, elle rapporte les commentaires de cette amie qui a vu À tout prendre : « Madeleine, ici, a vu le film et d’autres amis et me dise que c’est dommage d’avoir montré le film dans l’état où il était [allusion à la première copie 16 mm], que l’on entendait très mal la bande sonore, et que ça n’a pas fait grand bien au film. C’est triste, mais je leur dis que le film sera présenté bientôt ici (avec une copie corrigée et non de travail et que… etc., etc.). C’est vrai? »

46p_030_280_23_1 Lettre de Johanne Harrelle à Claude Jutra
8 janvier 1964. De Paris. Manuscrit autographe. Huit pages. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (23).
Après avoir relaté les plus récentes réactions parisiennes au film et commenté le projet de sa sortie commerciale, Johanne fait allusion au travail de Claude en collaboration avec son coproducteur Robert Hershorn et avec Leonard Cohen qui doit travailler à la traduction anglaise du film : « Et Robert et Leonard et toi faites bon ménage les trois compères, tant mieux! Puisse cette association rapporter beaucoup de fruits profitables au genre humain. Whoa!
Revenant à notre film, Patrick
[Straram] fut beaucoup aimé ici, il fait rire la minute qu’il ouvre la bouche. Et ton texte amuse les gens aussi, énormément, ta toilette les fait rire — no end. Pourquoi? Je ne sais pas. Après “Aimes-tu les garçons?”, le bris du verre les fait rire aussi beaucoup. Pourquoi? La jetée, ils se tordent de rire. Et tous, après le film, ont cette même question “Pourquoi vous abandonne-t-il? » C’est là leur seule frustration de ne pas savoir, [de] ne pouvoir résoudre ce problème, celui d’une question laissée sans réponse. » Et, à la page 6, elle ramasse en un paragraphe, sur un ton ironique, l’état de ses relations avec la mère de Claude : « Au fait, comment va ta mère? Elle doit être plus heureuse depuis que je suis partie, quoique je me demande ce qui est mieux. Une négresse contre deux juifs ? Je ne sais ce qu’elle préfère. Ah! ah! ah! Je ne veux pas être méchante, j’en suis vraiment incapable consciemment. Sa santé? Et ton père? Et mon beau-frère? Ah! ah! Ils seront heureux d’apprendre le succès qu’a eu ton film en Europe, et celui qu’il aura partout où il passera. » Elle clôt sa lettre ainsi : « Et toi, je t’embrasse à nouveau, je suis toujours très éprise de toi et n’ai depuis Fernand [Durand] aucune aventure amoureuse, non pas par mérite te suis-je fidèle, mais par besoin je le suppose. Les seules personnes me courtisant qui me plaisent sont des homosexuels — et je ne connais pas encore de tantes. Tu vois ceux que je connais sont sérieux, charmants, spirituels, intelligents et deux sont très riches. Je finirai, comme la tireuse de cartes me le disait, par épouser une personne sans sexe. […] Je te serre dans mes bras et mordille ta nuque et renifle un peu ton odeur. À bientôt, ta Jojo. »

46p_030_280_21_1 Lettre de Johanne Harrelle à Claude Jutra.
Milieu janvier 1964. De Paris. Manuscrit autographe. Cinq pages. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (21).
Johanne est désespérée. Cette lettre prend le ton d’un appel au secours. « Claude, Claude Mamour!! Je n’ai aucune nouvelle! Que deviens-tu? Ici, je meurs de désespoir, si je reste encore deux jours sans nouvelles de toi. Oui, tu hausses les épaules, prends ton air irrité, tu es ennuyé, mais c’est ainsi que cela est. Hier, dans cet appartement, après une après-midi sereine, sans avertissement, je pleurais et criais ton nom, je ne peux pas être si heureuse à Paris, sans toi, sans nouvelles de toi. Je t’en veux de provoquer en moi une réaction aussi imprévue! Cela ne s’était pas produit depuis novembre ou décembre 1957 [sic : 1956]. Et je ne crois pas pouvoir passer par là encore une fois. Vite, fais-moi signe que je prenne les mesures nécessaires vis-à-vis moi. Je ne peux me déchirer à nouveau. Surtout qu’il me semble que je commence une autre vie pleine de ? pour moi. ». Plus loin, elle enchaîne avec ce compte rendu d’une conversation avec Jean-Luc Godard : « Il y a deux jours, je bavardais longuement avec Jean-Luc G. au sujet d’À tout prendre, et pour résumer notre conversation, J.-L. me dit : « Lorsque je repense au film, je n’ai aucun souvenir désagréable du film, je ne me souviens d’aucun moment qui m’ait déplu. Je me rappelle avec joie certains plans, mes préférés étant des plans de Claude où on le voit regardant de travers, soit l’air méchant ou l’air fourbe, ce ne sont que de courts instants dont je garde le plus beau souvenir et la scène du bistro où il se fait gifler me plaît beaucoup. Je veux dire que je préfère Claude, et j’aime sa tête, que lorsqu’il se montre ou nous semble antipathique. Bref que je crois que je vais faire un petit papier pour Les Cahiers, car maintenant je peux parler du film en en disant beaucoup de bien qu’après la projection du film, j’en pensais du bien, mais était très agacé par des côtés techniques, l’éclairage fautif m’a souvent agacé et donnait au film une qualité d’amateur qui ne devait pas être, car n’est-ce pas un film professionnel. » Il me dit un tas d’autres choses et je lui demandai qu’il t’écrive et te le dise à toi, ce qu’il m’a promis de faire. Je le lui rappellerai, nous déjeunons ensemble mercredi, pour reparler d’À tout prendre. Il m’a aussi dit que Marcorelles était un petit crétin, pour mille raisons, sans intérêt pour nous. »

Et, au dernier paragraphe de sa lettre, Johanne redevient la femme amoureuse et se remet à espérer que Claude l’aime de nouveau autant qu’elle l’aime : « Je te quitte brusquement, car je ne veux pas avoir une autre crise de cafard, pas à Paris, et puis j’ai envie d’écrire « Je t’aime » des milliers de fois! et te serrer dans mes bras et te voir sourire, surtout le sourire de tes yeux lorsque tu es fier de moi et puis savoir si tu m’aimes ou plus ou pas, et puis te répéter I miss you and kiss you, tenderly, passionately ! »

46p_030_280_21_1 Lettre de Johanne Harrelle à Claude Jutra
[15 janvier 1964) De Paris. Manuscrit autographe. Huit feuillets (incluant quatre feuillets de Claude Jutra). Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (22) et 46P-030/280 30 (1 à 4)
Johanne réagit violemment à la lettre de reproches que Claude lui a envoyée le 8 janvier. Elle le traite de pédant, de prétentieux… Elle commente chacun des reproches qu’il lui a écrits en les numérotant sur les pages 9 à 12 de sa lettre qu’elle lui retourne. Dans ces quatre feuillets, Claude justifie ainsi son retard à répondre aux lettres de Johanne : trop de travail, propos déplaisant qu’elle lui rapporte, ragots sur son film et l’impossibilité de lui faire des confidences. « Te parler, c’est semer à tout vent. L’amitié masculine n’accepte pas ça. C’est pourquoi tu me crois fermé, lorsque je ne suis que prudent.
Je couvre ces quelques blessures que je viens de te faire de baisers et cajoleries où j’épuise tout ce que j’ai de charme. Je ne suis pas sûr que ça va marcher, et peut-être vas-tu bouder quelque temps encore. 
» Johanne lui répond : « Mon cher tu es fermé, prudent, car tu es orgueilleux et tu as peur de faire des erreurs ou fautes aux yeux des autres. C’est comme ça que je te vois et je n’en fais pas d’histoires! […] je ne veux plus m’occuper ou penser ou parler d’ATP. » Blessée, elle termine par ces mots : « Et je suis malheureuse d’être amoureuse d’un méchant comme toi, but you are helping me to change that! Thank you! Johanne. »
Ces quelques feuillets de Claude à Johanne, qu’elle lui retourne, demeurent pratiquement les seules traces qui restent des lettres de Claude à Johanne. Dans une lettre à Louis Marcorelles, critique français de cinéma, datée du 10 février 1964, Claude écrit, espérant réparer sa bévue : « Tu auras la chance de voir Johanne qui, je le crains, est quelque peu fâchée contre moi à cause de certaines petites méchancetés que je lui ai faites par lettre. Plaide en ma faveur et embrasse-la pour moi si elle y consent. »

46p_030_280_24 Lettre partielle de Johanne Harrelle à Claude Jutra
16 février 1964. De Paris. Manuscrit autographe. Page 2 seulement. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra.
« Il me manque le contact physique, je traîne deux photos de toi sur moi que je regarde constamment. Je dois encore te bouder inconsciemment. ».

46p_030_280_25_1Carte d’anniversaire de Johanne Harrelle à Claude Jutra
[Envoyée pour le 11 mars 1964]. De Paris. Dessin couleur de Jean Cocteau et deux feuillets recto-verso. Manuscrit autographe. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (25).
Sur le dernier feuillet, Johanne écrit :
« Mais « à tout prendre » je vous aime
Si vous le voulez essayons
Ce serait de l’amour quand même
Si ce n’était de la passion
Verlaine »

46p_030_280_26_1Lettre de Johanne Harrelle à Claude Jutra
8 avril 1964. De Paris. Deux feuillets bleus, recto-verso. Manuscrit autographe. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (26).
À presque un mois de son retour à Montréal pour la première au cinéma Saint-Denis, le 15 mai, Johanne révèle des sentiments amoureux toujours aussi puissants envers Claude : « Mamour, j’ai envie de ta bouche et de te sentir, te voir marcher, tu sais qu’ici lorsque j’entends le bruits du moteur d’un scooter, je t’attends, c’est comme si c’était toi qui arrivais […] »

46p_030_280_27_1Lettre de Johanne Harrelle à Claude Jutra
20 avril 1964. De Paris. Manuscrit autographe. Deux feuillets bleus, recto-verso. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (27).
Johanne déplore qu’À tout prendre n’ait pas été retenu au Festival de Cannes. Elle travaille pour la England & Fashion Group et doit retourner en Angleterre sous peu. Elle s’occupe aussi du film : « Je fus invitée par les gens de la Columbia Pictures, il y a trois jours. Ils veulent voir le film absolument. » Et se prépare à son retour à Montréal : « Mamour, veux-tu que je te rapporte quelque chose de spécial d’ici (à part moi)? je suis bête, mais je t’aime et le 7 mai tarde à venir. Mais je veux revenir ici avec toi. Tu veux? On est tellement bien ici! »

TÉLÉGRAMMES

46p_030_280_8 Télégramme de Johanne Harrelle à Claude Jutra. 
19 juillet 1962. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (8).
Dans ce télégramme envoyé de Montréal à Vancouver et adressé à Claude Jutra au soin de Hans Hartog (metteur en scène de théâtre), Johanne commente les rushes d’À tout prendre qu’elle vient de voir.

46p_030_280_28

Télégramme de Johanne Harrelle à Claude Jutra. 
11 mars 1964. En-tête de la Canadian Overseas Télécommunication Corporation. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (28).
De Paris à Montréal. Voeux de bon anniversaire.

Cartes postales

46p_030_280_4 Carte postale de Johanne Harrelle à Claude Jutra.
18 février 1962. Cachet postal de la ville de Québec. Manuscrit autographe. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (4).
Douce pensée à l’occasion de la Saint-Valentin.

46p_030_280_3 Carte postale de Johanne Harrelle à Claude Jutra.
20 février 1962. Cachet postal de la ville de Chicoutimi. Manuscrit autographe. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (3).
Johanne est en tournée à travers le Québec et manifeste son amour de l’hiver.

46p_030_280_6 Carte postale de Johanne Harrelle à Claude Jutra.
22 février 1962. Cachet postal de la ville de Sherbrooke. Manuscrit autographe. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (6).
Comme sa participation au tournage d’À tout prendre ne l’occupe qu’à temps partiel, Johanne poursuit sa carrière de mannequin. Dans le cadre d’une tournée québécoise de promotion de la mode canadienne, elle enverra plusieurs cartes postales à Claude des différentes villes où elle s’arrêtera. Ici, elle fait référence à la célèbre mélodie A True Blue Heart, composée par Jack Shaindlin, qui est l’indicatif de l’émission Ciné-Club de Radio-Canada de 1960 à 1972.

46p_030_280_7 Carte postale de Johanne Harrelle à Claude Jutra.
28 février 1962. Cachet postal de la ville de Shawinigan. Manuscrit autographe. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (7).
Johanne se plaint des ennuis de la tournée qui l’emmène dans plusieurs villes du Québec.

46p_030_280_9 Carte postale de Johanne Harrelle à Claude Jutra
22 février 1963. Cachet postal de la ville de Vancouver. Manuscrit autographe. Archives UQAM. Fonds d’archives Claude-Jutra, 46P-030/280 (9).
Johanne, participant à une tournée canadienne de « French models », s’inquiète auprès de Claude de son manque de financement pour la finition du film. Amoureuse, elle termine sa carte ainsi : « J’aimerais partager ma chambre avec toi, la vue, la température et mon succès. Je t’embrasse mille deux cents fois. Je t’aime toujours de plus en plus. »

Dossier réalisé avec la collaboration de