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Qui fut le premier auteur d’un film sur Jeanne d’Arc? Georges Méliès répond à notre question.

Texte sur Jeanne d’Arc, destiné à un journal (1929) 1

Il s’agit d’une de ces fausses interviews dont Méliès était coutumier. Rappelons que sa Jeanne d’Arc a été éditée en 1900 2 3 4 5, et non en 1897 comme il le prétend. Si l’on en croit P. Leprohon 6, une première Jeanne d’Arc aurait été réalisée en 1898 par G. Hatot avec d’autres petites bandes historiques (Robespierre, Marat, Charles XII, Le Duc de Guise), produites par Clément Maurice pour Lumière. Mais, dans le catalogue Lumière publié par G. Sadoul 7, on ne retrouve pas ce film parmi les Vues Historiques attribuées à G. Hatot et situées en 1897 (??). M. René Charles a récemment retrouvé chez un forain une copie coloriée du film de Méliès. La modernité de la Bataille de Compiègne (8e Tableau) est saisissante : on y voit des personnages filmés en plan amé­ricain s’éloigner de la caméra, deuxième exemple d’une mise en images réaliste” chez Méliès (parmi son œuvre retrouvée, bien entendu) 8.

Projet de décor pour JEANNE D'ARC (1900)
Projet de décor pour JEANNE D’ARC (1900)
Coll. Cinémathèque québécoise

 Nous sommes allés rendre visite au doyen des pionniers cinématographiques, Georges Méliès, au Château du Cinéma à Orly où il réside actuellement, ayant appris que depuis cinq semaines environ, il est assez souffrant. Dans la conversation, nous sommes venus à parler d’un article paru le 10 décembre dans Le Journal et signé M.C.R. et intitulé: Nous verrons une quatrième Jeanne d’Arc. Dans cet article, il est dit que, jusqu’à ce jour, il y eut trois films sur Jeanne d’Arc : le film de Carl Dreyer, avec Falconetti, celui de Monsieur de Gastyne, avec Simone Genevois et enfin un récent film allemand, non autorisé en France. À cet énoncé, Georges Méliès, qui est doué d’une excellente mémoire, s’écria d’une façon comique : Eh! palsambleu! Messieurs! (comme on disait dans les vieux mélos), et alors! nous autres les vieux du cinéma, nous ne comptons plus? Mon Dieu! Je vais confondre ces braves historiens modernes qui disent que le cinéma n’a commencé qu’après la guerre alors que, pour ma part, j’ai débuté dans cet art, tout à fait nouveau à cette époque, en février 1896. La séance initiale donnée par Louis Lumière, au grand Café, dite séance historique, avait eu lieu fin décembre 1895. Donc, deux mois plus tard, je projetais mes premiers films dans mon théâtre, le théâtre Robert-Houdin, 8 boulevard des Italiens, au­jourd’hui disparu depuis le pavement du boulevard Haussmann. Le théâtre se trouvait juste au milieu de l’actuel Carrefour Richelieu-Drouot. Eh bien, messieurs, n’en dé­plaise à Monsieur M.C.R., que je n’accuse pas car sa bonne foi est certaine, c’est moi-même qui ai fait le premier film sur Jeanne d’Arc, immédiatement après ma première pièce à costumes qui fut : CENDRILLON. Cette Jeanne d’Arc a été exécutée en 1897 et est certainement la première en date. J’ai là mon catalogue qui en fait foi, et même des prospectus avec photogravures des principaux tableaux. Ma femme, elle-même ici présente, remplissait le rôle de la mère de Jeanne d’Arc, au village de Domrémy. Ah! certes, il ne s’agissait pas, alors, d’une de ces superproductions modernes, comportant une figuration monstre, une mise en scène ruineuse et des vues prises sous les murs de Carcassonne. Vu le genre de clientèle que nous avions alors, des forains qui mar­chandaient jusqu’au dernier carat, nous ne pouvions nous permettre de dépenser un ou des millions pour un film. Aussi n’ai-je nullement la prétention de dire que ma Jeanne d’Arc pouvait se comparer avec celles que le financement actuel des films peut per­mettre de réaliser, sous ce rapport aucune comparaison n’est possible. Mais, en tant qu’amateur du fantastique, c’était la partie trucage qui m’avait surtout engagé à faire ce film, notamment pour les apparitions à Jeanne de ses savants, de l’Archange Gabriel, et pour l’envol de son âme au ciel, au tableau du bûcher. Ce film était surtout destiné à des patronages, où l’on jouait couramment la Passion, ou Jeanne d’Arc en tableaux vivants. Malgré sa brièveté, le film avait déjà une certaine importance, alors qu’on n’en était encore qu’aux bandes courtes de 20 à 60 mètres, durant de une à trois minutes à la projection. Sans mon catalogue, je ne me souviendrais pas du métrage mais j’y vois que la pièce avait 275 mètres de longueur et qu’elle comportait 12 ta­bleaux. Je crois savoir que la Cinémathèque de Berlin en possède encore une copie ainsi qu’une copie de CENDRILLON et de BARBE BLEUE, deux de mes plus anciens films qui précédèrent Jeanne d’Arc. Voici comment Jeanne d’Arc y est libel­lée :

Un film à grand spectacle en 12 tableaux. Environ 500 personnages, tous superbement costumés. Durée de la projection, environ 15 minutes.

Tableaux

  1.  le village de Domrémy, lieu de naissance de Jeanne d’Arc.
  2.  la forêt de Domrémy (les apparitions)
  3.  la maison de Jeanne d’Arc à Domrémy.
  4.  la porte de Vaucouleurs.
  5.  le Château de Baudricourt (superbe intérieur moyen âge).
  6.  l’entrée triomphale à Orléans (grand cortège).
  7.  couronnement de Charles VII à Reims (cathédrale).
  8.  la bataille de Compiègne.
  9.  la prison.
  10.  l’interrogatoire.
  11.  l’exécution, place du marché à Rouen.
  12.  apothéose.

Voici une documentation indiscutable, j’ai conservé, heureusement, quantité de do­cuments authentiques datant des débuts du cinéma, jusqu’en 1914, de sorte que, lors­qu’une controverse se produit, il est tout à fait facile de la trancher puisque j’ai, entre les mains, si j’ose dire, des juges de paix incorruptibles. Ce qui est écrit est écrit, disent les Mahométans, et ce qui est imprimé et daté par l’imprimeur est preuve évidente.

Notes:

  1. M. Malthête-Méliès, op. cit. pp. 239-240.
  2. Charles Urban Catalogue (Londres, 1903), p. 132.
  3. G. Méliès, Complete Catalogue of Genuine and Original “Star” Films (New York, 1905), p. 13.
  4. Affiche publicitaire rédigée en espagnol avec les photos de plateau correspondant aux 12 Tableaux (coll. Malthête-Méliès).
  5. Catalogue de l’Exposition Méliès (Musée des Arts Décoratifs et Cinémathèque Française, Paris, 1961), p. 28.
  6. Études Cinématographiques, n° 18-19 (Paris, 1962), pp. 32-33. Leprohon nous dit avoir puisé le renseignement chez Sadoul dans son Histoire du Cinéma Mondial. Nous avons consulté ledit ouvrage (Flammarion, Paris, 1981), en particulier p. 23, où il est question de G. Hatot — l’existence d’un film sur Jeanne d’Arc n’est pas mentionnée, en revanche p. 584, dans l’Essai de Chronologie Mondiale, on trouve en 1898, pour la France, une Jeanne d’Arc tournée par G. Hatot, avec Barbe Bleue et Pierrot et le Fantôme.
  7. Louis Lumière (coll. Cinéma d’Aujourd’hui, Seghers, Paris, 1964), p. 170
  8. Le premier exemple se trouve dans une autre bande “réaliste” : Bagarre entre Jour­nalistes (L’Affaire Dreyfus-1899); les acteurs se dirigent vers la caméra et sont vus en gros plan.