La Cinémathèque québécoise

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La vérité perdue

LE DÉCLIN DE L’EMPIRE AMÉRI­CAIN marque une rupture radicale par rapport à la cinématographie québécoise antérieure. Bien qu’utilisant une forme théâtrale traditionnelle — avec l’emploi de l’unité de temps, d’action et aussi à sa manière de lieu — son propos, lui, est loin de l’être. Ce qui est mis en scène, sous des dehors désabusés, c’est la crise de la modernité au Québec.

Est-ce un hasard si le thème traité pose le problème crucial des relations entre les sexes? Car justement, c’est dans la façon de vivre la sexualité que se sont manifestés les bouleversements les plus profonds de nos sociétés contemporaines. En abordant de front cette question, avec ce mélange de liberté et de dérision que lui aurait envié un Guitry, Arcand n’éclaire pas seulement les rapports entre les hommes et les femmes, aujourd’hui, mais également le processus historique qui a conduit à leur éclatement. C’est pourquoi l’Histoire est omniprésente dans le film. Elle y joue le rôle de fil conducteur afin de reconstituer la vérité perdue. Car où est la vérité dans ce monde d’illusions médiatiques, de miroitements, de points de fuite, d’errances. Malgré l’apparent cynisme de leur discours, ces lieux communs qu’ils débitent à la pelle, tous les personnages du film sont à la recherche de cette vérité. L’acuité du regard, dépourvu de complaisance, que pose Arcand sur le Québec témoigne à l’évidence de la modernité de cette société et de sa capacité de pouvoir anticiper les modèles sociaux futurs.

La force et la faiblesse

Modernité toute problématique qui, aussitôt affirmée comme Force, comme Positivité, voit déjà à l’horizon son déclin contenu dans ce même mouvement qui l’a portée. Ici la crise des déracinements de la modernité coïncide avec celle d’une société minoritaire, confrontée à l’échec du projet national.

Au lieu de sombrer dans la morosité — dont témoignait justement LE CONFORT ET L’INDIFFÉRENCE — LE DÉCLIN agit plutôt comme un catalyseur en nous montrant justement ce que le Québec a de singulier, d’original, de contemporain. Nul n’est besoin de le nommer. La lucidité des dialogues, la retenue, la sobriété du comportement des personnages y pourvoient amplement. Car cette attitude proche de l’épicurisme antique, inaugure, mine de rien, une nouvelle morale face aux désarrois de la vie d’aujourd’hui.

La mort du père

Cette vision contraste avec cette autre tendance de la modernité qui va vers le morcellement, la fuite en avant et dont UN ZOO, LA NUIT constitue un nouvel avatar. Optant pour un langage cinématographique éclaté, urbain, donc très actuel, le film de Lauzon véhicule les nouveaux lieux communs de la post-modernité. Incapables de dire, de nommer ce qui les sépare, les personnages retournent à leur propre solitude sans s’être mesurés aux causes profondes de leur aphasie. Rien d’étonnant que ce genre de cinéma développe l’impuissance ou la mort du père comme leitmotiv. On sait depuis Lacan que l’accès à la sphère du symbolisme passe par le Père. Wim Wenders avait magistralement montré l’aboutissement de cet échec dans PARIS, TEXAS.

Lauzon a la même ambition mais ne parvient pas à présenter le rapport entre le fils et le père dans ce qu’il y a de conflictuel, de proprement violent. Pourtant ce ne sont pas les occasions qui manquent. La principale est certainement l’homosexualité de Marcel. Jamais le père n’est confronté à cette réalité, lui qui pourtant a su très bien deviner les vrais motifs de la longue absence de son fils. La violence non-dite dans ce rapport resurgit ailleurs comme pur spectacle, gratuité.

LE DÉCLIN pose la question du père différemment. C’est par le Savoir qu’est remis en question l’autorité et l’unité de la figure paternelle. Un Savoir caricatural, cousu de clichés, qui, dans sa dérision, dévoile toutefois les rapports de classe et le vide existentiel qu’il est supposé masquer. Tout se passe comme si Machiavel avait quitté l’isolement de son «penthouse» du CONFORT pour envahir subrepticement tout l’espace du DÉCLIN. L’autorité du film réside là : l’aveu de «faiblesse» de tout pouvoir, de tout savoir. Tel Machiavel devant le Prince, l’aveu des personnages du DÉCLIN se traduit par la conscience. Conscience de leur blessure originelle dont l’assomption passe par l’imaginaire, le symbolique.

Cette attitude démontre que la société qui a produit ce film a réussi à résoudre certaines de ses contradictions dont la plus profonde est son conflit avec sa culture d’origine, la culture française. Les éléments constitutifs de la culture française — l’intellectualité, le plaisir du discours, de la bonne chair, de l’amour — sont déphasés par l’américanité. L’identité proposée n’est plus territoriale mais symbolique.

Le rôle des intellectuels

La mise en scène des intellectuels en ce sens est révélatrice. Pour la première fois, il y a adéquation entre bourgeoisie et pouvoir intellectuel. Ce n’est pas un hasard. L’éducation a été le vecteur principal de la Révolution tranquille au Québec. Que cette émancipation par la connaissance soit montrée clairement dans un film québécois, marque une rupture à l’égard de la cinématographie québécoise nationale qui a joué la carte du populisme pour se donner bonne conscience. Le monde des intellectuels n’a jamais été celui des ouvriers. LE DÉCLIN a l’honnêteté de le reconnaître. Les personnages du DÉCLIN n’ont pas honte de leurs attributs de classe et ne rêvent plus de s’exiler à Paris ou New York. C’est un signe!

Le film d’Arcand donne à voir la résolution d’un rapport à la culture. C’est en ce sens qu’il rejoint une problématique transculturelle. Pour notre société minoritaire et tourmentée qui a perdu un idéal, le rêve d’une identité forte, LE DÉCLIN en propose une autre axée sur la fonction métaphorique. Cette identité n’est plus spécifiquement territoriale mais se renouvelle sans cesse en inventant continuellement de nouveaux rapports à la culture. C’est une voie autrement plus exigeante qui commande un souci de perfection et une volonté de dépassement constant. La conscience de sa propre fragilité en est le plus sûr garant.

Fulvio Caccia


Écrivain et critique de cinéma, Fulvio Caccia est membre du comité de direction du magazine transculturel Vice Versa. Il a publié Sous le signe du Phé­nix (Éd. Guernica, 1985), un recueil d’entretiens avec des créateurs d’origine italienne. Il s’intéresse particulièrement à la transformation des identités dans le contexte québécois.