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“J’ai pendant douze années fourni une somme de travail considérable et je ne crains pas que qui que ce soit me prenne pour un exploiteur qui vit tran­quillement les deux mains dans ses poches. Je ne suis pas en société. Je suis indépendant.”

Georges Méliès 1

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Méliès magicien, Méliès scénariste, Méliès comique, Méliès accessoiriste, Méliès mystificateur, Méliès monteur, Méliès mage, Méliès réalisateur, Méliès diabolique, Méliès comédien, Méliès illusionniste, Méliès exploi­tant… Bref, Méliès homme-orchestre. Vraisemblablement le premier cinéaste à avoir réalisé, au moins métaphoriquement, un film “autobiogra­phique” : L’Homme-orchestre (1900) 2. De tous les cinéastes des premiers temps du cinéma, Méliès est sans contredit celui qui exerce, encore au­jourd’hui, la plus grande fascination. Cette fascination est due, bien sûr, à une foule de petites (et grandes) choses : de la précision quasi maniaque de ses décors rococo à la démesure de ses monstres marins d’une naïveté charmante. Mais la constante de ses films, l’élément proprement visuel qui ne manque de frapper, même le spectateur contemporain, c’est une donnée proprement ci­nématographique : le mouvement. Dans un film de Méliès tout tourne, vire­volte, “grouille, gribouille et grenouille”! Du mouvement qui amène le spec­tateur dans toutes les directions et qui ne manque pas de le griser.

Au vu des nombreux films à nous être restés (plus de cent cinquante), on se demande comment Méliès a fait pour ne pas mourir prématurément d’une syncope. Il devait se sentir particulièrement dans son élément à l’intérieur d’un domaine dont l’appareil de base, le cinématographe, était destiné à capter et enregistrer, justement, le mouvement. Méliès a d’ailleurs très claire­ment fait état de sa profession de foi “kinésique” : “J’ai toujours tenu à créer le mouvement par le scénario, mes scènes vont toujours en rebondissant de façon à ce que le rythme soit de plus en plus rapide 3.”

Le présent Dossier se veut un hommage à celui qui se faisait une gloire d’être reconnu (mais pas suffisamment à son goût) comme le “créateur du spectacle cinématographique”. Et c’est surtout par le biais de ses écrits, plus que de ses films, qu’il revivra ici. Méliès est fort probablement le cinéaste des premiers temps qui ait le plus écrit sur ce que l’on a convenu d’appeler le sep­tième art. Dès 1906, on lui demanda d’écrire un long article sur sa pratique pour publication dans l’Annuaire général et international de la Photographie (Pion) de 1907 : « Les vues cinématographiques », qui mérite de figurer ici, in extenso, même s’il est relativement connu. Méliès y présente, de manière parfois très détaillée, les principales contingences auxquelles doit faire face le cinéaste de ce début du siècle et y révèle des aspects particulièrement contrai­gnants que l’on ne soupçonne pas toujours.

LES CARTES ANIMÉS (1905)
LES CARTES ANIMÉS (1905)
Coll. Cinémathèque Québécoise

Cette publication d’une part importante des écrits de Méliès s’inscrit dans la lignée des efforts soutenus qui sont entrepris depuis quelques années et dont l’objectif est de réexaminer de fond en comble la place que devrait tenir, dans l’histoire du cinéma, la première période qui s’étend jusqu’à 1915. Plusieurs historiens se sont en effet donné comme tâche, récemment, de ré­évaluer dans son entier cette période de formation qui a parfois été négligée par leurs homologues de la génération précédente. C’est la raison pour la­quelle nous assistons aujourd’hui à une série de manifestations et de publica­tions 4 qui veulent faire découvrir les aspects les plus originaux de cette période, parfois trop rapidement oubliée, de l’histoire du cinéma. Il est par ailleurs évident que l’œuvre de Méliès mérite une attention toute particu­lière, ne serait-ce qu’en vertu de son caractère unique. En effet, l’histoire de la production de Méliès nous fournit un exemple un peu à part des méthodes de production cinématographique de l’époque; il est deux caractéristiques fondamentales (et dont les implications esthétiques sont inépuisables) de ce cinéma. Ces deux caractéristiques, qui font de Méliès un cas à part, sont le résultat de son refus systématique, sur deux chapitres différents, de ce qu’il considérait comme des compromis : l’apport de capitaux 5 et le tournage en décors naturels 6. En effet, Méliès n’acceptait pas que sa production soit dé­pendante de qui que ce soit autre que lui-même et refusait ce qu’il considérait comme une facilité indigne d’un artiste : le tournage en extérieurs. Pour qu’une scène vaille la peine d’être tournée, il fallait qu’elle soit “composée” (et par lui, qui plus est!) : décors construits et peints, personnages costumés, “mise-en-scène”, truquages complexes, etc.

Ces deux caractéristiques, qui faisaient de lui un véritable artisan, lui ont d’abord fait connaître la gloire et ont, plus tard, provoqué sa chute. Et c’est pourtant un petit entrepreneur indépendant comme lui qui a été amené à présider le fameux Congrès International de la Cinématographie, en février 1909. Congrès qui, on le sait, a d’abord eu comme résultat de sonner irré­médiablement le glas de cette forme artisanale du cinéma des premiers temps dont Méliès était pourtant le principal représentant et d’amener progressive­ment l’ère du cinéma industriel produit avec les capitaux des grands finan­ciers. Pas étonnant qu’on parle de cette importante manifestation comme du “Congrès des dupes” 7 dont Méliès lui-même dit qu’il fut un “four brillant” 8.

Méliès était par ailleurs tout à fait conscient des deux paramètres les plus caractéristiques de son œuvre. Le texte en exergue à cette préface et celui qui suit en font foi :

“En ce qui me concerne, ne croyez pas que je me considère rabaissé en m’entendant traiter dédaigneusement d’artiste, car si, vous, com­merçant (et rien d’autre, donc incapable de produire des vues de com­position), vous n’aviez pas des artistes pour les faire, je me demande ce que vous pourriez vendre 9!…”

On retrouve de semblables considérations à quelques reprises à la surface du discours de celui qui se targuait d’avoir créé le spectacle cinématogra­phique avant que les grandes industries ne développent “à coups de grands ca­pitaux” l’industrie du film.

Ce Dossier, qui présente quelques-uns des principaux articles publiés par Méliès 10, des extraits de sa correspondance de même qu’une série de “scéna­rios” rassemblés par Jacques Malthête (arrière-petit-fils de Méliès), saura intéresser tous ceux et celles qui, de près ou de loin, ont un intérêt marqué envers le cinéma, dès qu’ils auront compris qu’au-delà de leur valeur histori­que, ces textes soulèvent des questions qui, mutatis mutandis, sont encore tout à fait actuelles.

Méliès y aborde en effet toute une série de questions (sur le film publici­taire, les problèmes de financement, l’aspect artistique du cinéma, etc.) qui restent, aujourd’hui encore, au cœur des problèmes auxquels tout cinéaste se trouve confronté.

André Gaudreault
Département des littératures
Université Laval

octobre 1982.

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LES 400 FARCES DU DIABLE (1906)
LES 400 FARCES DU DIABLE (1906)
Coll. Cinémathèque québécoise

Avertissement

“Les articles sont innombrables. Il faut les lire avec la plus extrême prudence, bien qu’ils aient été rédigés par Méliès lui-même.” 11

“L’imagination de Méliès l’emportait parfois sur sa mémoire.” 12

Certes!

Mais il n’est peut-être pas inintéressant de connaître l’opinion de Méliès sur son œuvre, de préciser l’image qu’il voulait donner de lui-même et de sa carrière cinéma­tographique.

Nous avons réuni ici quelques-uns de ses textes les plus significatifs.

Coll. Cinémathèque québécoise
Coll. Cinémathèque québécoise

Notes:

  1. Lettre publiée dans L’Industriel forain, probablement en mars 1909. Citée par Georges Sadoul, Histoire générale du cinéma, tome II, Paris, Denoël, 1973, p. 489. Lettre non reprise dans ce Dossier.
  2. Dont voici la description : “Un homme se multiplie par sept et chaque double joue un instrument de musique de manière à former un orchestre.” (Analyse catalographique (voir note 4), p. 85).
  3. Interview par Henri Langlois, La Cinématographie française, novembre 1935. Cité par Georges Sadoul, Georges Méliès, Paris, Seghers, 1961, p. 131. Non repris dans ce Dossier.
  4. Ainsi, en ce qui concerne Méliès, le remarquable outil de travail qu’est l’Essai de reconstitution du catalogue de la Star-Film suivi d’une Analyse catalographique des films de Georges Méliès recensés en France, publié en 1981 par le Centre National de la Cinématographie (Bois d’Arcy) et le colloque « Méliès ou la naissance du spectacle cinématographique » qui s’est tenu à Cerisy-la-Salle (France) en août 1981.
  5. Ce qui a permis à Méliès de toujours demeurer indépendant, sauf à la toute fin de sa carrière où il a produit quelques films pour Pathé.
  6. Sauf à de très rares exceptions.
  7. Georges Sadoul, Histoire générale du cinéma.
  8. Ici même « En marge de l’histoire du cinématographe », p. 28
  9. Georges Méliès, « Mes Mémoires », publié dans le Georges Méliès mage de Maurice Bessy et Lo Duca, Paris, Prisma, 1945. C’est nous qui souli­gnons. Texte non repris dans ce Dossier.
  10. Dont plusieurs n’avaient encore jamais été réédités depuis leur première parution.
  11. J. Deslandes, Le Boulevard du Cinéma à l’Époque de Georges Méliès (Ed. du Cerf, Paris, 1963), p. 103. Un choix de textes de Méliès est indiqué.
  12. G. Sadoul, Histoire Générale du Cinéma, T. 2 (Denoël, Paris, 1978), p. 207.
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