La Cinémathèque québécoise

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Anciens périodiques

Musique pour Jutra

Ça commence comme dans une histoire. Par un beau soir d’été, au camp musical J.M.C. d’Orford, qu’on allait par la suite nommer Centre d’arts, je venais de jouer les dernières notes d’une pièce quand je vis s’approcher Claude Jutra, qui, cet été-là, tournait un film en cet endroit.

— C’est très beau ce que tu viens de jouer. Qu’est-ce que c’est ?
— Merci, ça s’appelle « Cantilène ».
— Et c’est de qui ?
— C’est de moi.
— Je trouve cette mélodie superbe. Un jour, si tu es d’accord, j’aimerais l’utiliser dans un long métrage. Voudrais-tu me la rejouer ?

On était en 1955, j’avais dix-sept ans et c’était le début d’une longue amitié.
Quelques années plus tard, un coup de téléphone :

— Allô, Jean ! Claude à l’appareil. On ne s’est pas vus depuis un bon moment, mais c’est que j’étais très occupé à la mise en place d’un grand projet. Tu sais, le long métrage dont je t’avais parlé…? Eh bien, je le fais. Ça va s’appeler À TOUT PRENDRE. Et j’aimerais y entendre ta « Cantilène ». Mes budgets sont très limités. Je fais ce film un peu beaucoup à mes frais. Ainsi, je ne pourrais pas payer la composition, mais je puis assumer les frais de studio pour l’enregistrement. Qu’est-ce que tu en dis ?

Bien sûr, j’ai dit : d’accord. Et ce fut le début d’une longue collaboration.

MON ONCLE ANTOINE.
MON ONCLE ANTOINE.
© ONF
Photographie Bruno Massenet

Cette collaboration devait nous mener d’À TOUT PRENDRE à MARIE-CHRISTINE, un court métrage. Vint ensuite MON ONCLE ANTOINE suivi, quelques années plus tard, de deux films tournés pour la télévision de Radio-Canada à Toronto : ADA et DREAMSPEAKER. Enfin il y eut SURFACING.

Je me souviens que, sortant de chez moi, après qu’on se fût mis d’accord sur ma participation au film, Claude dit, en me serrant la main :
— Eh bien ! Salut Jean. Nous v’là embarqués pour un autre trip.

Pour ce film (SURFACING), nous travaillâmes en collaboration avec Tony Myers, une monteuse remarquable, douée non seulement d’une oreille poétique, mais d’une oreille absolue, qualité qui permet des échanges privilégiés avec le compositeur. Et le trip, nous l’avions fait, tous les trois, très contents du montage d’une version que nous croyions finale, et dont il reste une copie à la Cinémathèque québécoise. Mais pour des raisons dites « commerciales », le film fut complètement remanié : nouveau montage, nouvelle musique, à laquelle je n’ai rien à voir, malgré qu’on ait, contre mon gré, laissé mon nom au générique.

Je n’ai pas ici, à donner mon opinion sur la précédente pratique. Mais je veux rappeler que Claude a déclaré plusieurs fois publiquement que « sa version » préférée était celle de la Cinémathèque et non pas celle du « commerce ».

La musique et l’image

Comment peut-on effectuer l’« accordage » des sentiments et états d’âme du compositeur et du réalisateur quant à l’atmosphère désirée par ce dernier dans telle ou telle séquence ? Comment s’assurer que la musique sensibilisera la zone souhaitée de la gamme des émotions ? Claude Jutra et moi procédions par des assemblages de mots. Il faut tout d’abord que le contenu et le message émotionnel de la séquence soient très précis dans l’esprit du réalisateur qui doit pouvoir délimiter par des mots, ce contenu et ce message. En règle générale, le texte et l’image donnent une idée claire du contenu et s’il ne s’agit que de le souligner, la tâche du musicien s’avère assez simple et quelques mots du réalisateur suffisent à éclairer le champ d’intervention du compositeur.

Mais si le réalisateur veut influencer le message de la séquence, intervenir sur l’état d’âme du spectateur au moment même où ce dernier appréhende le contenu de la séquence, alors, la tâche du musicien devient beaucoup plus délicate. Le réalisateur, par des choix et assemblages de mots précis doit créer, chez le compositeur, l’état d’âme même qu’il souhaite chez les spectateurs. La production du musicien, marquée par ledit état d’âme, placera, à son tour, le spectateur dans l’état émotionnel souhaité au moment de la réception du message.

Claude Jutra était passé maître dans ces « mises en état d’âme ». À titre d’exemple, voici comment il décrit, à l’encre rouge, au dos d’une feuille de travail, le regard de Benoît à travers la fenêtre dans MON ONCLE ANTOINE :

Par la fenêtre
Je me sens écrasé.
La vie est intolérable.
Je refuse le monde !!!
Je suis enragé
Je devrais pleurer mais j’suis pas capable
en même temps :
COMPASSION
LYRISME

Influence et présence

Tous ces échanges avec un être de la trempe de Claude Jutra, sur une période de plus de trente ans, m’ont profondément marqué. Il a influencé mon cheminement artistique, esthétique et musical. Mais ce que je tiens à souligner ici, c’est son incroyable présence, probablement due à son légendaire sens de l’amitié. On pouvait être plusieurs mois sans voir Claude, et quand on le rencontrait on était sûr de l’avoir vu la veille tellement il avait toujours été là. Et ça continue. Je réentends des phrases, je revois des expressions, je revis des commentaires humoristiques, des blagues. Quand je prends une décision ou que je commence une activité sur le plan artistique ou pédagogique, je l’entends redire : « nous v’là embarqués pour un autre trip. »

Tu nous as montré, Claude, à ne jamais reculer devant une activité artistique intéressante. Ainsi, à chaque fois qu’on « s’embarque », tu es toujours là.

Jean Cousineau