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Cahiers des rencontres > CAHIER 3 : CONFÉRENCES ET TEXTES > Pour un retour à Marx dans le cinéma d’aujourd’hui

par Guido Aristarco

Aristarco, Guido. « Pour un retour à Marx dans le cinéma d’aujourd’hui ». Cahiers des Rencontres internationales pour un nouveau cinéma, Montréal : Comité d’action cinématographique, 1975 : PDF

Sommaire :
> Partir de la lutte des classes
> Du réalisme socialiste
> Sur la « distanciation »
> Pour un « art athée »
> Extraits du débat

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Guido Aristarco lors des Rencontres de Montréal, 1974. Image tirée des captations vidéo de l’événement. Coll. Cinémathèque québécoise.

Guido Aristarco: Né à Montova en Italie, le 7 octobre 1918. Après la Deuxième Guerre mondiale il entre à la revue milanaise Cinema et en 1952 il quitte pour fonder sa propre revue, Cinema nuovo. Tour à tour défenseur et critique du Mouvement néoréaliste italien, il publie entre autres: Storie delle theoriche del film (1951); Il cinema italiano del dopoguerra (1949): Il dissolvimento della ragione discorso sul cinema (1965); et en France récemment: Marx, le cinéma et la critique de film. En 1947 il collabore au scénario de Il sole sorge ancora de Aldo Vergano.

Ma conférence, de fait ne sera pas une « conférence », mais plutôt l’énoncé de quelques principes, de quelques préoccupations, de certaines convictions aussi, face à la nécessité de « retourner » à Marx dans le cinéma d’aujourd’hui. Comme nous le verrons, ce « retour » à Marx ne doit pas être « mécaniste », mais il doit plutôt se fonder, non pas sur les jugements qu’a porté Marx concernant son époque, et par conséquent contingents par rapport à ladite époque, mais bien sur un retour à la MÉTHODOLOGIE telle que définie par Marx.

Je crois que ce n’est pas par hasard si deux philosophes, dans deux milieux différents, l’un en Hongrie et l’autre en France, ont justement et tout dernièrement insisté sur la nécessité de ce « retour » à Marx. D’une part il s’agit de Lukacs en Hongrie et d’autre part Althusser en France. Ce « retour » à Marx, ils le préconisent dans deux philosophies qu’ils exposent différemment, mais qui restent objectivement tendues vers la nécessité qu’il y a de contribuer à l’élimination des équivoques qui subsistent encore dans l’interprétation du marxisme. C’est-à-dire des déviations faites par rapport à l’authenticité marxienne vers une interprétation vulgaire, c’est-à-dire manipulée. Certaines de ces équivoques peuvent même se déceler dans la présente assemblée, dans ces assises où l’on constate ces différences d’interprétation.

Or ce retour à Marx, Althusser et Lukacs le convient avant tout par une lecture des textes originaux. Non pas par une lecture des commentaires sur les textes, mais bien par la lecture des textes eux-mêmes. Déjà Engels en son temps, opinait dans ce sens quand il insistait, devant un groupe d’amis, sur la nécessité de lire les textes, de se référer aux textes de Marx, et non à ce qui avait été écrit à propos d’eux. Et cela est très important. Dans l’invitation que font Lukacs d’abord et ensuite Althusser, à ce « retour » à Marx, ils préconisent que ce « retour » soit tout simplement interprété comme la nécessité de faire un saut de « qualité », un saut qui nous permette d’avancer et de progresser. Quelle est leur critique principale au fond? Ou plutôt de quel point faut-il partir pour faire ce « retour » à Marx? Je dirai que c’est par l’analyse « marxienne » et non pas tant « marxiste », d’événements tels que le stalinisme, où il est nécessaire de se demander, contrairement à ce qui est trop souvent compris presque toujours en Union soviétique et presque toujours en Occident, à quoi sont dus ces mêmes événements. Le stalinisme est presque toujours perçu comme une calamité, qui serait due à quelque chose qui serait venu d’ailleurs et qui aurait été imposé. Or ne s’agit-il pas là d’une question qui concerne foncièrement tout l’État socialiste et tout particulièrement celui de l’Union soviétique?

Partir de la lutte des classes

S’il est vrai, comme cela pourrait être vrai en termes marxiens, que l’homme en général est un homme stratifié; s’il est vrai que nous devons revenir aux racines mêmes de l’homme; s’il est vrai que l’histoire n’est pas faite par des hommes, ou par des groupes d’individus non individualisés, c’est-à-dire par des groupes d’hommes singuliers, mais que l’histoire est faite au contraire par les masses, alors nous pouvons poser une autre question, à savoir: de quelles masses s’agit-il? Alors là j’ajouterai qu’il ne s’agit pas toujours nécessairement des masses les plus pauvres, simplement et seulement, mais des masses de gens capables de réunir dans un même combat différentes classes. Ainsi le moteur de l’histoire, comme vous le savez, et selon Marx, n’est pas la masse constituée d’individus. Le moteur de l’histoire selon Marx, est bel et bien la lutte des classes. Et je crois que si nous regardons plusieurs films, tant de l’Occident que de l’Est, ou plus particulièrement ici, puisqu’il en a été question, de l’Union soviétique, nous constatons justement que cette lutte des classes a été limitée, elle a été supprimée, elle n’existe plus.

Nous ne pouvons non plus nous mettre d’accord avec Jdanov, qui fait partie de ce mouvement que par commodité nous nommerons « déviation stalinienne », pour dire que peu de personnes auraient pu porter Staline au pouvoir. Car c’est un fait que l’Union soviétique au moment où elle a commencé à se définir, au moment où elle s’est affirmée soit à partir de 1934, avec la coïncidence du premier Congrès des écrivains soviétiques, n’a justement plus reconnu de conflits privés ou même d’autres types de conflits dans la société soviétique. Alors je crois que nous tous pouvons être d’accord pour dire, partant précisément de l’énoncé principal dans la perspective du matérialisme historique, que dans un tel cas le marxisme n’existe plus, ne peut plus se vérifier, si tant il et vrai, comme le dira Lénine, que du passage du capitalisme au socialisme on n’élimine pas pour autant les conflits de classe, mais où justement ces mêmes conflits se présentent de manière différente.

Du réalisme socialiste

Le premier Congrès des écrivains de l’Union soviétique en 1934 a établi comme art officiel, comme vous le savez, le soi-disant réalisme socialiste. Ce réalisme socialiste naturellement, comme vous le savez aussi, était tout, sauf socialiste. Le véritable réalisme socialiste existait bien avant ce congrès, dans le cinéma d’Eisenstein et de Dziga Vertov, qui déjà dans son film L’homme à la caméra avait démontré justement qu’à cause des individus, les classes existaient bien encore en Union soviétique. Contrairement à ce qu’on essayait de laisser croire. Si vous vous souvenez, ce film avait bien démontré dans un montage parallèle et d’opposition des plans de femmes occupées les unes à danser et à s’amuser, et les autres au travail et un travail assez dur. Or nous disent les dogmatiques qui se prétendent marxistes, mais qui en réalité sont des anti-marxistes, non seulement il n’existe plus de conflits en Union soviétique mais en plus on ne se livre plus à un certain nombre de genres, tel celui de l’ironie, celui de la comédie ou celui de la satire. Car, comme ils disent, de qui et de quoi peut-on alors rire? Ici tout va bien et par conséquent on n’a pas à rire ou à se moquer de qui ou de quoi que se soit. Il va de soi que ce n’est pas la définition que donnent des masses laborieuses, et des groupes en lutte, les protagonistes des films des années 20, ni d’Eisenstein, ni de Vertov. Les dogmatiques nous affirment donc que l’époque du héros individualisé est terminé, mais ils le remplacent par un autre héros tout à faite bête. C’est-à-dire avec les Cothurnes aux pieds et avec l’auréole autour de la tête. C’est ce que l’on pourrait appeler par analogie, le héros « triomphaliste », le héros triomphant. C’est celui que l’on retrouve encore maintenant non seulement dans les films de l’Est ou de l’Union soviétique, mais de manière tout aussi générale également chez les films des metteurs en scène occidentaux qui se réclament du marxisme. Je crois donc que la théorie du héros sans problèmes, sans conflits est la preuve de ce triomphalisme. Et ici j’aimerais bien demander à nos camarades de l’Amérique latine s’ils ne ressentent pas eux aussi le danger qui existe de voir ce type de « héros » se développer dans certains de leur films. Le péril de voir ce triomphalisme, triompher. Je pense tout particulièrement à la possibilité qui existe qu’un tel cinéma puisse se manifester à Cuba par exemple. Il me semble que la volonté de vouloir présenter, de plus en plus, en héros « positif » pourrait justement porter à cette confusion: j’entends par là que l’image, ou la représentation photographique du héros triomphant pourrait continuer de participer de façon confuse, au culte de la personnalité.

Dans l’accusation faite à Eisenstein à propos de son film Ivan le Terrible, et ici je retourne au passé du cinéma, parce que bien entendu je parte d’un retour au marxisme, on lui reprochait d’avoir altéré l’histoire. S’entend ici l’histoire « officielle ». Et Eisenstein a répondu dans son auto-critique en se référant justement à un principe marxiste, et je le cite: « Rien qui ne soit plus souhaitable, en effet que les hommes qui ont été à la tête du parti révolutionnaire, c’est-à-dire avant la Révolution, dans les sociétés secrètes, soit par la suite dans des positions officielles, puissent pour une bonne fois être décrits dans toute leur vigueur, et avec des couleurs vivaces qui pourraient rappeler les teintes de Rembrandt. Les présentations qui en ont été faites jusqu’à maintenant ne nous dépeignent jamais ces êtres, dans leur aspect réel, mais seulement dans une présentation officielle, les cothurnes aux pieds et l’auréole autour de la tête. Dans ces images célestes, religieuses et raphaélesques se perd, bien entendu, toute la véracité de la présentation. »

Il est bien clair que l’accusation faite à Eisenstein, ne part pas d’une position marxiste authentique, mais bien d’une position déviationniste et stalinienne, qui n’est pas née seulement d’un homme, mais qui provient de tout un appareil qui a porté au pouvoir ce même homme. Or je veux revenir ici à certaines des équivoques de ce marxisme que j’appelle vulgaire, afin justement de pouvoir les élucider. Et il a en a une que je voudrais particulièrement souligner parce qu’elle m’apparaît vis-à-vis la culture traditionnelle. Marx le premier, et Lénine après lui ont toujours soutenu qu’il fallait faire une distinction nette entre la tradition morte, qu’il faut rejeter et une autre tradition qui peut être bourgeoise, mais que l’on peut faire progresser et que l’on peut dépasser. (« Le marxisme n’a jamais rejeté la tradition vivante, ni tout ce que la culture bourgeoise compte de valable et de bon 1. »)Or c’est ce qu’avaient fait les réalisateurs des années 20 en Union soviétique, et c’est également ce que l’on a vu ici dans ces assises. Cependant, lorsque l’on a parlé ici même de culture populaire, de culture nouvelle on s’en est référé automatiquement aux films militants, et c’est là que l’on a vu justement une certaine confusion s’instaurer et pour une raison très simple; c’est que le terme lui-même n’avait pas été défini. Et lorsque l’on parle de cinéma militant, les uns entendent quelque chose, et les autres entendent quelque chose d’autre. D’où la confusion du point de vue terminologique et linguistique.

Une autre des équivoques que le marxisme vulgaire propage, et que je désire souligner, c’est le supposé parallélisme qui devrait exister entre société évolué, avancée, et art évolué, avancé. Ni Marx, ni Engels n’ont jamais dit qu’à une société progressiste, correspondait un art progressiste.

Sur la « distanciation »

Encore une autre des équivoques de ce marxisme vulgaire, veut que selon Marx et Engels, l’auteur doit travailler en vue de la finalité du film. Dans notre cas je ne parle pas de Marx à son époque mais de ce qu’il représente pour nous sur le plan du cinéma. (Or la méthodologie marxienne se change réellement en son contraire si, dans l’étude de la production artistique au lieu de servir de fil conducteur elle est prise comme modèle achevé sur lequel il n’y a plus qu’à retailler les faits artistiques 2.)C’est de ces déviations du marxisme vulgaire dont se réclament souvent les anti-marxistes pour chercher à contester le marxisme authentique.

Ainsi pour revenir à ce que l’on disait plus haut, Marx disait, par exemple, qu’il n’était pas mauvais de se moquer d’un héros et d’en faire ainsi ressortir les contradictions, mais il disait qu’il était mauvais de trop s’y attacher. Il soulignait par contre l’importance, justement, de l’ironie dans l’œuvre d’art. L’ironie qui permet précisément de se détacher du personnage et de le voir d’une manière et d’un œil critique, parce que la passion au contraire enlève toute possibilité de raisonnement critique.

Ce concept, comme vous le savez aussi, a été repris par des gens comme Brecht; Brecht qui préconisait justement cette distanciation par rapport au personnage. Pour qui l’acteur ne devait pas s’identifier au rôle qu’il joue, mais garder sa « distance » propre, être « étranger » à ce rôle.

Mais poursuivons ici cette énumération des équivoques du marxisme vulgaire. On peut en relever encore d’autres, par exemple: ceux qui prétendent que le marxisme ne peut accepter la fantaisie. Marx, Engels et même Mao, pour dresser un panorama chronologique qui soit complet, sont au contraire pour la fantaisie, pour l’imagination. Mais il s’agit de voir de quelle imagination, ou de quelle fantaisie il peut s’agir. Pas de celle qui manipule. Non plus de celle qui altère la réalité. Mais de celle qui réussit, pas ce biais justement, à nous faire saisir l’essence même du phénomène qu’elle veut représenter. Ainsi Marx dans ses allusions à des auteurs, citait Cervantes. Le Don Quichotte de Cervantes n’est certes pas un personnage que l’on peut rencontrer au coin de chaque rue, et dont on ne pourrait par conséquent pas donner une image, une représentation photographique. Pourtant, indubitablement il est plus réaliste que ce que l’on pourrait obtenir autrement par une « fantaisie » d’un autre ordre. Et justement parce qu’il touche et qu’il atteint l’essence du phénomène historique que Cervantes veut décrire, et non pas seulement l’extériorité du phénomène. Et c’est cela que voulait Marx. C’est de cette fantaisie que se réclame le marxisme authentique. Car le marxisme authentique n’est pas en faveur de l’art naturaliste, mais bien de l’art réaliste. Et l’une des nombreuses différences entre le naturalisme et le réalisme est que l’un, le premier, présente l’extérieur d’un phénomène, alors que l’autre, le réalisme, veut toucher à l’essence même.

Un autre des mythes propagé par le marxisme vulgaire est que la manière dont on traite une œuvre, son style, son langage, sa forme importent peu pourvu que son contenu soit idéologiquement correct. Or cela a été nié et rejeté par Marx qui reconnaissait sans aucun doute l’importance de l’adéquation de la forme et du fond, mais non pas l’acceptation idéaliste. C’est là d’ailleurs que l’on peut voir le passage du marxisme de Marx, au marxisme de Mao et dans ce passage l’authenticité de ce dernier, qui justement reconnaît que l’œuvre d’art a sa valeur et que l’on peut communiquer le principe de la lutte des classes tout en observant, tout en respectant une forme particulière, tout en s’adonnant également à différentes formes d’expression. Et je crois que là nous touchons à l’un des problèmes majeur du cinéma militant, en tout cas je peux le dire pour le cinéma italien. A savoir celui de la recherche d’un langage nouveau pour le cinéma militant, et des difficultés que cela représente.

Pour un « art athée »

Mais revenons en pour un moment à cette réalité des films faits aujourd’hui. Surtout des films qui sont montrés dans le cinéma commercial, qui sont vus dans les salles de cinéma, qu’ils soient américains, qu’ils soient de l’Union soviétique ou de l’Est. Je voudrais dire quelques mots à ce sujet sur les metteurs en scène qui sont à la mode, comme Antonioni ou Fellini, ou mieux, pour parler d’un non-Italien, je pense particulièrement à Bergman. Bergman qui nous présente, comme tous les autres soi-disant Grands cinéastes du cinéma moderne, une image globale du monde. Le dernier film de Bergman, Cris et chuchotements va bien au-delà de la présentation de la mort d’une femme. C’est un film qui soulève toute une problématique, par une analyse des codes et des signes. Une problématique, il est vrai, qui remonte moins à Freud qu’à Jung et qui donc se réclame de ce concept que l’on a tout dernièrement appelé: « la Lutte du ciel », c’est-à-dire cette théorie qui veut que ce ne soit pas l’Homme qui aurait abandonné Dieu mais plutôt qu’il aurait été abandonné par Dieu, pour se retrouver dans la désolation et le silence. C’est précisément ce que l’on peut constater dans la finalité d’un autre des films important de Bergman, Persona, où pratiquement, l’on touche au zéro, au vide, au silence, à l’impossible, à savoir le ZÉRO.

Ainsi comment se situe le marxisme authentique, et quelle est la position du marxiste vis-à-vis une œuvre comme celle Bergman, c’est-à-dire d’une œuvre singulière. Ou encore pourrait-on ajouter d’un film comme Solaris, qui, à part la question morale de savoir comment la science peut fonctionner face au bien et au mal, propose unilatéralement une réflexion, un jugement essentiellement sentimental.

Le marxisme vulgaire prétend pour sa part, que tout ce qui ne coïncide pas mécaniquement pour ainsi dire, avec ce qu’ils appellent le « marxisme » avec certains principes de base pré-établis, est « mauvais » comme résultat, comme film. Au contraire, tout ce qui a un certain contenu approximatif et qui se rapproche plus ou moins du marxisme, porte l’estampille « bon ». Au contraire, pour le marxisme authentique il n’est pas question de repousser l’œuvre d’art authentique. Celle qui a son thème propre, celle qui a sa vision du monde. Et si en plus sa stylistique, son langage est adéquat, et réfère à une vision marxiste juste, alors évidemment on a là le meilleur du possible, et pour rappeler la parole de Gramsci: « Non seulement alors admire-t-on l’œuvre du poète, mais l’on admire et l’on aime le poète lui-même. »

Pour en revenir à cet « athéisme bourgeois » de Bergman, il faut dire cependant qu’il s’inspire d’un principe marxiste ou marxien: à savoir la critique de toute religion. C’est-à-dire de tout ce qui est religieux, mystique ou mystifiant. La grandeur de cet objectif se trouve dans le fait que l’homme cherche à se libérer de la nébulosité mystique et de tout autre brouillard, qu’il cherche à reconstruire sa propre société selon un plan qu’il aurait créé. C’est pourquoi je dis que l’art nouveau sera un art athée. Et on ne peut voir une tragédie autre qu’athée dans Ivan le Terrible, si l’on veut prendre un exemple dans le passé, mais si l’on veut aller de l’avant parlons d’autres films, comme ceux de l’Amérique latine par exemple, où l’on constate ce choc, ces conflits entre personnalité et collectivité où l’on voit cette option de départ qu’est la lutte des classes.

Ainsi il me semble pouvoir conclure cette introduction à la discussion, en disant que le marxisme authentique face à ces nouveaux mythes propagés par le marxisme vulgaire (et il y en a bien d’autres), doit tenter de trouver les moyens d’éclaircir les raisons pour lesquelles ces équivoques sont nées et pourquoi elles durent encore. Marx en effet disait: « La mythologie disparaîtra dès que l’homme aura obtenu la maîtrise réelle des forces de la nature. » (« Marx, plus tard, à précisé dans Le capital, cette analyse matérialiste-dialectique de la genèse et de la disparition du mythe, lorsqu’il a voulu définir la genèse, la persistance et la disparition finale de tous les concepts religieux 3».)

Ainsi je n’ai eu ni l’intention, ni la prétention de vous assener des vérités, mais plutôt d’exprimer certains principes en me référant aux textes de Marx. Et pourquoi me suis-je référé aux textes de Marx? Non parce qu’en eux-mêmes ils seraient sacrés. Laissons les choses sacrées aux églises. Nous savons que le marxisme est une science et non une foi. Mais nous avons fait cette référence, ce « retour » pour faire un pas en arrière, afin de mieux aller de l’avant, sans courir le risque de tomber dans le mythe des équivoques. C’est cela que j’ai voulu signaler et souligner aujourd’hui.

Une dernière chose en ce qui concerne le cinéma militant. Je crois qu’il est trop facile d’utiliser le mot « révolution » ou « révolutionnaire » comme cela se fait trop souvent en parlant de ce cinéma. Et j’ai commis cette faute moi-même. Vous me permettrez par conséquent de conclure sur cette affirmation de Lukacs, que je vais vous lire. On posait à Lukacs la question intéressante suivante et il me semble particulièrement opportun de se poser cette même question aujourd’hui, à savoir: « Comment peut-on devenir, surtout du point de vue des jeunes, un révolutionnaire? » Et Lukacs répondait: « La révolution est un fait très spécifique, dont on ne peut se rapprocher au moyen de la psychologie de la vie quotidienne. Qu’il me soit permis de m’exprimer ici de manière un peu paradoxale. Le révolutionnaire est une personne chez laquelle s’allient patience et impatience. L’impatience par elle-même peut engendrer une espèce de “happening”. Après quinze ans ou vingt ans de “happening” il peut arriver que l’on reste un homme déçu, cynique et que l’on s’intègre finalement à l’establishment. Le fait que l’on devienne révolutionnaire, comme étaient révolutionnaires Blanqui en France, Bébel en Allemagne et puis comme l’étaient les grands théoriciens et maîtres que furent Marx, Engels et Lénine, dépend de toute une vie. La tâche du révolutionnaire en est donc une de patience. À chaque moment il est prêt pour une éventuelle réalisation. Mais en même temps il doit savoir qu’il ne dépend pas de lui seul, à quel moment se trouvera réunie la “situation révolutionnaire” comme disait Lénine ».

En conclusion, une dernière remarque à propos du marxisme qui selon les anti-marxistes n’accepteraient aucune forme de critique et/ou de recherche qui ont été faites et qui sont écrites dans les dernières années. Que ce soit en rapport avec le structuralisme, la sémiologie et/ou le formalisme. Je dirai ceci. Le marxisme permet de vérifier la psychanalyse. Il existe de nombreuses études sémiologiques et marxistes. Mais le marxisme n’accepte pas comme forme valable, du moins en théorie, la psychanalyse. Toutefois, il se présente comme un instrument nouveau et utile parfois pour en faire l’étude. Et je veux terminer en citant Maiakovski qui dans la revue LEF démontrait que la méthode formelle était la clé de tout: « La méthode formelle, disait-il, est la clé de l’étude de l’art. Conséquemment toutes les rimes doivent être prises en considération. Mais gardez-vous bien de la chasse aux rimes des vers faite dans le vide. Ce n’est que rattaché à l’analyse sociologique de l’art, que votre travail sera non seulement intéressant, mais également indispensable. »

Traduit de l’italien par André Pâquet

 


EXTRAITS DU DÉBAT

Julio Garcia Expinoza (ICAIC, La Havane)

La première chose que je voudrais dire c’est que les paroles du camarade Aristarco ont jeté sur nous une certaine inquiétude, une certaine anxiété. Pour plusieurs d’entre nous, notre formation est venue précisément des écrits d’Aristarco. Mais l’on est en droit de se demander à quoi sert l’évaluation de notre travail, la critique des erreurs du mouvement des pays sur la voie du socialisme; à quoi ce travail d’évaluation peut-il servir, s’il n’est pas fait à l’intérieur, et en tenant compte, de notre situation concrète. Il existe plusieurs voies pour arriver au socialisme, mais toutes ont un dénominateur commun, à savoir: la lutte anti-impérialiste (…) laquelle nous conduira d’une manière marxiste (…) au socialisme. (…) De plus, un des principes de Marx que nous connaissons tous, est qu’il ne s’agit pas seulement d’interpréter la réalité, mais de la transformer. En Amérique latine, présentement, il y a plusieurs situations qui n’ont rien à voir avec le socialisme (…) cependant, ce sont là des options concrètes face à l’impérialisme et, tôt ou tard, elles, mèneront au socialisme. Aussi, les questions soulevées par Aristarco non seulement nous paraissent hors du contexte réel et concret de la majorité des participants de cette réunion, mais encore sans lien avec tous ceux qui en divers lieux luttent pour faire une révolution concrète. Nous sommes d’accord avec l’idée d’un « retour » à Marx et d’essayer chaque jour d’être un marxiste plus conséquent, mais nous pensons que cela ne peut se faire par un saut dans le vide (…). Quant à nous, en ce qui a trait au cinéma, ce que nous voulons faire, ce n’est pas tant une révolution esthétique, mais plutôt, en faisant du cinéma, contribuer à la révolution culturelle à laquelle nous aspirons tous.

Réponse d’Aristarco

Je ne suis pas linguiste et je crois malgré tout que mon ami Espinoza m’a mal compris. Je ne comprends vraiment pas sa réaction, car la critique des films cubains que j’ai fait dans mon exposé était simplement la critique d’un certain « triomphalisme » que l’on rencontre effectivement dans certains films cubains. J’ai d’ailleurs ajouté que pour plusieurs films du Tiers-Monde, se vérifiait justement la parole de Marx selon laquelle la tragédie doit se présenter de façon athée, et justement dans le sens de la définition que j’ai voulu en donner. Alors je ne vois pas vraiment pourquoi l’ami Espinoza s’est tellement offusqué de mes paroles. Quand j’ai dit qu’il fallait « retourner » à Marx, j’ai souligné à plusieurs reprises qu’il ne s’agissait pas d’un recul en arrière mais bien de retourner à la méthodologie marxienne et non aux écrits de Marx sur toutes sortes d’autres choses et considérations sur son époque. Il ne s’agit donc pas de retourner en arrière, mais bien d’aller de l’avant. Or je suis bien d’accord: qu’est-ce que la lutte de libération, si ce n’est justement une lutte des classes. Je l’ai dit. C’est pourquoi j’aimerais, avec la franchise que je lui connais, et qui a toujours été celle de mon ami Espinoza, qu’il me dise sur quoi il n’est pas d’accord et pourquoi il n’est pas d’accord.

J’ai en effet critiqué un certain triomphalisme que je crois discerner dans un certain cinéma cubain. C’est un avis personnel, il peut ne pas le partager, et à partir de là on peut discuter et analyser. Mais j’ai bien dit que le seul type d’art vrai pour le marxiste est un art athée et que cela se vérifiait justement et particulièrement dans l’art du Tiers-Monde où la tragédie est athée au sens positif et justement dans le sens d’une lutte de libération. Alors je ne vois vraiment pas pourquoi Espinoza a réagi de la manière dont il l’a fait. Loin de moi la pensée de critiquer par là les erreurs de Cuba ou de Castro. Bien d’autres pourraient le faire et seraient plus aptes que moi à en faire la critique. Il me semble que mon intervention au contraire était juste et spécifique sur le plan de la dénonciation, du fait que le marxisme authentique a été manipulé; et je crois que nous pourrions être d’accord là-dessus. De toute façon j’aimerais qu’il vienne m’expliquer ce qu’il n’a pas compris ou ce en quoi je l’ai attaqué.

Guy Hennebelle (critique, Paris)

Je voudrais justement demander au camarade Espinoza, les points qu’il reproche à Aristarco. Parce que personnellement je n’ai pas bien compris ce qu’il lui reproche concrètement. J’ai écouté avec beaucoup d’intérêt Aristarco que j’ai lu aussi depuis longtemps, et personnellement je suis d’accord avec l’essentiel de ce qu’il a dit. Je suis tout aussi d’accord et fondamentalement solidaire avec le combat que mène de manière exemplaire Cuba contre l’impérialisme nord-américain, mais ceci me laisse quand même le droit de porter des jugements spécifiques sur tel ou tel film. Personnellement je n’ai pas beaucoup aimé Giron 4 parce que je trouve qu’il s’inspire beaucoup trop précisément de l’esthétique du cinéma de l’impérialisme américain. On peut discuter calmement de cette question, sans être accusé aussitôt d’être un valet de l’impérialisme américain. D’autre part je pense que notre solidarité, qui est celle de tout le monde ici avec le combat encore une fois exemplaire de Cuba, ne nous oblige pas pour autant à accepter certaines alliances que Cuba pratique avec l’Union soviétique par exemple. Je pense que nous pouvons discuter de ceci sans nous insulter, et sans non plus faire monter la tension. Je pense que c’est un point important. Et j’aimerais encore une fois qu’Espinoza précise les points avec lesquels il n’est pas d’accord dans ce qu’a dit Aristarco.

Julio Garcia Espinoza (ICAIC, La Havane)

Il va de soi que nous ne sommes pas intervenus parce qu’on a critiqué le cinéma cubain ou Cuba. (…) Ce qui nous préoccupe, c’est ceci: Aristarco propose un retour à Marx. Or pour faire ce retour, il faut faire la critique concrète du marxisme concret d’aujourd’hui. Ce que nous mettons en cause, ce n’est pas le fait de faire une telle critique, mais que cette tentative de retour à Marx se fasse en marge de la véritable lutte des classes, en marge de la véritable lutte idéologique, telles qu’elles existent aujourd’hui dans le monde. Si l’on part du fait que la seule arme concrète que possède présentement l’impérialisme, est de nous faire douter des options concrètes qui s’offrent à nous pour mener à bien la révolution, nous ne pouvons pas accepter une critique de cette nature. Voilà ce qui nous préoccupe, ni plus ni moins. (…) Aussi, nous aimerions qu’Aristarco nous précise jusqu’à quel point ce retour à Marx tel qu’il le propose contribue véritablement au développement des voies réelles et concrètes qu’a devant lui le mouvement révolutionnaire mondial.

Réponse d’Aristarco

Je crois que nous continuons à mal nous comprendre et que nous discutons sans nous entendre sur les termes. Je ne comprends pas pourquoi Espinoza insiste pour dire que mon exposé se place en marge de la lutte des classes alors que je suis précisément parti de la lutte des classes pour le faire. Je me suis opposé justement aux réformistes qui admettent le fait qu’il y a une lutte des classes, mais n’en parlent jamais. Alors je n’ai certes pas mis la lutte des classes en marge de mon propos. Car c’est d’elle que je suis parti, c’est de cette lutte révolutionnaire et ce n’est pas seulement à moi mais bien à Marx auquel je suis revenu pour ce faire.

Parler de « retour » à Marx, et s’arrêter sur le mot « retour » comme s’il s’agissait d’un retour mécanique et dire qu’il s’agit de retourner en arrière, n’est pas là mon propos. Retourner en arrière, si, mais pour voir quels sont les textes de Marx, et pour les interpréter de façon correcte et juste selon ces mêmes textes et non selon les considérations, et disons-le, les manipulations qu’en ont fait tant et tant de gens; et ce autant à l’Ouest qu’à l’Est. Il faut avoir le courage de dire la vérité. Parce que c’est là aussi un principe marxiste. Il est vrai, et j’ai parlé aussi de cela, que la lutte des classes doit servir à modifier, à transformer le monde et non seulement à l’interpréter, comme justement l’a relevé Espinoza. Cela précisément est un retour aux textes de Marx qui disait que jusqu’alors les philosophes avaient interprété le monde et que ce qu’il fallait maintenant c’était de le changer. C’est précisément ce que sont en train de faire plusieurs pays du Tiers-Monde. Certains l’on déjà fait, mais ont encore beaucoup à faire, et d’autres se préparent à le faire.

Ce retour à Marx, n’entend donc vouloir dire autre chose que de retourner à la MÉTHODOLOGIE MARXIENNE et non à quelques textes ou considérations de Marx du 19ème siècle sur tel ou tel chose ou événements de l’époque. Car à ce moment il s’agirait véritablement d’un retour en arrière. Mais si l’on veut être véritablement un marxiste et plus que moins je cherche à l’être, d’autres aussi le cherche, et le sont plus que moi, il est évident qu’on ne peut pas, ne pas partir de la méthodologie marxienne. Pourquoi alors parler de « retour » comme d’un retour aux choses anciennes. Il s’agit d’un retour en arrière, pour retrouver le nouveau et le porter de l’avant. Et c’est pourquoi je ne réussis toujours pas à comprendre pourquoi Espinoza s’est tellement irrité face à cette proposition avec laquelle il devrait pourtant être d’accord, parce qu’il n’y a pas de critique à faire, sinon ce qu’a déjà dit Hennebelle, qu’à partir d’un certain moment, et il est vrai qu’on essaie d’être marxiste face à un film, mais que le seul fait d’avoir été réalisé dans le Tiers-Monde, un film devrait-il en soit être sans reproche? Devrait-on appuyer d’une manière uniforme ces films?

On peut alors, à partir de ce moment, faire une analyse dans une perspective marxiste et dire NON à ce film, en expliquant les raisons. Et c’est là une autre méthode employée dans la méthodologie marxienne. Je le répète, je ne réussis pas à comprendre encore pourquoi l’on continue à vouloir comprendre ce retour à Marx, comme un fait auquel on donne un sens littéral. Un retour dans le passé? Mais non, cela veut dire remettons-nous dans la juste voie. Ma critique ne s’adresse pas à tel ou tel pays du Tiers-Monde, elle s’applique bien plus à l’Union soviétique et là on peut trouver plusieurs appuis à cette thèse. Lors du premier Congrès des écrivains soviétiques il a été dit qu’il n’y avait pas de conflit dans la société soviétique. Voilà une attitude anti-marxiste. Parce que les conflits existent toujours. Parce que sans contradictions ou conflits il n’y a pas de vie non plus. Et alors làje dit nonà la stratégie de l’Union soviétique. Mais je n’ai pas dit nonà la stratégie du Tiers-Monde.

Fernando Solanas (Gruppo Cine Liberacion, Buenos Aires)

(Solanas reprend en quelque sorte l’exposé d’Espinoza et rejette lui aussi l’analyse critique qui serait faite en marge des expériences et des luttes révolutionnaires concrètes dans le Tiers-Monde).

(…) Mon but n’est pas de défendre notre position mais bien de critiquer la pensée soi-disant critique du camarade Aristarco. (…) Nous pensons que cette critique, ou que la critique implicite qui s’inscrit dans la pensée d’Aristarco, est abstraite et « désinformée ». (…) L’histoire des alternatives qu’offre notre processus révolutionnaire est contradictoire, mais ses limites, ses erreurs (…) lui donnent néanmoins une dimension, une grandeur infiniment supérieure à la barbarie impérialiste, et à la culture colonisée (…) qu’ont dû subir nos peuples. (…) Nous souhaitons seulement que ces Rencontres puissent servir précisément à un échange d’informations concrètes et directes qui doivent contribuer à éliminer, ou du moins atténuer cet état de « désinformation ». (…) Cette seule action contribuerait à mieux faire connaître les expériences en cours, qui assurément n’ont rien à voir avec l’idéalisme ou un modèle abstrait de ce que nous souhaitons, mais qui ont tout à voir avec la nécessité de faire un pas en avant, un pas contre l’impérialisme, contre le colonialisme, pour une meilleure compréhension et pour une meilleure communication, présente et future, entre les participants, pants.

Réponse d’Aristarco

Je ne crois pas que ce qu’ont dit Marx et Engels, et que je n’ai fait que répéter ici, soit proposé comme un « modèle idéal » ou un « modèle abstrait », comme tu sembles vouloir le dire, Solanas. Tu parles de « désinformation » et « d’information »! Il est certain que de pays en pays, et de mouvement en mouvement les choses se présentent dans la réalité concrète de façon différente et en des temps divers, et pour des raisons différentes. Mais je ne comprends pas pourquoi selon toi, la méthodologie marxienne s’appliquerait à certaines causes mais pas à d’autres. Comment cela est-il possible? Ou alors cette méthodologie est abstraite. Il est vrai qu’à l’intérieur de cette méthodologie on peut retrouver certaines stratégies, certains faits qui diffèrent, selon l’acceptation politique qu’on en fait. Mais on peut à l’intérieur d’une méthode arriver à des choses concrètes. Tu sembles continuer à vouloir comprendre la méthodologie marxienne comme un modèle. Alors là je dis, non! La méthodologie marxienne n’est pas un modèle. Elle refuse le modèle. Marx l’a dit et maintes fois répété. Cela on le sait. Alors pourquoi m’attribuer à moi, le contraire de ce qu’a dit Marx.

Je peux si tu le veux te prendre au mot. Par exemple la « désinformation » dont tu parles en ce qui a trait à l’Amérique latine. Je ne comprends pas pourquoi en Amérique latine la méthodologie marxienne ne pourrait pas s’appliquer. Il ne s’agit pourtant pas d’un modèle idéal, ou tant il est vrai d’un modèle abstrait. Cela, effectivement je ne le comprends pas. Il me semble également difficile de comprendre et, de plus, injuste de penser que la réalité pourrait être autre, et que dans ce cas cette méthodologie ne serait pas valide, ne s’y appliquerait pas. La méthodologie, de fois en fois, de pays en pays et de mouvements en mouvements, analyse chaque réalité de façon concrète.

Par contre si vous qui avez pris la parole, et là j’aimerais bien savoir si j’ai bien compris ou mal compris, vous prétendez dire qu’en disant ces choses sur le marxisme vulgaire, je fais le jeu d’une politique du capitalisme, alors là je ne suis absolument pas d’accord!!! Parce que je crois qu’il faut dire les choses telles qu’elles sont. Et si je m’attaque au marxisme vulgaire c’est bien pour faire taire toutes les fausses interprétations du capitalisme sur le socialisme. Il y a une dernière chose que je voudrais ajouter. Lorsque je fais une critique, par exemple de l’Union soviétique, je voudrais bien insister sur ce point, et me permettre cette citation, car j’y crois de façon non équivoque: « Le pire des États socialistes vaut encore mieux que le meilleur des États capitalistes. »

Lucien Hamelin (CQDC, Montréal)

Il me semble qu’il y ait des choses élémentaires sur lesquelles on doit s’entendre tout d’abord. J’ai cru percevoir de part et d’autre qu’implicitement l’on s’entendait. Sur une chose aussi élémentaire par exemple que le fait que l’impérialisme existe. A savoir qu’il développe à travers le monde depuis déjà de longues décennies, des contradictions. Des contradictions qui constituent les conditions concrètes dans chacun de nos pays. Et lesquelles contradictions se retrouvent dans cette salle entre nous, dans la conception qu’on a de la façon de mener les luttes. Et aussi dans l’équilibre que l’on fait ou l’on ne fait pas, entre les outils qu’on possède pour mener ces luttes. On a parlé d’un côté de la nécessité d’utiliser la théorie marxiste, ou marxienne, enfin du matérialisme historique et dialectique, comme outil d’analyse et de transformation. On a cru comprendre d’autre part que certains autres refusaient cet outil. Je n’ai pas tout à fait compris cela.

D’un autre côté on a développé l’idée que la pratique, que les conditions concrètes déterminent de plus la possibilité d’utiliser la théorie comme guide pour l’action. C’est probablement un aspect important qu’il faut se rappeler entre nous. Les contradictions qui existent entre nous sur la conception et la manière de débattre les choses, viennent probablement de nos positions respectives dans les luttes qui sont menées dans chacun de nos pays. Il n’y a pas de commune mesure même s’il y a un combat commun entre la lutte qui est menée par des militants armés qui font du cinéma dans des pays en guerre ouverte contre l’impérialisme et des pays capitalistes avancés où les marxistes se retrouvent le plus souvent parmi une petite bourgeoisie intellectuelle progressiste qui se lie avec les masses, mais qui reste malgré tout et souvent privée d’une pratique de lutte continue avec les masses. Et c’est probablement ce qui explique les écarts de langage ou les incompréhensions que l’on a retrouvés jusqu’ici.

Le cinéma que peuvent faire les militants pour témoigner de leurs luttes et aider à les élargir est forcément un outil à l’intérieur de luttes politiques. Le cinéma de ce point de vue ne peut être considéré d’un seul point de vue formel dont on juge l’adéquation avec le modèle idéal. Mais d’un autre côté il est clair qu’un cinéma construit avec acharnement, avec difficulté et lié aux conditions concrètes ne peut être le reflet du modèle idéal et que je refuse à admettre comme pouvant exister. Il n’en reste pas moins, que personne de censé ne peut exclure de la démarche de la pratique militante d’un cinéma, l’usage de la théorie, le retour aux expériences, aux erreurs, et aux échecs passées, pour transformer les films que l’on fait et les rendre plus efficaces.

(…)

Aristarco a parlé de Bergman qui était le reflet d’une recherche formelle très avancée. Je pense que la recherche formelle n’a de sens que liée à l’efficacité révolutionnaire, dans le contexte même où la lutte se mène. À ma connaissance le cinéma de Bergman, malgré son avance formelle très poussée n’a pas de poids réel dans le développement des luttes révolutionnaires dans les pays capitalistes avancés ou dans le Tiers-Monde.

D’un autre côté, les cinéastes militants, qui font un cinéma où on ne fait pas de part à la forme, où on se fout éperdument que les gens soient attirés, soient saisis par ce qu’on dit, passe à côté du but puisque le plus souvent le public boude ces films.

Il est clair donc, que la recherche formelle peut porter fruit et qu’elle doit être une arme entre nos mains. Cependant, ni l’un ni l’autre, soit un cinéma qui se veut privé de toute recherche efficace, ni celui qui se veut uniquement une recherche formelle, n’a de sens dans une lutte révolutionnaire. Je souhaiterais qu’on accepte de considérer, entre nous, dans des rencontres internationales de ce type et dans nos pays, que l’auto-critique ait un droit de cité. Qu’il soit possible constamment d’accepter nos erreurs. Et d’autre part, que ceux qui ne sont pas en position de mener avec le cinéma des luttes réelles aient la modestie de faire des analyses les plus concrètes possibles de façon à ce que le point de vue très abstrait d’où ils se placent ne constituent pas la théorie comme un outil répugnant, comme un outil complètement dogmatique.

Serge Le Péron (Ciné Lutte, Paris)

Je crois qu’il y a une chose qui est fondamentalement juste qui a été dite tout à l’heure dans le débat par le camarade de Cuba. C’est qu’on ne pouvait pas parler de retour à Marx, comme ça, dans la théorie. Qu’il fallait penser la réalisation de films révolutionnaires marxistes en fonction des problèmes politiques réels qui se posent…

D’une manière générale, dans le débat, il est assez difficile de poser les problèmes politiques. Aristarco, avec lequel je ne suis pas tout à fait d’accord, a quand même avancé des positions politiques positives. En particulier sur certains films. Sur l’Union soviétique. Mais la réponse qui lui est fournie est à mon avis une fausse réponse. C’est de dire: vous, vous êtes en Occident, vous faites de la théorie marxiste, le camarade québécois a dit vous êtes des petits bourgeois vous êtes un petit peu liés aux masses, mais pas beaucoup; nous c’est la lutte révolutionnaire on n’a pas le temps de penser à tout cela! Je ne crois pas que les choses se posent comme cela. Je considère que les camarades Pierre Overnay, Pinelli, ou Jan Palec, qui sont morts dans leur pays et qui ont été assassinés par les impérialistes français, italiens ou tchèques, valent ni plus ni moins que d’autres camarades d’Afrique ou d’Amérique latine, ou d’Asie. Je considère que nous ne devons pas poser le problème en terme de théorie abstraite d’un côté, avec ses exigences théoriques, et la révolution pratique de l’autre côté avec ses exigences pratiques. Je crois que le véritable débat doit poser les problèmes en termes politiques, ne pas refuser de nous affronter sur le terrain politique. Puisque Solanas parlait tout à l’heure de la nécessité de se connaître, de s’informer en termes marxistes. Je crois que dans cette optique il faut être capables d’admettre que cette connaissance peut engendrer des chocs d’idées. Qu’il peut y avoir conflit de position et qu’il ne faut pas refuser ce conflit. Puisque c’est à cette seule condition, d’admettre un débat dur, conflictuel, et avec ses positions qui ne seront pas toujours identiques, qu’on arrivera à mieux se connaître justement.

Réponse d’Aristarco

Je voudrais répondre au sujet de la contradiction qu’on semblerait voir ou qui existerait dans le fait que j’ai dit que Cris et chuchotements de Bergman, parce qu’il est un film artistique, serait par conséquent un film révolutionnaire. Je ne crois pas que cela soit correct. Cela ne me semble pas correct précisément au niveau de la méthodologie marxienne. Il y a de grands artistes qui sont des réactionnaires. L’histoire nous en donne des exemples probants. Ezra Pound est un grand poète, mais son idéologie est fasciste.

Si on dit qu’un film, parce qu’il est bien fait, est révolutionnaire ou vice versa, et bien, ici, à la vérité, le marxisme n’a plus rien à voir. Ce à quoi on aurait affaire ici c’est précisément à un marxisme vulgaire. Ceci dit le film de Bergman présente néanmoins quelques problèmes qui auraient pu être analysés dans une perspective marxiste.

A propos maintenant des films militants, je me réfère à une citation qui apparaît dans le dépliant des Rencontres, à savoir celle de Dziga Vertov 5. Pourquoi Vertov était-il un cinéaste que l’on suivait volontiers? Qui se laissait suivre et qui n’ennuyait pas? Parce qu’il avait une façon propre de s’exprimer. Parce qu’il avait son code. Qu’il avait son langage. Il n’était donc pas ennuyeux. Alors je reviens à ce que je disais plus haut, à savoir: que les difficultés du cinéma militant, du moins en Italie, dans la majeure partie des cas, est une difficulté de n’avoir pas trouvé un langage adéquat. Où sont alors ces contradictions? Elles n’existent pas. À moins que vous soyez d’accord pour dire qu’un film, qu’une œuvre d’art soit de par le fait même de sa maîtrise, en elle-même progressiste. Démontrez-le-moi! Ou faisons en la démonstration ensemble 6. Par exemple, Pasternak, a écrit un livre magnifique; pour d’autres c’est un livre moins magnifique. Quoiqu’il en soit, il a écrit un livre. Comme on le sait il s’agit du Docteur Zivago. Soljenitsyne a écrit aussi des livres. On en parle dans le monde entier. Bien! Indubitablement Soljenitsyne est un grand écrivain. Mais si nous analysons son livre d’un point de vue marxiste, nous sommes d’accord pour dire que ni Soljenitsyne, ni Pasternak n’ont écrit des livres marxistes. Et pourquoi? Parce que dans ces livres, ils affirment que le destin fait l’histoire. On peut dire que les livres sont beaux. Mais du point de vue du contenu idéologique, thématiquement, ces deux livres sont à mon avis anti-marxistes. Je ne vois pas ce qu’il y a de scandaleux à dire à cela. D’autre part, il est clair qu’un film comme celui de Bergnan, Cris et chuchotements, doit lui aussi être analysé en termes marxistes. Pour voir les limites idéologiques, du même Bergman. Mais en même temps pour voir quels sont les problèmes auxquels touche Bergman et que le cinéma marxiste n’a pas encore touché. Voilà.

Traduction de l’espagnol (Espinoza, Solanas): Andrée Dandurand

Traduction de l’italien (Aristarco): André Pâquet


Ce texte est issu du cahier no 3 des Rencontres de Montréal : Comité d’action cinématographique (Québec). Cahiers des Rencontres internationales pour un nouveau cinéma. Montréal : Comité d’action cinématographique, 1975, 4 vol. Bibliogr. ; Ill. Cote PN 1993.4 R39

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Notes:

  1. Giron de Manuel Herrera fut présenté dans le cadre des Rencontres.
  2. Voir texte « Manifeste » au début.
  3. Ou comme veut le démontrer Aristarco citant Lukacs dans son livre, op. cit. p. 199: « En elle-même, la simple application du marxisme, à plus forte raison la simple participation de l’écrivain au mouvement socialiste, sa simple appartenance au parti, ne signifie à peu près rien. »
  4. Voir: Marx, Le cinéma et la critique de film, Guido Aristarco. Traduction de Barthélémy Amengual (in) Études cinématographiques Nos: 88/92. Ed. Lettres Modernes, Paris, 1972. Page: 22.
  5. Voir: ibid. Page 47.
  6. Voir: ibid. Page 19.