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Cahiers des rencontres > CAHIER 3 : CONFÉRENCES ET TEXTES > De la nationalisation de Mae West au pays de Cocagne

par Simon Hartog

Hartog, Simon. « De la nationalisation de Mae West au pays de Cocagne ». Cahiers des Rencontres internationales pour un nouveau cinéma, Montréal : Comité d’action cinématographique, 1975 : PDF

Sommaire :
> Objectifs de la nationalisation
> Qu’est-ce que l’industrie du cinéma?
> De la structure administrative
> Relations public/gouvernement
> Les contradictions

Simon Hartog lors des Rencontres de Montréal, 1974
Simon Hartog lors des Rencontres de Montréal, 1974. Image tirée des captations vidéo de l’événement. Coll. Cinémathèque québécoise.

Simon Hartog: Critique et cinéaste vivant à Londres. Il collabore tour à tour à la revue Cinema Rising et à After Image avant d’être nommé recherchiste en chef pour la rédaction du Rapport sur la nationalisation préparé pour l’Association of Cinematograph and Television Technicians, en 1973.

Je voudrais très brièvement apporter quelques réflexions en me basant sur l’expérience britannique et ses structures. Je voudrais tout simplement vous faire part de façon descriptive ou narrative, de ce qui s’est passé, lorsqu’un groupe de travailleurs du cinéma britannique se sont réunis autour d’une table, dans le but de dresser les plans de ce qui aurait pu être la première tentative d’établir un modèle de structure cinématographique publique, au monde. Un dossier complet, intitulé Nationalising the Film Industry a d’ailleurs été publié à ce sujet 1.

L’industrie cinématographique en Grande-Bretagne affronte elle aussi plusieurs des problèmes, conflits et contradictions dont il a été question ici au cours de ces assises. Il existe en Grande-Bretagne un monopole national d’exploitation des films, qui opère de connivence avec le monopole de distribution et de production américain. Cependant, l’industrie cinématographique britannique fait face à des problèmes qui, à bien des points de vue, diffèrent de ceux auxquels doivent faire face les cinématographiques du Tiers-Monde, ou même celles des petits pays capitalistes européens. Historiquement, l’industrie cinématographique en Grande-Bretagne a connu un développement très poussé. Après la guerre, le Royaume-Uni avait le plus haut chiffre de fréquentation de tous les pays du monde. Mais aujourd’hui, à cause principalement de la télévision et du « manque à gagner » toujours plus important que représente le cinéma, cette industrie fait face à une menace d’extinction quasi totale.

En répondant à ce danger immédiat, l’Association of Cinematograph, Television and Allied Technicians (le syndicat national des travailleurs du cinéma britannique-ACTT) a adopté les présentes résolutions lors de son congrès annuel de 1971: « En raison de la faillite totale du système à caractère d’entreprise privée de production, distribution et d’exhibition 2 du cinéma, non seulement d’être en mesure de pourvoir au plein emploi ou à la sécurité d’emploi des membres du Syndicat, assurant aux membres et à leur famille un avenir stable, mais également parce que cette faillite se retrouve tant au niveau de la continuation de la production même qu’à celui de la permanence et du développement des moyens techniques, notre Syndicat demande la nationalisation de la production, de la distribution et de l’exhibition des films sans compensation aucune, et que cette nationalisation soit placée sous le contrôle des représentants élus des travailleurs, dans le but de mieux servir la société et ses besoins culturels et de distraction. »

L’adoption de cette ligne politique n’était bien évidemment qu’un premier pas. Ce qui s’est passé à la suite de l’adoption de la résolution pour la nationalisation, fut la création d’un comité ou groupe de travail accessible à tous les membres du syndicat. La première tâche de ce comité de travail fut de préparer une analyse des structures de l’industrie cinématographique capitaliste telle qu’elle existe en Grande-Bretagne, et en deuxième lieu d’élaborer un modèle d’industrie qui serait sous le contrôle des travailleurs.

 Objectifs de la nationalisation

Le premier point avec lequel il a fallu compter au sein du travail de ce comité, qui s’est réuni à intervalles réguliers sur une période d’environ un an, fut de définir les objectifs d’une industrie cinématographique publique. Nous avons donc défini ces objectifs en terme de buts à court terme, soit plus immédiat, et à plus long terme. Il s’agit, il va sans dire, d’une définition très générale. Je veux malgré tout vous en faire part parce que sa simple nomenclature révèle la nature intrinsèquement contradictoire d’une telle démarche. « Les objectifs immédiats d’une cinématographie publique sont l’encouragement et la continuité de la production, de la distribution et de l’exhibition de tous les types de films et autres documents audio-visuels, de façon à répondre aux besoins culturels, d’information, d’éducation et de distraction de la collectivité; d’assurer aux travailleurs de l’industrie un emploi stable et permanent et de maintenir le niveau d’activité dans tous les autres secteurs de l’industrie. » Il n’est donc pas surprenant de constater, à priori et dès ces premiers objectifs, que la priorité des syndicats était d’assurer un plein emploi afin de contrecarrer la situation de chômage actuelle, qui est très élevé chez les techniciens de la production cinématographique. Et je crois que l’on peut dire que c’était là la seule préoccupation des syndicats. Celle qui motivait les syndicats en demandant la nationalisation de l’industrie cinématographique.

Quant aux objectifs à plus long terme, ils révèlent pour leur part l’aspect le plus utopique du projet. « Premièrement, établir un contrôle local au niveau de l’exhibition des films; deuxièmement, décentraliser la production et développer des centres de production à l’extérieur de Londres. » Il est assez extraordinaire en effet de constater que dans le contexte britannique la production soit centralisée à Londres, alors que des entités culturelles comme le pays de Galles et l’Écosse, n’ont aucune facilité de production, encore moins ce que l’on pourrait appeler une industrie cinématographique. Ce fut donc là l’une des premières préoccupations de notre comité que de promouvoir cette décentralisation et d’encourager la création de facilité en Écosse, au pays de Galles et dans les principales villes du Nord.

De façon, pour le moins, à atténuer la domination culturelle londonienne. D’autre part, et toujours dans les objectifs à long terme, il avait été prévu de minimiser, sinon éliminer éventuellement, les différences salariales. Dans une industrie telle celle de la Grande-Bretagne qui est principalement tributaire des capitaux américains et compte tenu du fait que le système britannique est une copie quelque peu vétuste du système hollywoodien, les salaires, tarifs et autres revenus allouées aux directors et aux vedettes sont souvent exorbitants. Il est entendu qu’à partir du moment où l’on parle de nationaliser l’industrie il faut tenir compte d’un équilibre progressif des salaires, jusqu’à la parité complète. Il y avait des gens dans le comité pour qui l’échelle salariale devait être totalement égalitaire, le compromis au niveau de la transcription littéraire de ces données se lisait comme suit: « Rendre accessible à la collectivité les moyens de production; créer des structures qui permettent d’abolir les distinctions entre professionnel et non professionnel. » Je reviendrai plus tard sur ce point car il a suscité passablement de débats au sein du comité. Finalement, le dernier des objectifs à long terme prévoyait la création d’une structure qui permette l’établissement d’une industrie qui ne serait pas fondée sur les recettes du box-office.

A partir du moment où il fut décidé qu’il fallait recommander la nationalisation de l’industrie du cinéma et que les objectifs de cette nationalisation furent définis, il restait à résoudre un problème qui avait pu paraître relativement simple à résoudre, à savoir: qu’est-ce que l’industrie du cinéma? Ou si l’on préfère poser la question dans une perspective plus claire: quelles sont les compagnies qui doivent être nationalisées, quels secteurs de cette industrie faut-il nationaliser?

 Qu’est-ce que l’industrie du cinéma?

Comme je l’ai dit, il s’agit là d’une question dont la réponse semble évidente. Nous avons ainsi compilé les noms des compagnies de distribution du carter national; ceux des distributeurs qui sont des succursales et/ou représentants des Majors américains; ceux des industries de base, laboratoires, fabricants de pellicule, compagnies de location d’équipement, etc. De toute évidence, si l’on nationalise un distributeur américain en Angleterre on n’obtient pas grand chose, ne serait-ce qu’un bureau, car l’argent, lui, ne demeure pas au pays. Mais ces Majors détiennent des « droits » sur certains films et c’était ce que nous visions en parlant de nationaliser les Majors américains, tout le moins leurs succursales anglaises. Il va sans dire que si la réponse semble évidente, elle sous-tend néanmoins une série de questions qui à tout le moins peuvent sembler contradictoires. Par exemple: « Quelle différence y a-t-il entre une industrie privée (libre entreprise) et une industrie publique (étatique)? Compte tenu du fait que nous demandions la nationalisation de toutes les compagnies commerciales. Si l’on veut cela revient à demander, à la limite, peut-on nationaliser le cinéma amateur?

Étant donné que la politique de l’ACTT préconisait la nationalisation totale de l’industrie cinématographique, cette option entraînait donc par conséquent une série de questions au deuxième degré. Par exemple, dans quelle mesure le capital privé pourrait-il exercer une pénétration ou jouer un rôle à l’intérieur de ces nouvelles conditions? C’était là une autre question à laquelle il était difficile de répondre. Il fut donc décidé qu’il ne serait pas souhaitable que le capital américain, celui des corporations américaines, ou même britanniques, puisse retirer quelque profit que ce soit de ses opérations, au sein de l’industrie nationalisée. Cela peut paraître logique comme raisonnement, mais l’application rationnelle ou pratique d une telle logique n’est pas si facile. Premièrement, une grande part de 1’industrie britannique dépend d’une production commanditée: publicitaires, spots commerciaux, documentaires industriels, films éducatifs, films dans le domaine de la recherche médicale et autres du genre. Il nous est apparu évident que ce type d’activité allait devoir se poursuivre, pour le simple fait qu’il s’agit là d’une source importante de revenus et de travail. Ainsi notre option de départ se trouvait en quelque sorte viciée par la formule même à laquelle la notion allait être soumise dans une situation d’économie mixte.

Deuxièmement, il fallait tenir compte du problème des accords de coproduction. Comme une bonne part de la coproduction, surtout sur le plan des accords avec les autres pays européens, où l’industrie n’est pas nationalisée, il fallait bien constater que sans valider certains d’entre eux, il allait nous falloir entériner certains des accords signés avec des entreprises privées, avec des compagnies privées. Encore là il aurait fallu compromettre l’option.

Un troisième problème qu’il allait falloir confronter concernait l’aspect technique des productions. Pour toutes sortes de raisons, la plupart d’ordre strictement syndicale, et que je ne vais pas énumérer ou discuter ici, il nous était impossible de reconsidérer le rôle joué par la production pour la télévision. Je croyais, et continue encore plus de croire après cette expérience, qu’il est impossible de séparer la production télévision de la production cinéma dans ce type d’analyse au niveau des structures d’emploi. La télévision en Grande-Bretagne est le plus grand consommateur de pellicule tant sur le plan matériel (production) que sur celui de l’exhibition (films montrés à la TV). Elle est donc le plus important employeur de techniciens cinéma, tout en étant la cause principale du déclin de l’industrie cinématographique. D’autre part, la technologie de l’image électronique présente une menace constante par rapport au cinéma, par rapport au film comme matière de reproduction, et ce, au sens le plus pratique du terme; cette menace se manifeste par l’utilisation du vidéo portatif jusqu’à la reproduction de films transférés sur bande magnétoscopique.

Face à ces questions pratiques, fort pertinentes, il fut donc décidé que dans un premier temps, le cinéma amateur pour sa part, à l’exception des services de laboratoire pour la pellicule 8 mm ou super 8 mm, resterait entre les mains des individus qui l’utilisent. Il peut y avoir là quelques désavantages mais ils sont d’ordre mineur. Quant à l’aspect des nouvelles technologies, il fut décidé que nous allions demander la nationalisation de tout l’appareillage film et vidéo qui n’appartenait pas déjà à l’État et qui est entre les mains de compagnies privées. Il me semble que la complexité de ces solutions est claire tout comme l’insatisfaction qu’elles peuvent engendrer.

De la structure administrative

La construction d’une industrie cinématographique appartenant aux travailleurs soulève toute une autre série de problèmes pratiques. Si on décide d’opter pour un contrôle par les travailleurs, il faut d’abord décider qui sont les travailleurs. Nous avons donc exclu de cette catégorie les acteurs, les musiciens et les scénaristes parce qu’ils ne sont pas employés de façon permanente dans l’industrie cinématographique. Ils travaillent tout autant à la télévision, dans les industries musicales, ou pour des éditeurs etc. Encore ici cela peut sembler quelque peu insatisfaisant. Mais nous avons pensé que ces travailleurs pourraient être représentés par leurs propres syndicats au sein de l’administration de l’industrie.

Sur la question administrative, nous avons donc pensé que ce système de contrôle par les travailleurs pourrait être fait par des personnes qui sont employées en permanence dans l’industrie. Ces « administrateurs » seraient élus par les travailleurs et choisis parmi les travailleurs. Les postes plus spécialisés, tels que les avocats, comptables et autres pourraient être tenus par des personnes qui ne sont pas actives au niveau des techniques de l’industrie. Il a d’autre part été convenu, comme il nous faudrait recruter ces spécialistes parfois à l’extérieur de l’industrie actuelle, qu’il ne serait pas question pour ces « spécialistes » et autres, de participer à l’administration, au niveau décisionnel.

La demande faite pour un contrôle de l’industrie par les travailleurs ne fut pas sans causer bien d’autres surprises. Par exemple, en exigeant une formule de participation décisionnelle basée sur un homme un vote, nous avons constaté dans ce cas que l’aspect exhibition/exploitation de l’industrie serait en majorité numérique. Étant donné que l’ACTT est un syndicat qui regroupe les éléments actifs au niveau de la production et que nous croyons que la raison d’être de l’industrie est prioritairement tributaire de l’activité de production, il nous a fallu trouver une structure qui donnerait à l’industrie, ou du moins à chacun de ses secteurs, un vote égal, sans favoriser l’instauration de positions dominatrices de la part de quelques-unes de ses composantes. A cette fin nous avons conçu une structure fonctionnelle tripartite. L’une touche l’aspect production, l’autre les services techniques et une troisième l’aspect exhibition. La structure administrative de l’industrie serait donc basée sur des unités « locales »: pour chaque division, par exemple pour celle de la production, il y aurait une unité de production; pour les services techniques une unité qui pourrait être les laboratoires; et pour la partie exhibition ce pourrait être un cinéma. Ces unités « locales » seraient ensuite subdivisées en comités sectionels. Au sommet de la pyramide, le Conseil national du Cinéma (National Films Council), sur lequel chaque division possède une représentativité égale.

La « politique », contrairement à l’administration, serait définie par des conférences annuelles dans chaque division, et une conférence générale annuelle. Il nous a semblé important que la politique et l’administration soit séparées le plus possible.

Au niveau de la production la division de l’exhibition et des services techniques ont déjà une sorte de structure. Au sens où ces secteurs possèdent des endroits où effectuer leur travail, un lieu, un local. Quant à la division de la production elle-même, tel n’était pas le cas. Son travail sur ce plan, est très aléatoire, au sens où le chômage est très élevé. Une des tâches principales qui incombait au comité était donc de concevoir une formule, ou une structure d’accueil pour cet aspect de la composante structurelle. À ce niveau, deux problèmes majeurs se sont présentés. Le premier, et le principal, est le fait que l’industrie du cinéma en Angleterre compte plus de 8000 techniciens. Dans ce contexte, nous voulions établir une structure qui permette le maximum de pouvoir décisionnel, sur le maximum de points au niveau de l’organisme de production, c’est-à-dire, sur le plan des films à faire, des stratégies de production.

La nécessité de tenir compte de ce fait, c’est-à-dire celui d’une représentativité très large et d’autant de points décisionnels qui tiendraient compte de cette situation de fait, fut un défi difficile à relever. Nous en sommes donc arrivé à proposer la formule suivante; une structure où se retrouveraient 10 unités de production qui comporteraient environ 1000 travailleurs chacune. Ces unités auraient la responsabilité d’assurer le gros de la production dans l’industrie mais elles pourraient jouer le rôle d’un « pool » de main d’œuvre pour l’industrie. Au sein de ces 10 unités principales, il y aurait environ une cinquantaine de petites unités regroupant entre 10 et 50 personnes chacune et appartenant à divers secteurs d’activité; animation, caméra, prise de son, photographe, et même technologie vidéo, etc.

La création d’une industrie cinématographique sous le contrôle des travailleurs du cinéma, implique également des mécanismes de décision quant aux films qui sont faits, et/ou aux projets qui seront mis en chantier. Nous avons quelque peu éludé ce problème en suggérant que chaque unité de production devrait établir ses propres mécanismes de sélection quant aux films à produire. Ainsi il nous semblait possible d’envisager l’éventualité, dans le cadre d’une plus grande unité où quelque 500 ou 1000 personnes travaillent, que les décisions pourraient être prises de façon collective, au niveau d’une assemblée générale, par exemple où l’on établirait un comité de spécialistes qui décideraient des productions. Ou encore cela pourrait se faire par assemblée publique. Il nous a semblé sur ce plan, que notre non-intervention aurait pour effet d’assurer une certaine souplesse au niveau des mécanismes à établir et également qu’elle favoriserait la production d’une plus grande diversité de films.

Relations public/gouvernement

Étant donné que le système vers lequel nous nous étions orientés dans l’élaboration de ce projet était essentiellement syndicaliste/corporatiste, il ne permettait pas une très grande marge de manœuvre au niveau des relations avec le gouvernement ni plus avec le public. Je crois que personne sur le comité de l’ACTT ne voulait établir un cinéma de fonctionnaires. Ce peut être l’une des interprétations que l’on peut donner à certaines cinématographies nationalisées. Non plus, ne désirait-on voir une trop grande interférence gouvernementale s’instaurer, au niveau de l’administration courante de l’industrie. Cela aussi peut donner lieu à une interprétation de la nationalisation. Néanmoins, c’est le gouvernement qui fait les lois et qui décide en dernier recours d’une telle nationalisation, malheureusement. En dernière analyse c’est lui aussi qui a la responsabilité légale de l’industrie. Et qui plus est, il doit subvenir aux besoins budgétaires de ladite industrie nationalisée.

Le rapport est toutefois assez vague quant à la formule exacte de relations qui devrait exister entre l’industrie nationalisée et le gouvernement, principalement parce qu’il nous fallait de toute évidence présupposer la nationalisation de toutes les autres disciplines culturelles en vue de former un comité national (nous avions trouvé un nom assez effarant) composé pour la moitié de représentants des industries culturelles, et de l’autre, de représentants du gouvernement, afin que les négociations entre le gouvernement et ces différents secteurs puissent être entamées sans impliquer pour autant l’administration courante des secteurs nationalisés. Quoiqu’il en soit, la formule générale préconisée favorisait une séparation maximum entre l’industrie et le gouvernement.

Quant aux relations avec le public, il nous est apparu comme une évidence que si les relations avec le gouvernement devaient être minimisées, il fallait d’autre part que les relations avec le public elles, soient maximisées et qu’on en privilégie les mécanismes. Et de plus que ces mécanismes ne devraient pas être exclusivement tributaires du box-office. Dans ce cas la communication est strictement économique et absolument pas utile aux objectifs fixés. Il va sans dire que les modèles de ce type de relations/communications sont quasi inexistants. Du moins nous n’en avons pas trouvé qui remplissent les conditions de nos options. Le modèle de la BBC, dont les structures administratives comportent des soi-disant représentants du public, était nettement insatisfaisant quant à notre point de vue. La notion la plus approximative de ce que nous aurions souhaité se trouve mentionnée au niveau de nos objectifs dans la recommandation qui a trait aux comités communautaires de programmation et de diffusion/exhibition des films au niveau local ou régional. Il va sans dire que ces comités ne seraient en aucun cas reliés aux structures locales de gouvernement. Ces comités locaux pourraient former une fédération nationale, qui à son retour aurait pu être représentée sur le Conseil national du cinéma, et ce, à la place de la division de l’exhibition. Il s’est agit là d’un compromis que nous avons dû faire afin d’assurer une plus large représentativité des travailleurs du cinéma, au sein de cette structure préconisée. Il va sans dire d’autre part qu’un tel système de comités communautaires de programmation serait très difficile à établir, et en cela ils représentent probablement l’élément le plus utopique du rapport de l’ACTT. Néanmoins, c’est une solution qui émane de nos travaux, et ne serait-elle qu’un élément de débat dans le contexte actuel, nous le considérerions comme hautement valide. Les relations entre le public et une industrie du film qui serait nationalisée sont un problème éminemment important.

Un autre des objectifs à long terme utopique dont j’ai parlé plus haut, concerne le financement de l’industrie. Il nous est apparu à ce niveau que l’industrie du cinéma ne peut être en compétition à armes égales avec la télévision gratuite ou presque gratuite. Et qu’une industrie administrée à même les fonds publics devrait être accessible au même titre et tout aussi gratuitement à la collectivité. Toutefois le fait que le gouvernement y conserverait ainsi un certain rôle, il a été décidé que le rapport recommanderait que le système du prix d’admission au cinéma soit conservé. Étant donné que ce système assure néanmoins une certaine autonomie financière à l’industrie vis-à-vis le gouvernement. Ainsi la majeure partie du financement de l’industrie continuerait à venir du box-office, mais avec certains subsides gouvernementaux. D’autres revenus pourraient provenir des services dispensés par l’industrie du cinéma, pour la télévision ou des films commandités par le secteur privé ou les services gouvernementaux, etc. En éliminant le profit privé, et en établissant ces structures financières essentielles, il nous semble que l’industrie pourrait s’autofinancer.

Les contradictions

Voilà donc en résumé assez succinct, l’essentiel des recommandations contenues dans le rapport de l’ACTT. Il existait, au sein même du comité des divergences de vues quant à certains détails de ces recommandations, et j’aimerais vous en faire part ici, puisqu’elles sont révélatrices du type de discussions et de débats qui ont finalement mené à la rédaction du rapport.

Le débat le plus aigu au sein du comité fut celui mené autour du financement de la production. Sans aller dans tous les détails, disons qu’il y avait deux points de vue qui divisaient le comité. Il y avait une sorte d’accord tacite, quant au type de projets que chaque unité allait décider de produire, mais les uns préconisaient que le financement devait dépendre du comité de production, soit le comité principal responsable de la production dans toute la structure. La logique intrinsèque de cette proposition prétendait que s’il n’y avait pas de contrôle central du budget annuel de la production cela pourrait entraîner des conséquences quelque peu anarchiques au niveau de la production sur le plan des décisions qui allaient en dépendre, et qu’il serait difficile d’assurer un financement rationnel. Les autres, prétendaient qu’un contrôle au niveau de la production sur le plan des décisions quant aux projets, serait relativement inopérant coupé de la responsabilité financière de ce mécanisme de production. Ainsi, ceux-ci préconisaient que chaque unité de production devrait avoir son budget annuel et en aurait la gérance et l’administration selon ses projets propres. La logique de ces deux positions me semble assez claire.

D’autres divergences de vues se sont confrontées, moins importantes peut-être, mais néanmoins fort intéressantes. La question de l’abolition, à long terme, de la définition du cinéaste professionnel et non professionnel souleva plusieurs controverses. Plusieurs qualifiaient cette résolution de farfelue puisque la raison première de la recommandation de nationalisation était liée à un phénomène pratique bien concret, à savoir, le manque d’emploi pour tous les membres du syndicat. Cela revenait à dire pour les prenants de ce point de vue, que dans une telle éventualité, il ne restait plus qu’à saborder les syndicats eux-mêmes puisqu’on ne reconnaissait plus les fonctions des travailleurs eux-mêmes.

La question des mandats au niveau du bureau d’administration élu de l’industrie souleva quelques controverses également. Certains préconisaient le privilège de réélection pour les membres ayant accompli un travail particulièrement efficace au cours de leur mandat. Aux termes de la structure même de l’administration, les élus en poste doivent en principe retourner à leur travail de techniciens une fois leur mandat terminé. Les autres appréhendaient dans cette formule la formation d’une sorte de nouvelle « élite » au sein d’une administration ou un mandat serait renouvelable. Ils préconisaient donc une période en poste qui serait déterminée préalablement.

Finalement la dernière controverse touche le rôle du syndicat. Nous étions dans une situation où les membres de ce même syndicat s’étaient donné la tâche de concevoir une industrie sous le contrôle de ses travailleurs. Si tel devenait le cas, qu’adviendrait-il alors de ces mêmes syndicats? Il va sans dire qu’il s’agit là d’un problème que nous n’avons pu résoudre!

Si donc, l’industrie doit être nationalisée et placée sous le contrôle de ses travailleurs, et cela sans compensation pour les possédants, le résultat le plus immédiat d’un tel geste, d’une telle action, serait un boycott de la part des Américains. Comme 70 % des films montrés dans les cinémas britanniques sont américains; comme entre 50 % et 70 % des films britanniques montrés dans les cinémas britanniques, sont aussi américains, nous avons là un problème pour le moins important et complexe. Et il fallait bien prévoir cette éventualité. Notre solution ne fut pas très réalistes, puisqu’elle préconisait de tripler la production britannique. Je tenais à souligner cette « éventualité » surtout en rapport avec les termes de la nationalisation telle que proposée par l’ACTT.

Je voudrais conclure cet exposé en dégageant quelques-unes des contradictions que le concept de ce modèle de nationalisation a pu éveiller. Certaines sont assez flagrantes: nous demandions la nationalisation d’un secteur isolé de l’industrie; le contexte de l’économie mixte n’était pas tout à fait altéré encore moins éliminé; la stratégie même du projet était réformiste; le projet ne s’est pas étendu aux autres secteurs des industries culturelles et de celles de l’information. Autant de choses qui à court ou moyen terme peuvent compromettre la nationalisation de l’industrie du cinéma. En nationalisant l’industrie, nous nationalisions les briques et le ciment d’une industrie qui a été construite dans le but de servir une logique capitaliste. Nous ne demandions la nationalisation que de ce qui existe. La logique de conserver et de préserver les édifices et les concepts créés par l’industrie traditionnelle du film, sans remettre en question ces mêmes concepts, ces mêmes appareils et structures au risque de rendre encore plus difficile l’existence d’un autre cinéma, et encore plus, celui de rapports, de relations ou de communications différentes avec le public. En demandant la nationalisation de l’industrie cinématographique nous demandions la création d’un monolithe qui risquait d’être tout aussi isolé et marginal des besoins du public et ce encore plus qu’il ne l’est présentement. L’industrie du cinéma, surtout dans un pays puritain, est souvent vue par le public, comme une espèce de luxe. Un luxe qui de plus est non essentiel. En quelque sorte nous demandions le prolongement des privilèges d’un secteur minoritaire déjà privilégié. Finalement la confusion entre industrie du cinéma et cinéma, pourrait être une confusion fondamentale.

Si j’ai analysé de façon critique ces recommandations je ne veux pas mettre en doute cependant la nécessité de remettre aux travailleurs du cinéma les moyens de production. Je veux tout simplement souligner le fait que l’étape de la nationalisation, telle que nous l’avons conçue sur le plan des conditions en Grande-Bretagne, peut s’avérer être une lame à deux tranchants. On peut tout aussi bien créer une espèce de monstre qui serait peut-être moins effarant que le monstre actuel mais qui pourrait néanmoins donner des résultats que nous n’aurions pas voulu lui assigner.

Traduit de l’anglais par André Pâquet


Ce texte est issu du cahier no 3 des Rencontres de Montréal : Comité d’action cinématographique (Québec). Cahiers des Rencontres internationales pour un nouveau cinéma. Montréal : Comité d’action cinématographique, 1975, 4 vol. Bibliogr. ; Ill. Cote PN 1993.4 R39

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Notes:

  1. Nationalising the Film Industry. A Special ACTT Publication. August 1973. 59 p. Association of Cinematograph, Television and Allied Technicians, 2 Soho Square, LONDON W1V 6DD.
  2. L’auteur utilise dans le texte anglais le terme « exhibition » au lieu de celui d’« exploitation », quelque peu pour faire la même distinction que l’on veut taire en français en utilisant « diffusion » au lieu de « distribution ». (Note du traducteur).