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LES BIOGRAPHIES > Johanne Harrelle

Photo de tournage.[196?] Johanne Harrelle. Noir et blanc.2013_0514_PH_17.Entre deux prises de vues.
Photo de tournage.
[196?] Johanne Harrelle. Noir et blanc.2013_0514_PH_17.
Entre deux prises de vues.

Johanne Harrelle (née Joan Harrell à Montréal le 29 janvier 1930) est le premier des trois enfants d’une mère blanche francophone (Berthe Demers, une Canadienne-française dite « de souche ») et d’un père noir anglophone (Tucker Harrell, un Américain) vivant en union libre et en milieu francophone sur le Plateau Mont-Royal en exploitant un commerce de nettoyage de vêtements. Elle est devenue Johanne Harrelle à la crèche (1933-1936). Puis, à l’orphelinat (1936-1947), elle sera adoptée quelques fois, mais jamais définitivement. Dès le tournant des années 1940-1950, elle « arrange les choses » (étant donnés l’orthographe de son nom – Harrelle –, la couleur de sa peau, sa façon de prononcer certains mots, etc.) en disant qu’elle est une Haïtienne et qu’elle est arrivée au Québec en 1947 (sa sortie de l’orphelinat étant transformée en arrivée au Québec) pour faire des études à l’Université de Montréal. Et c’est en fréquentant à partir de 1951 principalement des Européens arrivés ici depuis peu qu’elle trouvera sa voie. Elle retrouve sa mère en 1953 et apprend alors que son père est mort en 1932. 

Johanne aura hors mariage deux enfants : elle gardera le premier (né en 1949) et donnera en adoption le second (né en 1951). Puis elle se mariera en 1954 avec l’un de ces Européens arrivés ici depuis peu : Miklos (ou Nicolas), dit Mitzou, Engelmayer (né à Budapest, en Hongrie, en mars 1931), rencontré à Montréal en 1952. Ils se séparent en 1957. Pendant quelques années (et même après la séparation), elle se nommera Johanne Engelmayer.

Johanne Harrelle et Claude Jutras (né à Montréal en mars 1930) se rencontrent (en juin 1956) à Montréal dans un appartement de l’avenue de l’Esplanade loué depuis peu par Robert Verrall, jeune cinéaste d’animation, dans le cadre d’une fête donnée à l’occasion de l’installation de l’ONF à Montréal (le déménagement ayant surtout eu lieu en avril et en mai). C’est peu après cette rencontre, quelques jours tout au plus, qu’elle lui révèle son « secret » (je ne suis pas une Haïtienne, etc.). Johanne sera enceinte de Claude (en juillet 1956) mais fera une fausse couche (fin novembre). Et c’est entre août et octobre 1956 qu’il supprimera le « s » à son nom.

Entre 1956 et 1964, l’histoire d’amour de Johanne et de Claude se déroule en deux « temps » : d’abord en 1956, puis de 1961 à 1963 alors que Johanne redevient amoureuse de Claude lors du tournage et du montage d’À tout prendre, cette histoire étant à la base du scénario du film. Et elle continue de l’être (voir sa correspondance), même si, la plupart du temps, Claude est au Québec et Johanne en Europe, jusqu’à la rencontre d’Edgar Morin.

Présenté dans le cadre du IVe Festival international du film de Montréal (en août 1963), À tout prendre[1] remporte le Grand prix (long métrage) du Ier Festival du cinéma canadien, et Johanne Harrelle obtient une mention spéciale. (Ce film remportera quelques autres prix et Johanne aussi.) Le film est osé, mettant en scène les questions de l’adultère (Johanne, mariée, a un amant), de la relation entre un homme blanc (Claude, l’amant) et une femme noire (Johanne)[2], de l’avortement (de Johanne) et de l’homosexualité (de Claude). En novembre 1963, dans une carte postale à Jutra, elle se désignera ainsi : « La vamp noire du cinéma canadien » (citant la une de La Patrie, 15-21 août 1963)!

Avant de jouer le principal rôle féminin dans ce film, elle a joué (en janvier 1958) dans l’adaptation pour la radio FM de Radio-Canada de Requiem pour une nonne, roman de William Faulkner (1951) adapté pour la scène par Albert Camus (1956), puis (en mai 1960) dans Ballad on an Overseas Theme, pièce en trois actes de Frederik Spoerley, au Dominion Drama Festival and Theatre Conference qui a lieu cette année-là à Vancouver. Les deux rôles sous le nom de Johanne Engelmayer. C’est à Vancouver que Iona Monahan, importante journaliste québécoise spécialisée dans la mode au Canada et coordonnatrice d’importants défilés, la « découvre ». Sous le pseudonyme de Johanne, elle sera mannequin et fera partie d’un premier défilé de manteaux de fourrures en juin 1960. Elle fera ce travail au Québec (pour le tout jeune Michel Robichaud, en 1962-1963, par exemple), au Canada puis, partie en Europe voir ce qu’il en est (d’octobre 1963 à mai 1964), en France et en Angleterre, jusqu’à la rencontre (en juin 1964), par hasard, alors qu’elle revient à Paris, d’Edgar Morin, avec qui elle vivra jusqu’en 1980[3]. Elle jouera aussi (en octobre 1965) dans Les Bonnes, pièce de Jean Genet mise en scène par Jean-Marie Serreau et présentée dans le cadre de la Biennale de Venise. Durant tout ce temps, elle s’appelle Johanne (tout court), Johanne Harrelle ou déjà, avant son mariage (en 1972) avec Morin, Johanne Morin (dans telle entrevue de 1969, par exemple, pour éviter toute difficulté liée à ce couple blanc et noir, si je puis dire).

Johanne vivra les quinze dernières années, à Montréal et autour, de façon moins flamboyante et de plus en plus précaire, avec de nouveaux amis : rue Drolet (où elle tient un petit bed & breakfast), tout près du carré Saint-Louis où habite Claude Jutra, puis rue Sherbrooke Ouest, puis à l’île des Sœurs. Elle publiera en mars 1980 Une leçon, autobiographie partielle (qui va, essentiellement, de 1933 à 1957), tournera en 1983 dans La Dame en couleurs, dernier long métrage fiction de Claude Jutra (sorti en 1985), en 1988 dans The kiss, long métrage de Pen Densham (sorti en 1988), et en 1993 dans Tropique Nord, long métrage documentaire de Jean-Daniel Lafond (sorti en 1994). Elle a joué quelques petits rôles dans des téléromans (Chez Denise et Les girouettes à Radio-Canada, Marisol à TVA à partir de 1980), tout en étant l’objet de tel ou tels reportages (avant 1964 et à partir de 1980), mais leur liste exacte est difficile à établir en l’état actuel des archives. Fin 1990-début 1991, elle fera deux séances de photos en vue d’éventuellement relancer sa carrière de mannequin (voire, par la bande, d’actrice), mais cela ne se concrétisera pas.

Les deux « hommes de sa vie », clairement, sont Claude Jutra (1930-1986), cinéaste québécois, qui aura été son compagnon, et Edgar Morin (1921-), sociologue français, qui aura été son compagnon puis son mari. Claude et elle seront des amis jusqu’à la fin, comme Edgar et elle.

Johanne meurt à Montréal d’un cancer le 4 août 1994.

André Gervais

 


[1] Dans Le Devoir, 10 août 1963, sous une photo (tirée du film) de Johanne Harrelle souriant, on peut lire : « À tout prendre est l’autobiographie amoureuse, transposée sur le plan esthétique le plus moderne, d’un jeune Canadien français de bonne famille [joué par Claude Jutra] qui se lance en homme-orchestre à “la recherche du temps perdu”. À tout prendre, long métrage canadien de Claude Jutra, met en vedette Johanne, trop jolie métisse. »

[2] Johanne Harrelle, plus tard, fera des recherches lui permettant d’affirmer que c’est la 1re fois qu’au cinéma, en Amérique du Nord, un homme blanc et une femme noire sont montrés ensemble dans un lit.

[3] Première rencontre de Johanne et Edgar à l’occasion de la présentation de Chronique d’un été, long métrage de Jean Rouch et Edgar Morin, dans le cadre du IIe Festival international du film de Montréal, en août 1961. « La première rencontre, je me souviens très bien, c’est de retour d’un séjour au Chili où j’étais avec mon épouse de l’époque, Violette. […] Je suis passé par Montréal. À Montréal, j’ai été accueilli par un groupe d’amis, dont Jutra et Brault, des gens du cinéma. Il y a eu un dîner [= souper] et, après le dîner, je devais aller à l’aéroport. Au cours du dîner, tardivement – d’habitude, c’est tardivement –, arrive Johanne, comme ça, toute belle. Elle est de ceux qui, en voiture, m’accompagnent à l’aéroport. » (Morin à moi, 2004.)

Dossier réalisé avec la collaboration de