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LES BIOGRAPHIES > Claude Jutra

Portrait.[196?] Claude Jutra de profil.2013_0514_PH_31.
Portrait.
[196?] Claude Jutra de profil.2013_0514_PH_31.

JUTRA, Claude, réalisateur, acteur, monteur, scénariste (Montréal, 1930 – Montréal, 1986). Fils de médecin, il s’intéresse très tôt au cinéma, mais doit poursuivre des études en médecine qu’il termine à 22 ans. Cependant, il ne pratiquera jamais, le cinéma et les arts dramatiques le passionnant par-dessus tout. Adolescent, il réalise deux films avec Michel Brault. D’abord, Le dément du lac Jean-Jeunes (1948, c. m.), l’histoire tragique d’un curieux bonhomme qui, vivant caché dans les bois avec un enfant, se noie, alors que des scouts parviennent à libérer le garçon, qu’ils croient séquestré. Puis, Mouvement perpétuel (1949, c. m.), une œuvre esthétisante qui fait ressortir les préoccupations formelles du cinéaste qu’il est déjà. Dès les débuts de la télévision, il écrit L’école de la peur (1953), le premier téléthéâtre original diffusé à Radio-Canada. Associant le cinéma à la télévision, il anime une série de 13 émissions, Images en boîte (1954), consacrée au septième art. Il répétera l’expérience avec la série Cinéma canadien (1961).

À partir de 1954, il est associé, de façon intermittente, à l’ONF, où il réalise d’abord des films dans la tradition du documentaire onéfien, Chantons maintenant (1956, c. m.), Jeunesses musicales (1956, m. m.) et Rondo de Mozart (1956, c. m.). Ses premiers essais professionnels l’amènent à coréaliser A Chairy Tale ( 1957, c. m.) avec Norman McLaren. Il y interprète le rôle d’un homme aux prises avec une chaise récalcitrante. Le traitement métaphorique du thème de la domination et l’originalité de la technique de pixillation ont rendu célèbre ce film, qui remporte plusieurs prix. L’année suivante, il signe son premier long métrage, Les mains nettes (1958), d’après un scénario de Fernand Dansereau, film résultant d’un montage de quatre épisodes de la télésérie « Panoramique ». En plus de bien maîtriser la mise en scène, il y fait preuve d’un talent indéniable pour la direction d’acteurs. En cela, Jutra se distinguera toujours, étant lui-même comédien. Félix Leclerc troubadour (1959, c. m.) révèle un cinéaste accompli. Il réussit à rendre vivant le documentaire par une scénarisation au ton humoristique et sans prétention. Plusieurs projets plus personnels proposés à l’ONF n’ayant pas abouti, il part pour la France, où François Truffaut l’aide à produire Anna la bonne (1959, c. m.), dramatisation quelque peu exagérée d’un texte de Cocteau, interprété par Marianne Oswald.

Avec Jean Rouch, il élabore un projet sur le Niger qu’il soumet à l’ONF. Il le tourne seul, une Bolex à la main, s’attachant particulièrement à capter des scènes de la vie quotidienne. Premier d’une série de films qu’il montera lui-même, Le Niger, jeune république (1961, m. m.) rend compte d’un nouveau travail sur la narrativité, marqué par un commentaire à la première personne. C’est également en 1961 qu’il est plongé dans l’aventure du cinéma direct avec La lutte (coréal. M. Brault, M. Carrière et C. Fournier, c. m.), exemple d’un travail d’équipe auquel Jutra ajoute une fine pointe d’ironie. Ses qualités de monteur sont manifestes dans Québec USA ou l’invasion pacifique (coréal. M. Brault 1962, c. m.), film sur l’envahissement de la ville de Québec par les touristes américains. Aux images de Brault et de Gosselin, prises avec la plus folle des libertés, Jutra donne tantôt une signification ironique, tantôt un caractère social et, tout en créant un rythme enlevé, en fait ressortir la poésie. La complicité entre Jutra et Brault trouve son accomplissement dans Les enfants du silence (1962, c. m.). Tourné en grande partie avec l’aide des membres de la famille de Brault et portant sur des enfants souffrant de surdité, le film témoigne d’une tendresse de regard que seul le cinéma direct pouvait atteindre.

Et puis vient À tout prendre (1963), première fiction de style direct et de nature autobiographique réalisée au Québec. À cause d’un esthétisme hors du commun, attaché à l’expression intimiste et libertaire des personnages de Claude et Johanne, ce film est, dans le contexte d’un Québec encore pudique et moralisateur, difficilement compris et accepté. Jutra ose revivre à l’écran son histoire d’amour avec une femme de race noire. Ils se livrent en toute liberté à une confession mutuelle dont le jeu de la vérité amène Johanne à s’enquérir de la possible homosexualité de Claude. Cette production indépendante, amateure dans le meilleur sens du terme, s’appuie sur un travail d’improvisation des comédiens basé sur leurs propres souvenirs. Le ton fantaisiste où le rire et le plaisir de se raconter sont essentiels, même dans les moments les plus graves, donne à cette œuvre une vitalité toujours actuelle. Le film obtient le Grand Prix au Festival du cinéma canadien en 1963 et le Canadian Film Award du meilleur long métrage de fiction. Ce dynamisme, Jutra le retrouve dans son empathie pour les jeunes, qui se concrétise d’abord dans Comment savoir… (1966), un documentaire sur les nouvelles techniques scolaires. Si cette recherche sur les ordinateurs utilisés comme instruments pédagogiques était alors d’avant-garde, le progrès fulgurant en ce domaine l’a vite rendue caduque. Avec Rouli-roulant (1966, c. m.), dédié à toutes les victimes de l’intolérance, il dénonce les trop nombreuses restrictions imposées aux enfants, dont celle de pratiquer ce sport. Dans Wow (1969), il poursuit son exploration du monde des adolescents en essayant d’illustrer leurs fantaisies et phantasmes par des trucages rarement utilisés au cinéma et qu’une bonne connaissance technique lui permet de créer. Le film a le mérite de dépeindre les préoccupations d’une certaine jeunesse dorée. En 1971, il réalise sur un scénario de Clément Perron, Mon oncle Antoine, le plus célèbre des films québécois. Il réussit le pari de conjuguer sa sensibilité d’auteur aux exigences du cinéma populaire et commercial. Ayant pour toile de fond la chronique d’une petite ville minière, le film se présente comme « un long zoom avant sur Benoît », cet adolescent qui, initié au monde adulte, découvre la sexualité et est confronté à la mort. Jutra atteint un bel équilibre dans sa manière de raconter une histoire à la fois drôle et tragique. Jugé meilleur film canadien de tous les temps en 1984, le film obtient huit Canadian Film Awards, dont ceux du meilleur film et de la meilleure réalisation. Jutra y tient brillamment le rôle de Fernand puis, fort de cette expérience, il jouera dans plusieurs autres films, dont Pour le meilleur et pour le pire (1975), La fleur aux dents (T. Vamos, 1975), Two Solitudes (L. Chetwynd, 1978) et Bonheur d’occasion (C. Foumier, 1983). Avec Kamouraska (1973), Jutra s’attelle à un projet grandiose, celui de l’adaptation cinématographique du roman homonyme d’Anne Hébert, et fait face aux aléas d’une coproduction avec la France. Celle-ci l’assure néanmoins du plus imposant budget jamais atteint jusque-là par un film québécois, lui permettant ainsi de donner les rôles principaux à Philippe Léotard et Geneviève Bujold — qu’il a déjà dirigée dans Marie-Christine (1970, c. m.), film de commande réalisé pour l’Office du film du Québec. Au-delà de la reconstitution historique très réussie, Jutra s’intéresse au monde intérieur de son héroïne, Élisabeth d’Aulnières, et, en utilisant systématiquement le flashback, tente de réanimer chez cette femme, devenue respectable et mère de nombreux enfants, la passion amoureuse qui jadis la déchira. La version du film, montée par Claude Jutra, d’une durée de 165 minutes (sans générique), est jugée trop longue par la productrice française Mag Bodard qui exige un remontage. Il résulte une version de 124 minutes. De ce fait, le film perd probablement de son effet dramatique, d’où « l’éparpillement dans le temps » et « le manque de vraisemblance psychologique » que certains critiques lui reprochent. En 1983, Claude Jutra reprenait le montage de son film pour en faire une version pour la télévision en quatre épisodes d’environ 52 minutes chacun, reproduite uniquement sur bande vidéo pour Télé-Québec. La Cinémathèque québécoise, avec l’aide de Michel Brault, a pu faire tirer en 1994 deux copies 35 mm de la version longue de 173 minutes. Le 9 février 1995, cette version intégrale a été présentée en première mondiale au Musée des beaux-arts de Montréal dans le cadre des Rendez-vous du cinéma québécois, en présence de Geneviève Bujold, des acteurs et artisans du film. Son film suivant, Pour le meilleur et pour le pire (1975), une comédie acerbe et surréaliste sur le mariage et la vie de couple, inspirée de la vie de ses parents, s’avère l’une des fictions les mieux réussies sur le sujet. Elle est pourtant très mal reçue, autant par la critique que par le public. À présent, la dimension ironique et l’audace de la structure narrative (un couple, une journée, une vie, une époque) ressortent davantage. À partir de 1975, Jutra reprendra épisodiquement ses activités théâtrales. Il joue, fait de la mise en scène, enseigne, et fonde même la compagnie de théâtre Pepperoni.

De nombreux projets bloqués chez les producteurs, une industrie cinématographique québécoise stagnante ainsi que des offres répétées de Ralph L. Thomas, de la Canadian Broadcasting Corporation, amènent Jutra à accepter de travailler en anglais, à Toronto. Il réalise, dans la série « For the Record », deux téléfilms dont les personnages souffrent de troubles psychiques, Ada (1976, m. m.) et Dreamspeaker (1976). Il atteint une grande efficacité dramatique dans cette dernière histoire où un enfant, pyromane, emprisonné malgré des espoirs de guérison, en vient au suicide. Il obtient d’ailleurs le Canadian Film Award de la meilleure réalisation. La productrice torontoise Beryl Fox l’engage ensuite pour diriger deux longs métrages à gros budget. Il renoue ainsi avec l’adaptation littéraire en abordant, dans Surfacing{ 1980), d’après un roman de Margaret Atwood, la dépendance émotionnelle d’une femme à la recherche de son père disparu depuis plusieurs années. Puis, dans By Design (1981), il dessine le portrait sensible, humoristique et exempt de sensationnalisme, de deux lesbiennes qui, désirant un enfant, « utilisent » le photographe qui travaille pour leur agence de mode. De retour à Montréal, où il continue d’habiter, Jutra est financièrement contraint à réaliser des films publicitaires. Il réussit toutefois à tourner La dame en couleurs (1984), son dernier long métrage. Dans le Québec des années 40, des enfants orphelins ou abandonnés sont placés dans un asile d’aliénés. Inspirés par un peintre épileptique, ils se recréent un monde dans les souterrains de l’institution, d’où certains s’échapperont. Pour traduire cet inéluctable enfermement, le film progresse comme un cauchemar avec sa suite de séquences morcelées et fortes au point de subjuguer l’ensemble du récit. En 1984, le gouvernement du Québec remet à Jutra le prix Albert-Tessier. Atteint d’une maladie affectant sa mémoire, il s’enlève la vie, en 1986. Plusieurs gestes commémoratifs rappellent cette figure emblématique du cinéma québécois : une des salles de projection de la Cinémathèque québécoise porte son nom, une bourse créée en son honneur en 1988 par l’Office franco-québécois pour la jeunesse et l’Association québécoise des critiques de cinéma a été accordée jusqu’en 1998 à un jeune cinéaste prometteur, un parc, et un monument conçu par Charles Daudelin, lui sont dédiés à l’angle des rues Clark et Prince-Arthur à Montréal, la Fondation Claude-Jutra octroie des bourses d’études aux étudiants de l’Institut national de l’image et du son, l’Académie canadienne du cinéma et de la télévision remet un prix Claude-Jutra au réalisateur d’un premier long métrage et, pour la première fois en 1999, sont attribués les prix Jutra. Ils récompensent les artistes et techniciens des films de l’année sélectionnés par les membres des associations professionnelles de l’industrie cinématographique québécoise (voir Prix). Notons également que l’un des personnages de la pièce Cabaret neiges noires, filmée en 1997 par Raymond Saint-Jean, évoque la fin tragique de Claude Jutra. En 2002, Paule Baillargeon lui consacre un documentaire intitulé Claude Jutra, portrait sur film.

AUTRES FILMS

Pierrot des bois (1956, c. m.), Fred Barry comédien (1959, c. m.), Petit discours de la méthode (coréal. P. Patry, 1963, c. m.), Ciné Boum (coréal. R. Russel, 1964, m. m.), Au cœur de la ville (1969, c. m.), Québec fête, juin ‘75 (coréal. J.-C. Labrecque, 1976), Arts Cuba (1977, m. m.), The Patriarch # 1 et #2 (1978, deux c. m.), Seer Was Here (1978, m. m.), The Wordsmith ( 1979), My Father, My Rival (1985, m. m.).

BIBLIOGRAPHIE

CHABOT, Jean, Claude Jutra, Conseil québécois pour la diffusion du cinéma, Montréal, 1970 • VÉRONNEAU, Pierre, Kamouraska : étude du roman et de son adaptation cinématographique, mémoire, Université du Québec à Montréal, 1976 • Sous la direction de Pierre Jutras, « Claude Jutra: filmographie et témoignages », Copie zéro, n° 33, Montréal, 1987 • JUTRA, Claude, Mon oncle Antoine, Art global, Montréal, 1979 • RINFRET, Louise, La dame en couleurs, Domino, Montréal, 1985 • LEACH, Jim, Claude Jutra, Filmmaker, McGill-Queen’s University Press, 1999. (Pierre Jutras et Michel Sénécal, Le Dictionnaire du cinéma québécois)

Dossier réalisé avec la collaboration de