La Cinémathèque québécoise

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Un métier merveilleusement périlleux

Les comédiens, professionnels ou non, interprètent. Les cinéastes égale­ment, avec ou sans comédiens. Il n’y a pas, à mes yeux, de vision objective, ni de genre cinématographique qui s’en rapproche plus qu’un autre.

Ces prémisses pourraient nous per­mettre d’ouvrir, d’un angle différent, le débat qui depuis la fin des années 50 divise, et parfois oppose, les cinéastes québécois. Existe-t-il un cinéma de la “vérité”, documentaire ou dramati­que?…

 Michèle Magny et Marthe Nadeau : LES FLEURS SAUVAGES de Jean Pierre Lefebvre Photographie Gilles Corbeil
Michèle Magny et Marthe Nadeau : LES FLEURS SAUVAGES de Jean Pierre Lefebvre
Photographie Gilles Corbeil

Il vaut mieux constater comment, ici, le documentaire a provoqué la naissance (la nécessité) d’un cinéma dramatique; comment, à travers l’évo­lution spontanée du premier avant les années 60, les paysages se sont peu à peu peuplés de voix et de visages, les nôtres; comment est né le désir de sortir le chat du sac… le désir de nous inventer sur tous les plans; comment, alors, entra dans le jeu le prisme qu’est l’acteur, ce casse-cou des émotions.

En effet, tant qu’on n’a pas chaussé les souliers de comédien on ne sait pas à quel point c’est un métier merveil­leusement périlleux. Par ailleurs, tant qu’on n’a pas créé pour et avec des co­médiens les personnages qu’ils incar­neront, on ne sait pas à quel point ils vont eux-mêmes leur conférer une vie, un souffle qu’on ne soupçonnait pas. En ce sens, j’ai toujours été le premier spectateur de mes films: après “ac­tion”, je regarde, je me passionne, j’ai l’impression d’être étranger à ce qui se tourne… de la même façon que les comédiens, en voyant le film terminé, peuvent s’y sentir étrangers: qui donc est celle ou celui sur l’écran? me ressemble-t-elle, ressemble-t-il? Qu’est-ce que le public pensera de elle-lui-moi?…

Quand le cinéma dramatique est autre chose que de la photographie d’acteurs (dixit Bresson), il repose sur des familles de pensée, d’émotion et d’action. Il procède, également, d’un besoin inné de se transformer soi-même autant que de créer un monde “autre” (sinon meilleur). Ainsi, ce n’est pas un hasard si ma rencontre avec Marcel Sabourin, en 1965, et notre amitié, ont engendré un film, IL NE FAUT PAS MOURIR POUR ÇA dont le thème est précisément: « J’aimerais pouvoir transformer le cours des choses…” Les acteurs sont des multiplicateurs, voire des médiums: ils vous laissent entrevoir des vies, des personnages d’hier, d’aujourd’hui, de demain, d’ici, d’ailleurs, de partout, que vous ne pensiez jamais connaître ou rencontrer. Elles et eux non plus, d’ailleurs. Et cela les excite terriblement.

Il est toutefois étrange (bien que significatif) que pour ainsi dire aucune oeuvre critique, aucune publication (sauf un numéro de Cinéma Québec), aucun événement majeur (tel une ré­trospective) n’aient, à ce jour, été consacrés aux acteurs du cinéma qué­bécois. Pourtant ce sont eux qui véhi­culent l’image vivante et concrète, tant de la façon dont les cinéastes perçoivent les gens de leur milieu, tant de la façon dont ces derniers se voient ou s’imaginent, par identification ou par rejet.

Qui a abusé et abuse de la notion d’auteur, ou de celle de film-produit? Les cinéastes? Les critiques? Les enseignants?… Chose certaine, il y a une ignorance assez généralisée des courants directs et souterrains entre l’oeuvre et l’ensemble de ses créateurs, acteurs et techniciens. Je peux même dire qu’on ne retient à peu près jamais, dans les interviews, les propos que nous tenons à propos des acteurs et des techniciens… Pourtant, comment dissocier, par exemple, Guy L’Écuyer de l’oeuvre d’André Forcier? Willie Lamothe, les frères Pilon, Denise Filiatrault et Carole Laure de celle de Gilles Carie? Luce Guilbeault de celle de Denys Arcand ou de Jacques Leduc? Et Marcel Sabourin, Marthe Nadeau, Michèle Magny, Louise Cuerrier, Pierre Curzi, Jean-René Ouellette, Francine Moran, J. Léo Gagnon, Pierre Dufresne, Rachel Cailhier, Marie Tifo, Éric Beauséjour, Raoul Duguay et combien combien d’autres, de la mienne?…

Merci, comédiennes, comédiens.

Jean Pierre Lefebvre