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Texte littéraire et adaptation cinématographique : la rencontre de deux systèmes

L’histoire du cinéma nous enseigne que dès les premiers temps de son existence le cinématographe ou le kinétoscope ne s’engageaient pas de manière unilatérale sur la voie du genre narratif. Toutefois, les propriétés de représentation figurative, spatiale et temporelle de l’appareil de base ont rapidement et largement contribué à faire en sorte que le cinéma emprunte bientôt la voie narrative et, plus spécifiquement, celle de la narration fictionnelle qui est, encore aujourd’hui, le mode de représentation domi­nant au sein de la production mondiale.

Pendant longtemps, les théoriciens du cinéma, les critiques et, de façon générale, les divers intervenants au sein du discours métacinématographique ont tablé sur la fameuse dichotomie entre les modes de représentation fictionnel et documentaire. Ce­pendant le discours théorique et critique des dix dernières années ayant permis de définir avec plus de précision les notions et concepts de narrativité, de représentation, de réalisme, de fiction, de réalité et de récit, on est plus en mesure aujourd’hui de dé­montrer l’extrême mouvance des limites de chacun des deux modes qui font appel, le plus souvent, aux mêmes paramètres sans que l’on puisse arriver à leur impartir avec assurance des matériaux et des techniques qui leur seraient irréductiblement spécifi­ques. À la lumière de ce nouvel éclairage, on peut aujourd’hui affirmer que le fossé entre le narratif et le non narratif ou entre la fiction et le documentaire par exemple, s’est progressivement rétréci.

À un autre niveau, celui de la scénarisation, on remarque que l’Institution cultu­relle cinématographique a favorisé une autre dichotomie qui, elle aussi, a la vie dure. Il s’agit de la distinction, au sein des seuls films de fiction, entre le film d’adaptation et le film original. Cette distinction s’est imposée, non sans raison d’ailleurs, à partir de considérations relatives au processus de mise en forme du film. Dans le premier cas, celui du scénario d’adaptation, le film est considéré comme la réécriture, sous forme proprement cinématographique, d’une forme première, littéraire celle-là. Dans le second cas, le film est réputé avoir été entièrement créé de toute pièce, en une forme première et unique.

Cette distinction reste pertinente, selon moi, dans la mesure où l’on se situe au seul point de vue de l’intertextualité du film, c’est-à-dire au niveau des rapports de structuration (syntaxique et sémantique) entre le texte d’origine et le texte d’arrivée, le film. Mais il faut convenir que les deux textes gardent leur autonomie, puisqu’une fois le processus d’adaptation enclenché, le film se construit en une production de sens au­tonome que l’on doit considérer comme un discours nouveau, différent du texte d’origine. Le film d’adaptation acquiert une valeur propre au même titre que le film origi­nal et, d’ailleurs, au même titre que le texte littéraire dont il est issu puisqu’il s’érige en un système autonome. C’est pour cette raison que l’étude du processus d’adap­tation doit, pour être productive, se faire sur la base du respect de l’autonomie de chacun des textes envisagés, le texte littéraire et le film. L’étude comparative aura alors pour fonction d’établir les ressemblances et les différences entre les mécanismes qui président à l’organisation des deux processus de création, l’un littéraire, l’autre ci­nématographique.

À l’inverse, le film original est souvent considéré comme tel du fait que la vision de l’énonciateur n’est médiatisée qu’une seule fois, sous forme cinématographique. Cependant, du point de vue de l’intertextualité, c’est-à-dire du point de vue des rap­ports entre le film et les systèmes de référence qui lui sont externes, la vision de l’énon­ciateur véhiculée par le film issu du scénario de création n’est en fait, elle aussi, qu’une autre forme d’adaptation puisqu’elle procède de la transcription des systèmes de représentations que la société produit. L’énonciateur adapte en quelque sorte les représentations collectives d’une communauté culturelle donnée en une vision particu­lière, la sienne.

Ces quelques précisions me permettent maintenant :

  1. de relativiser la dichotomie scénario d’adaptation / scénario de création puisque, comme je viens de le démontrer, ces deux instances interviennent de façon conco­mitante dans la procédure de l’énonciation;
  2. d’axer ma recherche sur les phénomènes d’adaptation cinématographique vers l’étude comparative des lois de structuration des différents systèmes mis en rela­tion dans l’acte de création d’un film.

Étant donné le cadre restreint de cette analyse, je ne prétends pas me livrer à une étude susceptible d’épuiser tous les éléments de structuration constitutifs d’un sys­tème cinématographique et d’un système littéraire. Je me limiterai tout au plus à l’analyse de la structure globale des deux systèmes, ce qui me permettra, du moins je l’espère, d’apporter certaines précisions sur l’adaptation cinématographique.

Pour les besoins de ma démonstration, j’ai choisi d’analyser l’adaptation récente de MARIA CHAPDELAINE, faite par Guy Fournier et Gilles Carie. Il s’agira de vérifier quantitativement et qualitativement la nature des emprunts et retranchements effectués par les deux adaptateurs lors du travail qu’ils ont effectué à partir du roman de Louis Hémon.

Enfin, j’aimerais ajouter qu’après la lecture du scénario, j’ai dû prendre la dé­cision de travailler uniquement sur les rapports entre le roman initial et le film dans sa version pour les salles de cinéma. Il est deux raisons pour lesquelles j’ai dû m’as­treindre à ce choix :

  1. l’étude exhaustive des nombreux liens entre le roman, le scénario et le film ne pouvait se faire dans le cadre restreint de cette analyse. De toute façon, l’objectif que je poursuis n’est pas d’esquisser ici une théorie de l’adaptation cinématogra­phique mais plutôt de tirer quelques conclusions relatives au mode de fonc­tionnement de deux systèmes en co-présence;
  2. le scénario est une étape intermédiaire entre le roman et le film. S’il acquiert une valeur du point de vue de la génération du sens au cinéma, il n’a pas pour autant de valeur intrinsèque, du moins à partir d’un point de vue pragmatique basé sur la réception de l’énoncé cinématographique. Pour l’Institution culturelle qu’est le cinéma, le scénario ne prend son sens qu’en étant rattaché à un film fait. C’est pourquoi, même s’il serait fort intéressant d’analyser en soi le scénario, j’ai décidé de ne prendre en compte que le film qui, au contraire du scénario, fait figure de système achevé, reçu et déchiffré par un auditoire. Par ailleurs, j’ai dû aussi res­treindre mon analyse à une partie du récit, soit celle du début du roman et du film dont j’expose la segmentation plus loin.

Le système du récit

Indépendamment l’un de l’autre, le roman et le film de fiction peuvent être conçus comme des systèmes, c’est-à-dire comme des ensembles autonomes constitués d’éléments distinctifs subordonnés à une constante interaction. Ainsi, le système ro­manesque et le système filmique s’érigent-ils en partie sur la base du réseau de rela­tions entre les personnages et les situations qui évoluent dans le temps et dans l’espace de la diégèse représentée. Ces éléments sont si intimement liés que, comme la théorie des systèmes nous l’enseigne, dès que l’un d’eux varie, cela entraîne une modification des autres éléments et même du système entier. 1

Par ailleurs, si le roman et le film sont d’abord considérés dans leur entité comme des systèmes globaux et autonomes, ils n’en comportent pas moins également des sous-systèmes : par exemple, les interactions entre deux ou plusieurs personnages peuvent être considérées comme des sous-systèmes. Or, ces sous-systèmes sont per­méables au changement du fait qu’ils ont à subir, tout au long du récit fictionnel, de plus ou moins nombreuses et importantes transformations. En ce sens, le système romanesque et le système filmique doivent être compris comme des systèmes ouverts, c’est-à-dire perméables au changement. 2

En outre, si l’on veut comparer deux systèmes, il convient d’identifier en premier lieu ce qu’ils ont en commun. Or, le roman et le film de fiction ont ceci de commun qu’ils sont tous les deux des moyens d’expression à caractère narratif ou, si l’on veut, de l’ordre du récit. Par narratif il faut entendre “qui raconte une histoire”, et par récit “un discours narratif comportant des personnages qui accomplissent des actions”.

Cependant, si le roman et le film de fiction sont tous les deux des récits, l’un et l’autre se distinguent nettement au niveau de la mise en forme du récit. Tous deux, en effet, ne mettent pas en œuvre les mêmes matières de l’expression (au sens de Hjelmslev). En effet, le roman est livré par le truchement d’une seule matière de l’ex­pression, la langue, tandis que le film de fiction (et tous les films en général) peut faire appel à cinq matières de l’expression, comme l’a démontré C. Metz 3 : les images, les paroles, les mentions écrites, les bruits et la musique.

En conséquence, l’analyse comparative d’un roman et de sa réécriture sous la forme d’un film doit s’axer sur l’étude des éléments constitutifs des deux systèmes narratifs en cause, systèmes qui peuvent hypothétiquement se rejoindre plus facile­ment sur le plan de l’organisation des événements et de la modulation temporelle et spatiale par exemple (dépendamment du type de récit), mais qui se démarquent nette­ment l’un de l’autre au niveau des matières de l’expression qui prennent en charge la transmission du récit. J’examinerai donc le roman et le film MARIA CHAPDELAINE en fonction de ces deux paramètres repérables dans les deux systèmes, la seg­mentation du récit et l’utilisation des matières de l’expression.

La segmentation du récit : l’organisation de l’action

Le système du récit, qu’il soit de type romanesque ou cinématographique est une production de sens qui s’organise au fur et à mesure que se développent et s’articulent des séries d’événements ou situations narratives. L’ensemble de ces événements ou si­tuations narratives forme ce qu’il est convenu d’appeler la ligne d’action. Chaque si­tuation se modifie par l’entremise d’une série de transformations plus ou moins sensi­bles qui sont en grande partie générées par les jeux d’interaction entre les person­nages, ce qui mène peu à peu le récit à sa conclusion. C’est ce processus de modifications qui contribue à l’actualisation de la capacité du sens à signifier. En effet, ce n’est qu’à la toute fin du récit qu’on peut considérer que tous les éléments du sens sont en place dans le système. C’est donc dire que dans le système du récit, le sens, en même temps qu’il est porté à la connaissance du spectateur, s’articule par le biais de la narrativité, c’est-à-dire par l’entremise de l’articulation du récit en une succession de segments d’action ou de situations narratives.

Carole Laure dans MARIA CHAPDELAIN : le dire, le vivre, l'agir
Carole Laure dans MARIA CHAPDELAIN : le dire, le vivre, l’agir
Photographie Pierre Dury

Or, cette articulation narrative (qui est en même temps une articulation du sens) doit nécessairement reposer sur une certaine structure parce que, pour reprendre les mots de Hans-Georg Gadamer dans son essai Vérité et Méthode 4, “Tout mouvement du connaître est ordonné”. C’est ce fait, par-dessus tout autre, qui permet à un ensem­ble de spectateurs d’arriver à déchiffrer et à comprendre le récit (du moins dans sa gé­néralité) pour remonter au sens.

Il est donc une structure du récit qui reste repérable dans l’énoncé. Cette struc­ture serait d’ailleurs préexistante à sa manifestation dans le récit. C’est du moins ce que l’on peut conclure des travaux de l’anthropologue américain Edward T. Hall, no­tamment dans son essai Le langage silencieux 5. C’est pourquoi on la considère comme une structure logique a priori, qui préexiste à l’énoncé et qui ne se dévoile qu’une fois mise en situation d’énonciation-énoncé.

Cette structure organisée en trois paliers d’articulation devient l’assise d’un modèle d’analyse considéré comme scientifique dans la mesure où il se distingue de son objet (le récit romanesque ou le récit cinématographique) et qu’il est fondé sur des concepts opératoires abstraits (les niveaux d’articulation de la structure) permettant d’une part, de découper la ligne d’action du récit en traits pertinents et distinctifs (que je nommerai segments d’action) et, d’autre part, de poser des hypothèses qui sont véri­fiables dans l’objet d’analyse.

Ainsi la ligne d’action présuppose-t-elle un plan de développement sur lequel elle prend son étendue pour faire jaillir le sens. Le plan de développement de l’action est donc en même temps un plan de développement du sens et est constitué de segments imbriqués les uns dans les autres, articulés et hiérarchisés en 3 niveaux : celui du pattern (troisième niveau d’articulation), celui du set (deuxième niveau d’articulation) et celui de l’isolat (premier niveau non articulé). J’emprunte cet appareil conceptuel à la fois à Edward T. Hall qui l’a exposé dans le cadre d’une anthropologie du langage et à François Baby qui l’a transposée dans le champ du cinéma.

Pour les besoins de ma démonstration, je me référerai uniquement au troisième niveau de la structure du récit, c’est-à-dire le niveau des patterns, ou segments qui cor­respondent aux grands ensembles ou mouvements de l’action du récit. Il est à remar­quer que cette segmentation ne correspond en aucun cas aux chapitres du roman ni aux séquences du film. Chapitres et séquences sont en fait des divisions qui ne sont pas toujours pertinentes au point de vue narratologique. Au contraire, la division en pat­terns tire sa pertinence du fait qu’elle permet de séparer les unes des autres les unités d’action complètes et autonomes qui font avancer le récit vers sa finalité, en même temps que le sens se structure et se dévoile aux spectateurs.

MARIA CHAPDELAINE :
système littéraire et système de l’adaptation cinématographique

Tout au long du parcours narratif, la segmentation du récit de Fournier-Carle diffère sensiblement de celle du récit de Hémon. En effet, la structure de l’action du récit romanesque comprend quatorze patterns d’action autonomes alors qu’on en re­trouve onze dans le récit cinématographique. À la lumière du parallélisme entre les deux récits, on constate que lors du passage du roman au film : 1. L’action s’est considérablement dilatée au début du récit (ce que j’analyserai tout de suite après); 2. qu’au contraire, l’action s’est passablement rétrécie vers la fin du film, soutenue par un montage alterné où on assiste à la mort de François Paradis, à celle de Laura Chapdelaine, aux fêtes du Nouvel An et enfin au choix d’un mari pour Maria.

Cette technique du montage alterné est aussi utilisée au tout début du récit filmi­que alors que Fournier et Carle ont choisi de présenter trois lignes d’action qui se dé­veloppent parallèlement et constituent trois patterns d’action distincts:

  1. l’attente du retour de Maria à Péribonka par sa famille;
  2. le retour du camp de François Paradis et des bûcherons;
  3. le voyage de retour de Maria sur le Lac-Saint-Jean.

Ces trois lignes d’action convergent vers un seul et même lieu, Péribonka, et le specta­teur est en mesure de présumer de leur convergence éventuelle.

L’action du début du roman s’échafaude différemment puisqu’elle n’est consti­tuée que d’un seul pattern d’action : le retour de Maria à Péribonka. Le narrateur om­niscient du roman oriente le récit sur l’interaction entre Maria et son père venu l’ac­cueillir au village de Péribonka.

Alors que le film met l’accent sur les trois patterns (l’attente, le retour de Maria, le retour de François), le roman nous présente Maria à son arrivée. Qui plus est, la rencontre avec François Paradis, bien qu’essentielle pour la poursuite du récit roma­nesque, est beaucoup plus discrète que dans le film. Elle est traitée de façon beaucoup plus incidentelle, quasiment fortuite. À ce stade du récit romanesque, l’action privilé­gie l’interaction entre les personnages principaux (les Chapdelaine, François Paradis, Eutrope Gagnon). Par ailleurs, ce premier segment narratif, qui met aussi en scène certains personnages secondaires et décrit certains lieux géographiques et la nature environnante, permet de situer au passage le milieu dans lequel évolueront les person­nages principaux. Le langage écrit ordonne tous ces éléments en succession et le lecteur les découvre un à la suite des autres. À la fin de ce premier segment d’action, tous les personnages principaux sont en place bien qu’on ait peu d’information à leur sujet et la relance du récit est assurée par la visite prochaine de François Paradis, attendu chez les Chapdelaine.

En ce qui a trait à l’adaptation cinématographique, les premiers segments d’ac­tion acquièrent une assez grande importance proportionnelle, puisqu’ils constituent près d’un quart du film, soit 24 minutes. L’action, qui est passablement transformée par rapport à celle de la première partie du roman de Hémon, subit donc un genre d’extension dont la fonction principale est de présenter dès l’abord les personnages et le milieu dans lequel ils évolueront. En effet, l’entrelacement des trois lignes d’action permet de donner aux spectateurs une très grande quantité d’information relative aux personnages principaux (et même aux personnages secondaires) : le spectateur est ainsi rapidement fixé sur leur physique, leur identité, leur personnalité et possède certains indices sur leur psychologie de même que sur les liens qu’ils entretiennent les uns avec les autres. De plus, cette extension du récit apporte, simultanément à l’information sur les personnages, des données précises quant au continuum spatio-temporel et au milieu dans lesquels se développeront les divers événements du récit.

Or, alors que dans le récit littéraire l’information est livrée au compte-gouttes et linéairement (en raison précisément du médium linguistique qui oblige à une émission successive des éléments du message), dans le récit cinématographique, les éléments d’information se présentent à deux niveaux imbriqués l’un dans l’autre :

  •  premier niveau :           par une série de couches simultanées dans un seul plan;
  •  deuxième niveau :       par une succession de couches simultanées que crée le montage des plans.

En effet, par le jeu des entrecoupements et des superpositions des matières de l’expression, le cinéma permet la livraison “polyphonique” (au sens de Barthes) d’in­formations regroupées en divers ensembles. Un segment très court d’un film peut livrer une multitude d’informations sur un ou plusieurs personnages, sur l’espace dans lequel ils évoluent, sur leur milieu physique ou psychologique et sur la temporalité dans laquelle se déroule l’action. Ces informations peuvent figurer simultanément dans un seul plan et se multiplier par la combinaison des plans entre eux. Le système filmique possède ainsi, comme on le sait, la propriété de placer le spectateur dans une situation où il doit absorber une masse importante d’information dans un laps de temps restreint, sans que celui-ci n’ait aucun contrôle sur le débit de la transmission de l’information. Il s’agit là d’une situation inverse à celle dans laquelle est placé le lecteur du roman qui peut pour sa part contrôler à sa guise le débit de la communi­cation.

Dans la première partie du film de Carle, l’information est fort abondante. Elle est livrée aux spectateurs en trois masses distinctes que ceux-ci doivent absorber pour reconstruire les trois lignes d’action. Cette information est non seulement abondante en termes de quantité mais elle est également surchargée de données d’ordres diffé­rents qui contribuent à la hiérarchisation de l’information. Non seulement le specta­teur doit-il absorber l’information sur les personnages principaux (Maria, le père, François Paradis, Eutrope) et les liens qui les unissent de même que leur milieu d’ap­partenance, mais il doit aussi faire l’effort d’ingurgiter toute l’information qui est donnée à propos d’un certain nombre de personnages secondaires (les enfants Chapde­laine, le curé, le crieur, le marchand général, l’employée des postes, l’aubergiste, l’ami de François Paradis, le cuisinier du chantier, etc.).

Or, comme le système filmique a aussi comme propriété d’être basé sur la re­présentation figurative et qu’il oriente de façon univoque, par le fait d’une désignation précise, la vision du spectateur sur l’extériorité des personnages et leur milieu ambiant, l’information sur les personnages acquiert, lors de son apparition à l’écran et, donc, de sa réception par le spectateur, une importance aussi grande pour les personnages principaux que pour les personnages secondaires et nécessite un aussi grand effort de déchiffrement de la part du spectateur. En effet, devant la mise en scène que Carie effectue de la rencontre de François Paris et Maria ou devant celle de la rencontre de François Paradis avec l’employée des postes à qui il offre un cadeau, le spectateur reçoit toute l’information à un même niveau, surtout en début de récit où la hiérarchie des divers éléments d’information ne s’est pas encore précisée.

À la lumière de ce qui vient d’être dit, il m’apparaît que Carie et Fournier n’ont peut-être pas suffisamment tenu compte du médium cinématographique au cours de leur travail d’adaptation, du moins en ce qui a trait à cette première partie du récit. En effet, en plus d’avoir installé dès le tout début et en un seul bloc monolithique trois lignes d’action qui servent à présenter une multitude de personnages, ils se voient très bientôt pris à développer ces personnages, en un très court laps de temps et choisissent de le faire sur le mode du dire plutôt que sur le mode du vivre : on aura probablement remarqué que la plupart des personnages sinon tous, dans le film, se font connaître par le biais de leur dire sur leur propre agir ou sur l’agir des autres plutôt que par le biais de l’agir même. Dans MARIA CHAPDELAINE, on ne voit pas les personnages vivre, on les voit au contraire dire ce qu’ils vivent et raconter leur agir. Ce qui n’est pas le propre du type de cinéma que Carle et Fournier ont adopté. Il est fréquent que dans un roman les personnages se racontent. Il va de soi que le médium linguistique ne peut permettre aux personnages d’agir comme tel. Mais au cinéma, étant données les ma­tières de l’expression, dont bien sûr les images mouvantes, l’Institution a toujours fa­vorisé une narration basée sur l’agir des personnages. Seuls quelques cinéastes dont, pour ne prendre que quelques exemples, Raoül Ruïz et Marguerite Duras se sont engagés à produire un cinéma que l’on pourrait appeler le cinéma du non-agir mais il s’agit là d’une forme de films spécifique qui au contraire du type de cinéma adopté par Carle-Fournier, met l’accent sur le discours plutôt que sur l’histoire, au sens de Benveniste.

Le problème que je soulève ici est d’autant plus crucial dans le cas présent que le thème principal du roman de Hémon n’en est pas un qui est apte à générer l’action. C’est ce qui explique probablement le fait que la préséance donnée au dire sur l’agir ait tendance à se perpétuer tout au long du récit jusqu’à la toute fin. En effet, le récit focalise dès le début sur les troubles émotifs éprouvés par Maria et sur son désir croissant d’établir une relation amoureuse avec François Paradis. Le défi était de taille mais on peut avancer qu’il n’a sans doute pas été relevé à sa juste mesure. Quoi de plus difficile au cinéma que de parvenir à visualiser, à rendre compte par le biais de l’agir, des problèmes émotifs qui justement poussent au non-agir? On peut certes y parvenir, mais tel n’est pas le cas ici. D’autant plus que le défi en question est surdé­terminé par le fait que l’objet du désir de Maria, François Paradis, même s’il est bel et bien présent dans l’univers diégétique, est absent des lieux physiques habités par Maria. La conjonction du non-agir et de l’absence, voilà je pense le problème spécifi­que que posait l’adaptation du roman de Hémon.

Le non-agir, l’angoisse, l’absence, l’ennui sont des abstractions difficilement re­présentables par le biais d’un médium iconique. Ce ne sont pas des actions mais des états. Bien sûr Carle et Fournier en ont été conscients et ont dû avoir recours à di­verses techniques comme la voix off et l’écriture de lettres par exemple pour essayer de donner vie à leur personnage enfermé dans un milieu clos et éloigné de son objet de désir. Mais tout cela n’est pas très convaincant.

Cela dit, et pour conclure en fermant la boucle, il me semble que le piège dans lequel sont tombés Carie et Fournier est caractéristique d’une attitude assez fréquente face à l’adaptation. On a souvent le réflexe d’adapter strictement certains textes litté­raires qui ne se prêtent pas toujours à un tel exercice. Bien sûr les deux adaptateurs ont pris plusieurs libertés par rapport au texte littéraire ici et là dans leur scénario mais leur volonté de fidélité s’est, je pense, montrée trop grande puisque le sujet de MARIA CHAPDELAINE, fondé sur le non-agir et l’absence, apparaît idéal pour un cinéma de type durasien par exemple même si la facture de l’œuvre écrite reste finale­ment, pour sa part, des plus classiques. Il faut peut-être voir en cela une preuve de ce que j’avançais plus haut, à savoir qu’il serait peut-être temps de considérer l’adap­tation à partir du médium vers lequel on se dirige, le cinéma, plutôt qu’à partir du médium de départ, le littéraire et ainsi tenir compte de l’autonomie respective des deux systèmes.


Cet article a été écrit par Esther Pelletier. Elle fut chargée d’enseignement en scénarisation à l’Université Laval et prépare un doctorat sur la scénarisation aux universités Laval et Sorbonne Nouvelle

Notes:

  1. Voir à ce sujet : P. Watzlawick, J. Helmick-Beavin, D. Jackson, Une logique de la communication, Paris, Seuil, 1972, p. 123.
  2. Ibid., p. 121 et 122.
  3. Voir à ce sujet : Christian Metz, « L’étude sémiologique du langage cinématographique : à quelle distance en sommes-nous d’une possibilité réelle de formalisation? », Cinéma : théorie, lectures, no spécial de la Revue d’Esthétique, Paris, Klincksieck, 1978, p. 129 à 143.
  4. Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode, les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Seuil, 1976, Collection “L’ordre philosophique”, p. 257.
  5. Edouard T. Hall, Le langage silencieux, Paris, Mame, 1973.