La Cinémathèque québécoise

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Un cinéaste vu par un acteur

Un jour d’automne 1972, je tournais dans un film de Jean Chabot : UNE NUIT EN AMÉRIQUE. Je reçois un appel d’un gars qui me propose un rôle dans un autre film : BAR SALON. Je questionne Chabot :

— “Connais-tu ça, un dénommé André Forcier?
— Oui. Est-ce qu’il t’a offert un rôle?
— Oui, mais je voudrais savoir si…
— Accepte; c’est le meilleur!
— Mais je ne peux pas: je tourne présentement avec toi.
— Je vais t’arranger ça.”

Et c’est ainsi que grâce à Chabot, j’ai connu Forcier.

Forcier et L'Écuyer (Panama) : L'EAU CHAUDE L'EAU FRETTE Coll. Cinémathèque québécoise
Forcier et L’Écuyer (Panama) : L’EAU CHAUDE L’EAU FRETTE
Coll. Cinémathèque québécoise

Il y avait une séquence dans le scéna­rio que je n’aimais pas et qui me gênait. J’ai demandé à ce jeune “bleu” de vingt-cinq ans à l’air d’un adoles­cent attardé de supprimer cette sé­quence. Il m’a si bien écouté que c’est précisément par celle-là qu’il m’a demandé de commencer sur le plateau à mon tout premier jour de tournage. Je me suis rendu compte que ce jeune n’était pas le genre à faire des concessions et qu’il pouvait diriger des vieux “troopers”…

AU CLAIR DE LA LUNE Photographie P. Beaudin, J. Caron
AU CLAIR DE LA LUNE
Photographie P. Beaudin, J. Caron

J’ai fini par prendre goût à travailler avec lui-même s’il était très exigeant, ce qui me rendait parfois ses explica­tions obscures. Devant mon incompré­hension, il finissait immanquablement par conclure en répondant : “Guy, essaie de comprendre! ne fais rien! sois “flat”! Si beaucoup de gens ont parlé d’une certaine complicité entre l’acteur et le cinéaste, c’est peut-être là qu’elle se trouve : à force de ne pas se comprendre, on finit par se deviner.

Je ne veux pas faire l’analyse d’un réalisateur, ni même une critique, car personne n’est objectif (à part tous les objectifs du “kodak”) et encore moins un éloge pour avoir des rôles, car il tourne si peu souvent et surtout avec des budgets à vous donner le goût de changer de métier!

Je parle en tant que comédien. Je ne connais rien des techniques du cinéma. Ce qui m’intéresse, c’est le contact direct avec le spectateur. J’ai amené Forcier au théâtre… et c’est un miracle d’y entraîner un cinéaste! Il a même pris goût à regarder les pièces de l’angle de la coulisse pour connaître mieux la vie des acteurs. Il est allé jusqu’à faire du travail en atelier avec ses acteurs pour AU CLAIR DE LA LUNE. Cette évolution m’a récon­forté. À force de faire des pas à tour de rôle vers un point de rencontre, ça finit par finir par faire une amitié.

Je lui ai dit que j’aimais sa vision. Je lui ai dit aussi que j’aimerais donc ça “figurer” dans ses “vues”… Et je suis devenu Cendrillon, car le soulier “fitait” à mon pied bot : propriétaire d’un Bar salon en banqueroute, cuisinier homosexuel de L’EAU CHAUDE L’EAU FRETTE, “has been” rêveur d’AU CLAIR DE LA LUNE.., ou mourir au commencement de NIGHT CAP… Et, si Dieu me prête vie, faufi­ler encore ma silhouette dans son monde bizarre à la fois dur et tendre, réaliste et fantastique, quelquefois in­quiétant, mais toujours avec un arrière sourire positif et rassurant sur le négatif.

C’est la grâce que je me souhaite de tout cœur, au Nom du Père et des Autres, etc.

Guy L’Écuyer


Comédien de théâtre et de cinéma, Guy L’Écuyer a joué dans plus de trente films québécois, dont presque tous les Forcier. Ses rôles dans BAR SALON et dans AU CLAIR DE LA LUNE sont parmi ses plus remarquables compositions.