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Lettre à André Forcier

Bruxelles, le 11 novembre 1983

André

Aujourd’hui c’est dimanche. En réalité c’est vendredi, mais ici on fête l’ar­mistice, la fin de notre grande guerre, alors tous les drapeaux belges sont aux fenêtres et les braves gens bien habillés vont fleurir de chrysanthèmes les tombes de leurs proches. Image grise de la Belgique à l’aube d’une plus grande catastrophe, que seuls les poètes comme toi peuvent éviter.

Six mois viennent de s’écouler depuis ta venue à Bruxelles, à l’occasion de la rétrospective de tes films que nous avions organisée et ton souvenir nous est resté encore très vivace.

Il est vrai que tu es arrivé un peu comme un météore, ou alors comme un ouragan.

Je suis arrivé à l’aéroport de Zaventem, mais il y avait un flic qui m’empê­chait de parquer ma voiture, qui m’obligeait à ci et à ça, et ça m’a mis en retard. Je ne t’avais jamais vu et je me demandais comment je pourrais t’identifier. J’avais bien vu quelques vagues photos dans des revues, et aussi tes apparitions dans L’EAU CHAUDE, L’EAU FRETTE. Je suis entré dans le hall et j’ai vu un mec assis bien sagement sur un charriot à bagages au milieu d’une foule cosmopolite indifférente. Tu avais un petit sac et une grande pancarte grise posée sur tes genoux, sur laquelle tu avais inscrit : GRELIER. “Bonjour c’est moi. — Ah bon, ben c’est ça”. C’était toi. André Forcier, l’homme-sandwich d’AU CLAIR DE LA LUNE était en face de moi.

Tu es resté peu de temps à Bruxelles, et en réalité tu n’étais pas à Bru­xelles. Tu étais dans ton monde à toi.

— “C’est par où la Belgique?

— Mais vous y êtes, Monsieur!”

Au festival de Cannes, la première fois que j’ai vu AU CLAIR DE LA LUNE, je suis sorti déçu. Je ne m’attendais pas à ça. Moi je l’ai vu au festival de Berlin où mon film COUPLE, REGARDS, POSITIONS était également projeté et j’ai été partiellement émerveillé et partiel­lement déçu.

Et partout, des bruits contre toi : “on ne veut pas de Forcier, c’est un emmerdeur, un grand bébé, compliqué, vous êtes fou de l’inviter…”

Nombreuses lettres, nombreux télégrammes, tu ne nous répondais jamais.

Premier après-midi ensemble, je te prépare des oeufs comme tu les aimes: au four.

Vision de presse. Je venais revoir pour la troisième fois ton dernier film. Début génial : la neige qui tombe sur ce petit décor de conte de fées. Ta voix (ta voix?) de pure poésie :

“À Montréal les Portugais s’ennuient du Portugal
Moi l’albinos, j’m’ennuie de l’Albinie
Là où tu peux savourer le miracle de la vie
Aboutir icitte dans le parking du Moon Shine
Bowling. Se rappeler dans un beau Chevrolet vert
toutes les folies de notre hiver”.

Angoisse, panique. Tu bois, tu t’égares. Les journalistes sont un peu effrayés.

Et bien moi aussi il faut qu’on m’aime pour que je puisse faire quelque chose, un film par exemple. Sinon, même l’envie fout le camp.

En quelque sorte nous avons vécu une histoire d’amour, nous étions les personnages d’un de tes films, de tous tes films peut-être.

Tout devenait du cinéma sous ton regard lucide et insolite : le récep­tionniste de l’hôtel japonais, l’épicière elle russe ou tchèque ou polonaise, les Wallons et les bouchons à Liège, les Flamands du côté de la Panne, les télégrammes de ta p’tit’ femme….

Un regard ivre, comme un miroir déformant, pour mieux aimer les chiens bâtards et les gens en mal d’une dignité, et pour dire merde aux autres, aux “gens sérieux”.

Larmes aux yeux sur le quai de la gare. André, tu n’as pas vu mes films, mais tu m’as vu moi et je sais bien qu’un jour je serai l’arabe de ton prochain film.

Merci et à bientôt


Boris Lehmans est né en 1944 à Lausanne et vit actuellement en Belgique. Il est l’au­teur de nombreux films dont NE PAS STAGNER, MAGNUM BEYNASIUM BRUXELLESE et SYMPHONIE. Il col­labore à plusieurs initiatives cinématogra­phiques belges : Cinélibre, Cinédit, etc.

Loïc Grelier travaille à la distribution de films en Belgique. En tant qu’animateur à Cinédit, il est associé à la rétrospective des films de Forcier tenue à Bruxelles en mai 1983.