La Cinémathèque québécoise

Collections en ligne

Ce site est rendu possible grâce à la fondation Daniel Langlois

Anciens périodiques

Télécharger pdf

Le jeu et le labeur

Le Hasard et la Nécessité

En 1967, j’étais aux études au cégep Édouard Montpetit et je gagnais du temps ou je pensais gagner du temps sur la vie. J’attendais d’être amoureux. J’avais 19 ans. J’étais un foyer de sensibilité, bien entendu, mais comme en cachette de moi-même. Le cours classique mourait et les derniers philosophes (philo I, philo II) terminaient leur bac.-ès-arts. On pourrait dire, de manière lapidaire évidemment, que les produits de l’école publique se mê­laient aux derniers dinosaures de l’école privée. Ces rencontres de classes (cégep-cours classique) mar­quées d’un inévitable paternalisme, se faisaient par îlots d’affinités, à la café­téria, toujours aux mêmes tables, comme les vaches rentrant à l’étable vont toujours vers les mêmes stalles. À notre table, on faisait du pouce. On at­tendait que la vie nous prenne en passant; mais la vie tardait. Alors en attendant, on parlait de la vie. On s’imaginait. (Un) préparait une pièce de théâtre, et voulait mourir comme Alfred Jarry (mais son foie ne le lui permettait pas); (deux) parlait d’un roman sans cesse médité (trois) de ses poèmes, avec prudence et lyrisme. (Quatre), en Godardphile, répétait comme un bon mot, que Godard était génial. Plusieurs avaient suivi des cours de cinéma et tâté du film. Un de ces films à plusieurs réalisateurs fut primé à Images en Tête (LA MORT VUE PAR…). Les réalisateurs, lunettes fumées sur le nez, reçurent les félicitations de leurs aînés. Il y avait aussi, bien sûr, ceux qui voulaient faire de la photographie. En gros, cette tablée (nous n’étions que des garçons, les filles étant implicitement exclues) voulait vivre du merveilleux. Et dans la fumée des Gauloises et des Celti­ques, nos propos se perdaient dans l’Universel et le Divin.

À cette époque, A.F. finissait (et n’en finissait plus de finir) CHRONI­QUES LABRADORIENNES. Il était donc courant de le voir circuler dans le cégep avec, sous le bras, deux grosses boîtes de métal pour bobines de film. C’était ses “stock shots”. Très longtemps, beaucoup l’ont cru fétichiste. C’était le côté mystère du cinéma. Or, un jour, A.F. m’aborde, un peu frondeur, un peu gêné (alter­nance qu’il a aujourd’hui parfaitement intégrée) et me demande si je voulais jouer dans son film dont le tournage commence en fin de semaine. Je ne le connaissais pas beaucoup (avait-on parlé deux, trois fois ensemble) et lui dis avec mon tact habituel que “j’i­gnorais si j’étais capable, n’en ayant jamais fait” (de cinéma). Il me rassura en me disant que c’était un petit rôle et que ce n’était pas compliqué. Il dut apprécier mon humilité d’acteur devant le réalisateur qui s’apprête à modeler cette pâte pour en tirer des échos mélodieux. Le tournage du RETOUR… prit plusieurs années et la postsynchronisation fut très longue. Au cours de ce long travail épisodique, certaines affinités se reconnurent, sans doute aidées par ma belle personnalité chaleureuse et sympathique. Toujours est-il que A.F., quelque temps plus tard, me demanda de travailler avec lui pour faire le scénario de ce qui allait devenir BAR SALON, puis à la queue leu leu, MADAME F. (jamais tourné), L’EAU CHAUDE L’EAU FRETTE, AU CLAIR DE LA LUNE (pour le départ), KALAMAZOO (en cours). Voilà. Je n’avais jamais rêvé d’être scénariste. Et j’au­rais aimé n’avoir jamais à gagner ma vie.

Le Jeu et le Labeur

On demandait à Jacques Ferron, il y a quelques années, comment il écrivait. Et lui de répondre: “Comment je tra­vaille, çà non! Pourquoi pas alors vous ouvrir mon cahier de recettes et mon armoire à ficelles?” Sans doute voulait-il dire chacun sa manière, chacun ses misères. Et surtout, que l’on n’apprend rien à regarder en dessous de la couverte. Il faut y aller. De dire qu’on travaille avec des fiches, des graphiques, des crayons de couleur, un magnétophone, un ordina­teur… c’est dire quoi?

C’est dire qu’on a l’air organisé, ou qu’il faut s’organiser. Toutefois, il ne faut pas perdre de vue que travailler, c’est organiser et ce, n’importe le travail. Alors, qu’est-ce qu’on veut dire?

On veut sans doute tout dire, mais on ne dit rien. Est-ce qu’à parler du marteau, des clous, de l’équerre du menuisier, on parle de la menuiserie? On parle beaucoup de la périphérie des choses, et c’est faire du mystérieux pour rien.

Il faut organiser son travail, bien entendu, mais pas au sens étouffant de fixation, de structure, mais plutôt celui de trouver un équilibre toujours mouvant entre l’imaginaire: le jeu (intention, plaisir, idée, intuition, désir, phantasme) et la technique: le labeur (faire une histoire avec des person­nages et leurs exigences, le rythme, se méfier des faciles premiers réflexes). Pour finalement (?) avoir un cadre souple (une continuité) que les dialo­gues changeront encore puisqu’ils amè­neront d’autres situations.

Je ne parle pas de la qualité d’un scé­nario, ça… ça dépend.

Il n’y a pas de petit plaisir

En terminant, et pour ne pas que ça se perde, je veux dire combien, avec mon entrée dans le monde merveilleux du 7ième Art, j’ai été gâté de participer au RETOUR…, non que ma perfor­mance d’acteur fut extraordinaire, ni que le film fut génial. Mais l’attente était de qualité. On attend beaucoup au cinéma. On attend pour les prises, on attend entre les prises, on attend pour ci, pour ça, quand on n’attend pas un acteur ou une actrice. Et on attendait comme à la cafétéria (c’était la même gang) entre amis, et on parlait. On dit souvent que la parole sert à cacher l’absence de pensée. Et c’est peut-être tant mieux. Voilà, tout ça n’est jamais revenu. J’en ai encore la nostalgie, j’attends encore. Je suis un foyer de sensibilité.

Jacques Marcotte
décembre 1983


Jacques Marcotte a collaboré à presque tous les films de Forcier, à titre de scéna­riste et/ou de comédien.