La Cinémathèque québécoise

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La mémoire du coeur

Je garde de ma première rencontre avec Claude un souvenir ému. Au moment où nos regards se croisèrent, ce fut, de part et d’autre le coup de foudre de l’amitié. C’était à l’ONF en 1964. Claude cherchait alors un régisseur pour le tournage en Californie de son film COMMENT SAVOIR… Bernard Gosselin qui allait faire la caméra, assisté de Jacques Leduc et de Réo Grégoire, suggéra que je les accompagne. Jean Le Moyne, comme recherchiste et Marcel Carrière, preneur de son, faisaient aussi partie de l’équipe.

Alors commença, à Los Angeles puis à San Francisco, la plus merveilleuse des collaborations. Claude et moi, absolument sur les mêmes longueurs d’onde, nous comprenions à demi-mot. Nous chantions Charles Trenet dans les rues de Santa Monica, Claude s’étonnait de mes réflexions à l’emporte-pièce, je rigolais de ses contrepèteries et nous éprouvions la même admiration pour Jean Le Moyne nous interprétant la Bible. Le travail devenait un tel plaisir que nous ne voulions plus nous quitter. Claude promit de me demander comme assistante au montage de son prochain film.

L’occasion se présenta en 1968 avec WOW. Grâce aux pressions exercées par Claude auprès de la direction, je réussis à passer du statut de préposée aux budgets à celui d’assistante au montage.

Claude avait un rare souci de la perfection. Il insista d’abord sur la nécessité de tenir la salle de montage impeccable d’ordre et de propreté, de toujours replacer son crayon au même endroit, de nettoyer régulièrement les tables de rembobinage et la moviola, d’identifier chaque bobine avec des mots qui fassent image plutôt qu’avec des chiffres qui nous auraient obligés à référer à des listes. L’équipement devait être rapporté au département de l’ingénierie à la moindre défectuosité. Ces directives furent suivies à la lettre. Aussi, devant cette salle de montage exemplaire, se rengorgeait-il chaque matin et, empruntant de Sacha Guitry le geste large et la voix solennelle, déclarait-il : « C’est le bonheur ! » Alors il s’installait devant la moviola, choisissait des plans, marquait la pellicule que je découpais sur la synchroniseuse et assemblais. Pendant des heures nous travaillions en silence. La consigne était que je ne pose aucune question… il se concentrait. Parfois, à l’occasion d’une pause, il m’expliquait de quelle façon il allait monter telle ou telle scène ou me demandait mon avis sur celle qu’il achevait. J’étais, je m’en souviens, extrêmement flattée de découvrir qu’il tenait compte de mes critiques, moi qui n’avais aucune expérience du métier et j’appréciais sa grande simplicité. Il admettait parfois avoir fait fausse route. Alors je reconstituais des plans entiers et il recommençait son montage. Il prétendait d’ailleurs ne pouvoir m’inculquer aucun principe, aucune règle ; réfléchir, essayer, recommencer jusqu’à satisfaction, tels étaient ses conseils.

Dans WOW Claude s’en donnait à coeur joie, profitant des rêves des jeunes pour exprimer ses propres fantaisies. Le multi-écran illustrant les phantasmes de Marc l’amusait beaucoup et m’obligeait à des calculs inattendus, moi qui avais été tellement heureuse de quitter les budgets et les chiffres. Mais son plus grand plaisir fut sans contredit la création du rêve de Monique dont le beau corps nu bondissait sur une trampoline en silhouette noire sur un arrière-plan de vagues, de dessins ou de lignes en fondus enchaînés. Claude avait une profonde connaissance de la technique du cinéma. Il utilisait des effets optiques que les techniciens croyaient souvent irréalisables. Claude suggérait des trucs et, devant leur scepticisme, insistait : « Mais, essayez, au moins ! » À peu de choses près, le résultat était celui escompté. À ces moments-là, il ne contenait ni son émerveillement ni son exubérance et, en général, nous allions fêter ça à son appartement de la rue Saint-Marc où, devant un steak tartare et une bouteille de vin, nous élaborions d’autres plans pour la suite du montage.

Il nous arrivait parfois, après un bon repas, de faire l’école buissonnière… d’aller flâner dans les magasins. Claude était le parfait consommateur ; il accumulait les gadgets, fasciné par les matières plastiques de couleurs vives. Flacons vaporisateurs pour humecter ses chemises ou sa chevelure bouclée, montres, outils, abat-jour, et, plus tard quantités d’appareils téléphoniques, il achetait toujours quelque chose.

Puis, je retrouvais ma famille pour le repas du soir tandis que lui retournait à sa passion : le cinéma. Il travaillait une bonne partie de la nuit, ravi le lendemain matin de me faire admirer son montage.

Un jour, il m’accompagnait au secrétariat de la Production française à l’ONF où, devant mon casier vide je me plaignis de ce que personne ne m’écrive. Surprise, dès la semaine suivante j’y trouve une enveloppe timbrée que j’ouvre fébrilement pour lire ce qui suit : « Chère Claire, tu voulais une lettre, la voilà ! (signé) Claude. » Cher Claude, lui dont la mémoire était défaillante au point de ne pouvoir se rappeler où il avait garé sa voiture quelques heures auparavant, au point où, malgré des mémos collés au mur il oubliait ses rendez-vous, lui qui oubliait un peu partout ses vêtements, ses clefs, sa serviette, il se rappelait une petite blague préparée une semaine à l’avance ! Il adorait faire des surprises, offrir des cadeaux et en recevoir. Si je m’extasiais devant une de ses lampes, il m’en offrait bientôt une toute semblable. Je lui donnais des carnets et des aide-mémoire, il me promettait une horloge… et n’oubliait pas.

Claude adorait les enfants. Quand il venait chez moi, il se roulait par terre avec les miens et leur chien Lupin. Cris et rires emplissaient alors la maison où il devenait soudain le plus jeune.

C’était une des tristesses de sa vie que de ne pas avoir d’enfant.

Quant aux adolescents Dave, Michelle, François, Babette, Marc, Monique, Pierre dont les rêves prirent forme d’image dans WOW, Claude les chérissait comme des membres de sa famille. Sa porte leur était ouverte aussi grande que son coeur. Dans ce film, il voulut les laisser exprimer leur révolte souhaitant que les adultes les écoutent et les comprennent un peu mieux.

J’ai eu le privilège de collaborer avec Claude au montage de MON ONCLE ANTOINE, à la préparation d’un film qu’il n’a jamais réalisé : UNE BONNE ANNÉE POUR LES OLIVES, et au montage de LA DAME EN COULEURS. Ce furent les plus belles années de ma vie.

Claude, mon maître… mon ami… la mémoire la plus belle est bien la mémoire du cœur !

Claire Boyer