La Cinémathèque québécoise

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Michel Brault ou la meilleure part

Coll. Cinémathèque québécoise
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Photographie Bruno Massenet

Ce témoignage n’a guère le choix que de se situer à mi-chemin entre la réalité et la fiction. Il n’a aucune prétention à la vérité historique. Il avoue, d’entrée de jeu, sa valeur toute relative, son caractère très largement approximatif. Les contestataires, les archivistes pourront lâcher leurs chiens, s’en donner à cœur joie. Et ce sera tant mieux : grâce à une avalanche de mises au point, Brault aura peut-être droit à une foule d’autres témoignages!

Réalité-fiction, non-vérifiable absolu qui ne tiennent à aucun parti pris. Trous de mémoire, obligation d’écrire à pied levé. Pas le temps d’entreprendre une fouille hautement policière dans les milliers de documents accumulés depuis plus de trente ans. Car le début de ce long cheminement a commencé il y a trente-deux ans, très exactement. Cela, du moins, est incontestable. Longue marche à reculons où de noirs tunnels succèdent à quelques flambées de lumière. Tel plan se découpe bien, sa lecture est facile, telle scène s’impose avec splendeur. Mais je ne parviens plus à reconstituer l’intégrale de telle séquence et moins encore la totalité du film des événements. Nombreux passages à vide, au vague. Trop mince émulsion qui ne retient de la mémoire que de poudreuses empreintes.

Le caractère mi-réel, mi-rêvé de ce témoignage n’altère sans doute en rien sa pertinence: tout vrai créateur — et c’est le cas de Michel Brault — garde en lui une part de secret interdite au viol. Libre à lui d’avoir, tour à tour, choisi d’occuper telle ou telle demeure dans la Maison du Père. Ne rendre en fin de compte de comptes qu’à soi-même, n’en déplaise aux très purs intendants qui, n’ayant pas lu “Les Séquestrés d’Altona1, ne comprendront jamais que seul le gris sied à l’Homme.

Un escalier
une montagne
un ciné-club

Interminable escalier de bois dont, par gros temps et grand froid, nous comptions une à une les marches pour nous donner ou perdre courage. Froid serpentin ne débouchant, hélas, sur aucun alambic brûlant. Au bout de l’escalade, l’Université de Montréal ou, du moins, ce qui en existait à l’époque. Destination ultime : Faculté de philosophie.

Année : 1947-48. C’est là et ainsi que j’ai connu Brault, caméra à la main déjà. L’épaule, c’est venu plus tard. Aristote l’intéressait beaucoup moins que ses pellicules qui, déjà, impressionnaient. Perpétuel présent — absent, il déambulait l’œil à hauteur d’un horizon intérieur — extérieur, à l’affût toujours de quelque image à traquer, de quelques rêves à transmuer en images. Trappeur d’élite, il savait déjà piéger les retombées d’un songe tout autant que la réalité.

Critique de cinéma, enfant du paradis comme pas un, adorateur de l’image, Jacques Giraldeau surveillait Brault, qui traquait Giraldeau. Histoire du traqueur traqué. Dissimulé derrière l’une des énormes colonnes soutenant le septième ciel du grand hall de l’U. de M., j’observais l’un et l’autre.

Nous fîmes alliance. Nous allions vivre pendant quelques années un destin étroitement commun, fréquenter le même groupe et les mêmes lieux, nourrir les mêmes rêves, multiplier les blagues, poursuivre (à l’occasion…) les mêmes études, voire partager, chaque jour ou presque, la même table à l’unique restaurant quatre étoiles de l’Université, “Chez Valère”, champion-concocteur de sandwiches à faire verdir le plus gris des croque-morts.

Gravitaient autour de notre joyeux — sérieux trio et s’y associaient à l’occasion les Claude Jutra, Albert Khazoom, Adèle Lauzon, Michel Roy, Hubert Aquin, Monique Champagne, Jacques Parent, Marcelle Brisson (qui devait plus tard choisir d’entrer chez les Bénédictines puis en ressortir avec fracas, publiant sur son expérience un livre qui fit scandale à l’époque, dont le titre était quelque chose comme “Par-dessus la clôture” ou “Au-delà de la clôture”, je ne saurais dire). Il y avait encore les Lasnier, Michèle et Yves, Lucien Pépin, Paul Michaud, Jean-Guy Blain. Et j’en oublie, et j’en oublie.

Un jour, coup d’éclat. Jacques Giraldeau et Jacques Parent (pas celui de la D.G.C.A., un autre, fils de l’entreprise “Familex”) lancent le premier Ciné-Club de l’U. de M. Gros succès. Outre la bande et les centaines d’abonnés, on y voit les Marcel Dubé, Louis Georges Carrier, Pierre Perrault, Jean Gélinas. Je me demande même si Camille Laurin, qui terminait sa médecine, n’y venait pas à l’occasion.

En dépit d’une encaisse modeste, Albert Khazoom, grand seigneur, décide un jour d’inviter, tous frais payés (elle venait de Californie, je pense), la cinéaste américaine d’avant-garde Maya Deren à venir présenter ses films au Ciné-Club. Splendide bête rousse, personnalité foudroyante. C’est la curée. On ne peut même plus dénombrer ses amoureux. Meilleur hôtel, grands restaurants. Énorme succès. Pour le Ciné-Club, c’est la gloire… et la quasi-ruine. Comble de malheur, au lieu de dire “ le cinéaste amateur Maya Deren” (elle insistait beaucoup pour n’être pas considérée comme cinéaste professionnelle), le programme parlait de “la matrice Maya Deren”! Dans les circonstances…

Les sanglantes
bagarres
de l’avenue
Mount-Pleasant

Nous allions souvent trouver refuge chez Michel Brault, Giraldeau et moi-même. Impressionnante maison sur les hauteurs et dans le silence ouaté de Westmount. Impressionnante pour Giraldeau et moi, en tout cas, qui venions de forts modestes quartiers.

Le royaume protégé de Brault c’était le sous-sol. Il y rêvait, y travaillait (essais techniques cinéma, s’entend), y faisait de la photo et, à l’occasion, y étudiait. Sa chambre noire le retenait pendant de longues heures tandis que nous, amicaux mercenaires, nous échinions à résumer la pensée de Saint-Thomas, de Platon, de Descartes, de Heidegger ou de Sartre. Quand Brault passait enfin du noir à la lumière, il n’avait plus qu’à lire et à mémoriser. Il y mettait beaucoup de bonne volonté… mais une passion dévorante déjà le faisait dériver vers des ailleurs cinématographiques.

En période d’examens (baccalauréat d’abord, puis licence), nous nous barricadions pendant deux ou trois jours avenue Mount-Pleasant. Le gîte, le manger et le boire. Pour les heures de repos, quelques lits au sous-sol.

Tout cela n’allait pas sans détente. Furieuses batailles d’oreillers. Nous appelions cela jouer à Jean Vigo. Mal dirigé par Brault, un oreiller décapite littéralement un luminaire et je reçois, en pleine tête, des centaines de fragments de verre. Transformé en hérisson héroïque, je ne bronche pas. Des coulées de sang lentement s’épandent sur mon beau visage (oui, j’étais beau à l’époque!). Stupéfaction de Giraldeau. Affolement de Brault qui me croit sérieusement atteint. Il se précipite, ramène une trousse de premiers soins. S’ensuit une des scènes les plus cocasses que j’ai vécues : penchés sur moi, Brault et Giraldeau m’extirpent de la tête des douzaines de mini-morceaux de verre éclaté. On eût dit deux braves mères gorilles épouillant un petit avec une infinie patience.

Le choc passé, il fallait bien se détendre. À l’étage, un bar bien garni et des cigares que Castro lui-même n’eût point dédaignés. Nous étions coutumiers de l’endroit, au grand désespoir de Michel qui craignait que son père ne se rendît compte des soustractions multiples que nous infligions tant aux bouteilles qu’aux coffrets de cigares… Nos prélèvements répétés affectaient surtout la bouteille de Kummel, alcool aujourd’hui peu pratiqué sinon disparu. Et, bien sûr, c’est le Kummel qui nous perdit le jour où papa Brault trouva la bouteille vide. Michel dut s’expliquer. Ce fut presque l’adieu à Mount-Pleasant. Mais les choses s’arrangèrent. Nous retrouvâmes notre sous-sol…et le bar. Nouvelle tactique : nous prélevions légèrement mais dans l’ensemble des bouteilles. On n’y vit… que de l’alcool!

Trente ans
avant Visconti :
L’Étranger

Si Visconti avait su, il n’aurait jamais réalisé un de ses plus mauvais film : “L’Étranger”. Auprès de “Mort à Venise”, extraordinaire Odyssée naviguant de déchirante façon entre la beauté et la mort, entre l’art et un banal à pleurer, son “Étranger” n’est que fade quotidien. Long métrage ensablé. Deux étoiles peut-être mais inversées, qui auraient égaré les Mages eux-mêmes. Je me demande d’ailleurs si l’œuvre toute entière de Camus — à la condition qu’il en ait lu l’intégrale, ce qui n’a jamais été prouvé — n’a pas totalement échappé, en son sens profond, à ce grand féodal de la pellicule.

Et je ne vois pas, mais pas du tout, Visconti adaptant et/ou réalisant la plus grande œuvre de Camus, et sa dernière : “La Chute”.

Sable. Palme. Valéry, Paul.

Or, nous n’avions si sable, ni “palmier géant de l’Hindoustan” (Charles Trenet).

Mais nous avions l’hiver et la neige, n’en déplaise à l’intendant Félon et aux mignons de Versailles.

Bref, c’est d’accord. Nous substituons la neige au sable. Bien avant Vigneault, nous choisissions l’hiver. Je passe à l’adaptation. Entretemps, accord écrit de Camus et de son éditeur, la bien connue maison Gallimard.

L’équipe : Jacques Giraldeau à la mise en scène, Michel Brault à la direction de la photographie. Vedette féminine, Lise Payette. Relations publiques et financement : Albert Khazoom. Collaborateur de tous les instants, parce qu’il est le seul à disposer d’une voiture dont les bougies peuvent être remplacées à volonté : Yves Lasnier (sa famille était alors propriétaire d’une fabrique de chandelles et bougies, Rive-Sud).

Et nous voilà “partis pour la gloire” (avec l’autorisation de Clément Perron).

Claude Jutra, pressenti pour le montage, ne nous laisse pas tomber. Mais il doit, famille oblige, poursuivre ses études en médecine. C’est ni oui, ni non. Il a par ailleurs, comme réalisateur, une sérieuse tête d’avance sur nous. Deux ou trois films déjà, qui ont fait un certain bruit. Peut-être — et avec raison — avait-il compris dès le départ que l’aventure était vouée à l’échec.

Repérages, grâce à la voiture d’Yves Lasnier, dans la région de Saint-Canut, Saint-Placide, Saint-Jérôme. Dans et sous la neige. Pour les scènes du procès, c’était convenu: nous tournerions au vieux Palais de Saint-Jérôme, grâce à la collaboration d’un de mes oncles qui y était Juge.

Bref, tout allait bien, sauf l’essentiel qui nous paraissait, bien sûr, devoir aller de soi : le financement du film. Responsable de la trésorerie et des relations publiques, Albert Khazoom se met à la tâche. Il obtient des interviews à la radio (Radio-Canada : Miville-Couture; à C.K.A.C., Jean-Louis Gagnon). La presse fait écho à notre projet. De ce côté, tout va bien. Côté financement, c’est une autre histoire. Après quelques deux mois de sollicitations, nous avions en caisse la glorieuse somme de 150 $ (cent-cinquante dollars) dont 50 $ versés par Dupuis Frères et la même somme ou presque, par Madame Jean Desprez, à l’époque célèbre auteur de romans-feuilletons-radio.

Face à cet échec, conscient que jamais nous ne pourrions réunir les fonds nécessaires (la S.D.I.C.C., l’Institut n’existaient pas, non plus que le Secrétariat d’État et le Conseil des Arts, non plus que le ministère des Affaires culturelles; quant aux Majors, “Camus, connaît pas”), nous avons, avec une honnêteté de franciscain, proposé aux quelques généreux donateurs de leur remettre leurs contributions.

Coll. Cinémathèque québécoise
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Ils ont tous refusé. Rare élégance. Alors, comme il fallait bien nous consoler un peu, nous avons collectivement décidé que les quelques 150 $ dont nous disposions seraient consacrés à joyeusement enterrer “L’Étranger« . Quelles funérailles. Peut-on imaginer ce que l’on pouvait s’offrir comme dîner, en 1949, avec 150 $?

Notre grand argentier retint donc (il s’agit, on l’aura compris, d’Albert Khazoom) un salon particulier “Chez Pierre”, prétend Jacques Giraldeau, mais moi (oublieuse mémoire), je continue de croire que c’était “Chez son Père”, version rue Craig. Tous les collaborateurs, proches ou moins, y furent conviés. Ainsi avons-nous fêté dans la joie la fin de ce qui, pour quelques-uns d’entre nous, avait représenté une préoccupation et un travail réels.

À travers tout ce cheminement, la presse française avait fait écho à notre projet. “L’Écran français” (ancêtre des « Cahiers du cinéma« )y consacrait un assez long article qui retint l’attention de certains lecteurs de l’Office national du film.

De « L’Étranger »
à l’O.N.F.

En mars 1950, nous sommes convoqués par le noble organisme, Giraldeau, Brault et moi-même. Albert Khazoom — geste purement gratuit — est aussi du voyage. Gare Windsor. Nous choisissons le wagon de queue pour mieux voir la neige poursuivre le train. Destination Ottawa, rue Sussex.

Entrevues classiques. Retour à Montréal le jour même. Nous faisons le bilan. Un “essai” de trois mois pour chacun de nous à l’été 1950. Brault à titre d’assistant-caméraman, Giraldeau et moi, comme assistants-réalisateurs.

Giraldeau et Brault furent au rendez-vous. Quant à moi, pour des raisons qui tiennent du roman hautement policier, je ne fis mon entrée rue Sussex qu’à l’été 1951.

Brault avait déjà quitté. La légende veut qu’au Service de la caméra, on l’ait jugé trop “distrait”!

La meilleure part

Cette “distraction” ne l’a pas empêché, ici et ailleurs, à un titre ou à un autre, de signer plus de 150 œuvres qui, toutes, portent sa marque. Depuis les années 1950, nous ne nous sommes revus qu’à l’occasion, au pays ou en Europe pour, chaque fois, trop peu de temps.

C’est que Brault avait choisi, et forcément, la création tandis que le hasard a voulu que, très tôt, je devienne un “gestionnaire” du cinéma. Carrières parallèles, peu propices à de véritables retrouvailles.

Mais la mémoire demeure et il me suffit de jeter un long coup d’œil en arrière pour convenir que c’est Brault, sans doute, qui a choisi la meilleure part : celle de la création.

Mars 80

Notes:

  1. Jean-Paul Sartre.