La Cinémathèque québécoise

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Portrait

Georges me fait penser à la chatte qu’on avait chez nous quand j’étais petit. Il a sept vies. Mais contrairement à la Noireaude qui passait son temps en convalescence sous la bavette du poêle, lui, il sait négocier ses virages et ses pleines lunes.

Je ne connais pas en effet un autre cinéaste, resté en apparence foncièrement honnête et modérément pauvre qui, sans faire partie d’aucune mafia connue ni du jet set” des boursiers, ait autant que lui bourlingué à l’étranger tout en étant aussi présent au milieu et aux travaux du cinéma d’ici.

C’est presque incroyable tout ce que ce gars-là a fait! Le monde ordinaire comme vous et moi se serait mis à deux pour essayer d’accumuler autant d’apparitions conséquentes sous autant de latitudes qu’il n’y serait jamais parvenu. Pourtant l’homme a l’air ni d’un hyperactif, ni d’un primesautier, ni d’un m’as-tu-vu. Au contraire il risquerait plutôt à ce chapitre — que Jeanne-Mance me pardonne — d’être pris pour un voyageur en produits pharmaceutiques, excluant même les amphétamines ou un “pedleur” en horlogerie suisse, incluant les coucous!

Voilà, après mûre réflexion, un jour, ai-je décidé que Georges avait un secret. Pas une potion magique, il ne boit pas ou si peu. Mais un secret. Car on a beau, dans les années 50, avoir courageusement rompu les ponts avec l’arrière-pays lillois pour commencer son Amérique entre deux bains de mauvais acides brésiliens, ça n’explique pas tout. Comme n’explique pas tout non plus le fait de travailler pour l’ONF — après avoir prêté serment d’allégeance au NFB — ou celui d’être bien marié (j’en connais d’autres qui jouissent de ces mêmes privilèges et qui ne sont pas dignes de conduire son Camper, surtout quand celui-ci descend de ses blocs hivernaux!).

Georges a un secret mais je vous le confie tout de suite : malheur à celui qui tente de le découvrir. Celui-là est irrémédiablement entraîné dans le dédale d’un paradoxe renouvelable — aussi naturel chez lui que les ressources du même nom le sont chez elles — et ses cheveux risquent de grisonner et sa barbe de blanchir bien avant qu’il ait pu en découvrir la centaine (n.f. Brin liant ensemble les fils d’un écheveau, et par lequel on commence à le dévider).

Car l’homme est fort jaloux de son secret. Et pour en assurer une meilleure garde il a méticuleusement établi autour de sa personne une zone de défense presque infranchissable: il a développé son ambivalence! Au risque de paraître inapte, j’avoue que j’ai mis pas mal d’années à identifier le phénomène, même si, comme chacun sait, l’ambivalence n’est rien d’autre que l’apparition simultanée de deux sentiments à propos de la même représentation mentale.

Dans la pratique, ça donne à peu près ceci : vous croyez l’avoir saisi, coincé, vous croyez que dans telle discussion ou dans telle séquence il s’est laissé aller à dévoiler le calibre de ses batteries et vous allez exulter, vous allez enfin, profitant de sa faiblesse momentanée et de votre “flash”, le saisir à la gorge et lui faire rendre son secret, qu’il vous assomme aussitôt avec l’opinion ou le sentiment contraire! Tout en vous laissant l’impression certaine que les deux extrêmes exprimés coulent de la même maudite source. C’est à devenir fou. Et vous vous sentez infirme jusqu’au moment où vous comprenez petit à petit que pour lui, ce qui était vrai il y a un instant, dans telle ou telle circonstance, ne l’est plus nécessairement maintenant dans les mêmes circonstances! C’est simple et net et il faut le prendre comme ça. Même si à partir de là, à chaque fois, vous ne pouvez aller nulle part et que vous restez Gros-Jean comme devant tandis que lui rigole en douce (sa spécialité), ses défenses ayant encore bien fonctionné!

Quand on aime Georges, cette ambivalence n’est cependant jamais perçue de façon négative. Bien au contraire. Elle exerce sur nous une fascination certaine. Et puis, ses numéros sont devenus avec le temps d’une telle virtuosité! D’autant plus que franchi un certain cercle, l’homme est chaleureux, extraordinaire, disponible. Mais quand on l’aime pas, mon Dieu que ça doit être terrible! Je ne voudrais pas, entre autres, être dans les souliers de ses interlocuteurs lorsqu’il charrie les dossiers du syndicat!

Risquerai-je plus loin mes approximations? Il le faudrait bien car le mystère qui entoure la personnalité de l’intimé n’a pas empêché le fait qu’il soit devenu un des meilleurs directeurs de la photographie, dans pas mal grand à la ronde et qu’il soit en train de prendre une place d’honneur parmi les grands documentalistes. Y-a-t-il quelque part lien de cause à effet?

J’ai souvent vu Georges, même par vent arrière et qui soufflait droit, poussant directement vers l’objectif visé, procéder par bordées. Présenter son flanc droit, ensuite son flanc gauche, comme s’il aimait être léché de partout par les difficultés avant de se laisser porter vers le but à atteindre. Au début je fermais les yeux croyant que c’était là les signes extérieurs d’une complexion intime qui ne me regardait pas. Mais à la longue, le procédé tout de même m’intrigua et je décidai de faire fi de ma pudeur et de pousser plus avant mon observation.

C'EST PAS  LA FAUTE À JACQUES CARTIER (1967)
C’EST PAS DE LA FAUTE À JACQUES CARTIER (1967)
© ONF

Quelqu’un qui ne connaîtrait pas Georges et qui suivrait de près sa manœuvre pourrait conclure que le gars a tout simplement le don de rendre difficile ce qui pourrait être facile. Je crois que ce n’est pas aussi simple que cela. D’autant plus que personne ici peut se vanter de posséder, par science infuse, tous les sujets qu’il va traiter et qu’on a vu beaucoup de cinéastes choisir leur paire de rames — et même en changer! — une fois le bateau lancé. Que Georges se donne quelque répit en louvoyant, ce n’est que de bonne guerre. Mais dans son cas il me semble y avoir autre chose de beaucoup plus important rattachée à ses bordées. Et je crois avoir décelé que pour lui l’objet fondamental de toute démarche n’est pas nécessairement de se rendre au plus vite d’un point à un autre, mais surtout de comprendre pourquoi il est appelé à parcourir l’espace en question et ce que le mouvement risque de modifier en lui.

Ce n’est pas facile d’expliquer ce genre de choses, aussi qu’on me permettre une comparaison. Avec Jacques Godbout par exemple. Le principal génie de Jacques — car cet autre ami très cher est habité par plusieurs talents qui contribuent d’ailleurs pour notre plus grand bénéfice à tous à son enrichissement personnel! — est de savoir découvrir tous les pourquoi et les comment en sautant d’un projet à un autre à une vitesse qui nous donne le vertige, tandis que le processus de Dufaux inscrit toute la nécessité de son questionnement à l’intérieur de l’espace qui sépare son point de départ de son premier point d’arrivée. Est-ce plus clair maintenant? Non. Et bien je m’arrête. Peut-être au fond qu’on aurait dû demander à un autre de suer sur ce portrait; un autre qui aurait été plus objectif, moins poigné que moi par l’envie de témoigner de tout ce que cet homme m’a appris et que j’ai finalement si mal retenu.

Bon voyage en Chine tout de même, mon cher Georges!

Clément Perron
Le 8 février 1979

C'EST PAS  LA FAUTE À JACQUES CARTIER (1967)
C’EST PAS DE LA FAUTE À JACQUES CARTIER (1967)
© ONF