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LES ENFANTS DES NORMES

LES ENFANTS DES NORMES (1979)
LES ENFANTS DES NORMES (1979)
© ONF

Comment l’école “normalise” en douce la réussite des uns, l’exclusion des autres…

Voilà un document qui ne pourra laisser personne indifférent à une heure où, au Québec, nous sommes inondés… et la pluie ne semble pas devoir s’arrêter… de Rapports et de “Livres” aux couleurs les plus variées et aux propos disparates et souvent contradictoires; discours officiels ponctués par d’étranges silences autour de plusieurs failles graves de la plomberie scolaire que certains ont sans doute intérêt à taire et que d’autres doivent alors ramener à la surface au risque de venir agiter le calme rassurant de l’apparente harmonie sociale.

Le mythe de l’école “unique” qui vole en éclats…

LES ENFANTS DES NORMES nous plonge dans l’univers d’une polyvalente; il nous fait vivre de l’intérieur plusieurs épisodes de cette vie scolaire en nous enveloppant d’une succession d’images dont le mélange de tendresse et de violence nous bouleverse et nous révolte tout à la fois. Nous devenons les témoins de cet univers, traversé de contradictions, où les divers acteurs, élèves, professeurs, administrateurs, aux prises avec le jeu des multiples contraintes qui les enserrent de toute part, tendent chacun à leur manière de naviguer dans ce courant qui aspire les uns vers le haut, les autres vers le bas.

C’est avec courage et lucidité que le cinéaste brise nos certitudes tranquilles et notre bonne conscience en laissant l’authenticité de l’image et de la parole nous dévoiler ces ombres tragiques de la réalité scolaire que nous refusons habituellement d’explorer. Bercés par leurs illusions démocratiques d’égalité, certains pouvaient croire que l’école était un lieu où tous avaient accès au savoir. Le mythe éclate : il n’y a plus “une école pour tous”, mais plusieurs filières qui serpentent à l’intérieur de la même école. Les mécanismes impitoyables de sélection divisent les élèves : voie “enrichie”, voie “régulière” pour certains, voie “allégée”, secteur professionnel pour d’autres… C’est la gare de triage. On y entre pour se faire aiguiller, “orienter” selon ses “aptitudes” et ses “dons”.

Décidément, l’idéologie des “dons” a la vie dure; mais faut-il s’en étonner, puisqu’elle permet de légitimer les pratiques du classement en camouflant leur logique sociale. Il y a les “bons” élèves, ceux qui sont heureux dans une atmosphère régie par des normes qui leur conviennent; et il y a ces élèves “récalcitrants”, “indisciplinés”, qui se sentent malheureux et étrangers dans cet univers auquel ils tentent d’échapper par une résistance souvent diffuse : ce n’est pas leur école, mais celle des autres.

Une caméra complice des victimes du système scolaire…

Ces “exclus”, ces “marginaux”, ces “étrangers” du système scolaire, nous apprenons à les aimer grâce au regard tendre d’une caméra qui devient leur complice et prend leur parti. C’est le drame de ces “déchets” de l’école qui, le long de leur parcours, vont rencontrer certains enseignants qui accepteront de les respecter en leur redonnant la parole que la violence des normes leur avait enlevée. Mais qui sont donc ces “étrangers” victimes de l’école? Pendant quelque temps, ils pourront échapper à l’exclusion et à l’impuissance d’une institution qui trouvera son expression ultime dans le rituel absurde de la comparution d’un “irrécupérable” devant le conseil de discipline : simulacre de procès sommaire où l’accusé sans défense est condamné d’avance par un tribunal pour incapacité de son conformer aux règles définies par et pour d’autres. Aura-t-on enfin compris que, pour les “étrangers” de l’école, celle-ci ne peut prendre que la forme d’un univers carcéral?

De l’école… aux enjeux d’une société de classes…

Cette exploration de ce microcosme social qu’est la polyvalente met à jour les effets différentiels des multiples contraintes qui l’habitent : intériorisation réussie pour les “élus” et ratée pour les “exclus” qui se retrouvent dans une école inadaptée. Sans doute, perçoit-on combien ce milieu n’est que le reflet des inégalités sociales.

Cependant, en cherchant à se centrer trop exclusivement sur les problèmes de l’organisation scolaire, ne risque-t-on pas d’évacuer l’essentiel en empêchant le questionnement de franchir le pas de l’école? On peut avoir l’impression que les normes régissant le fonctionnement de la polyvalente sont principalement “scolaires” alors qu’elles relèvent d’abord et avant tout d’une logique sociale. Peut-on saisir la signification réelle de toutes ces pratiques sans sortir de l’appareil scolaire dont l’idéologie est commandée de l’extérieur par les structures économiques et politiques? Par exemple, le déroulement des séances d’orientation professionnelle peut-il s’expliquer autrement que par les impératifs de la production qui renvoient aux intérêts des groupes dominants dans une société de classes?

En outre, n’aurait-il pas fallu que l’œil complice de la caméra projette son regard non seulement sur le vécu scolaire des “exclus” mais aussi sur les conditions sociales concrètes auxquelles ils sont soumis : milieu familial, logement, etc…? Voilà qui aurait élargi le débat, portant la critique en dehors de l’école sur le terrain des enjeux politiques : qui sont les défavorisés et les privilégiés de l’école? Les privilèges scolaires ne sont-ils pas la traduction des privilèges sociaux? Pensons seulement aux conséquences, pour certains “enfants des normes”, d’une fermeture d’usine comme la Cadbury, qui réduit les familles au chômage, à la pauvreté et provoque la dislocation de tout un quartier. À certains égards, le film perpétue le mythe de l’autonomie de l’école et, ce faisant, nous porte à rechercher des solutions uniquement scolaires à des problèmes dont les racines sont essentiellement sociales.

Un outil d’animation… et de lutte?

Ce document peut constituer un excellent outil de réflexion sur l’école. Cependant, pour être efficace, il doit être utilisé comme un instrument d’animation qui permette de déboucher non seulement sur une véritable prise de conscience des problèmes vécus dans le milieu scolaire, mais aussi sur une analyse critique des inégalités sociales et des structures qui les engendrent. Ainsi peut-on espérer qu’il suscite et alimente à la fois une action pédagogique et une lutte sociale et politique.

Michel Vanier

Février 1979