La Cinémathèque québécoise

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Le soleil à l’ombre…

La Cinémathèque québécoise me demande d’écrire quelque chose sur mon expérience personnelle de travail avec Georges Dufaux.

Ces personnes ne savent pas ce qu’elles me demandent, mais le Georges le sait très bien.

En fait, je suis très embarrassée. Je ne sais quoi écrire. C’est toujours comme ça quand on en aurait beaucoup à dire. J’ai failli lui lancer un défi, ce qui ne l’aurait pas étonné, en lui posant la gageure suivante : « tu me donnes $10.00 à chaque bon mot que je réussis à dire de toi », mais il m’aurait répondu que je suis bien capable d’inventer des mots parce que j’aime bien l’argent.

Si je lui disais que je suis presque fière d’avoir été sa collaboratrice, il me répondrait que c’est lui qui, bientôt, sera presque fier de dire que j’ai été sa collaboratrice.

Pour moi, la rétrospective Georges Dufaux se concentre particulièrement autour des films “À VOTRE SANTÉ”, “AU BOUT DE MON ÂGE”, “LES JARDINS D’HIVER”, puisque c’est à ces films que j’ai collaboré. Ceci ne m’empêche pas d’apprécier l’ensemble de l’œuvre de Dufaux. Je parle donc ici de cette période de 1973 à 1976, car c’est surtout durant cette période que j’ai appris un peu à le connaître. J’en parlerai donc à ma manière, je n’ai malheureusement pas la plume d’un Clément Perron.

LES JARDINS D'HIVER (1976)
LES JARDINS D’HIVER (1976)
© ONF

Même s’il est né dans une ville monotone, celle de Lille en France, Georges n’est pas pour autant un homme monotone. Discret, il peut passer inaperçu, on le reconnaîtra plus à la chemise dépassant de son pantalon qu’à une performance à la Don Juan, à son célèbre marmonnement qu’à de grands discours, quoiqu’il soit bien capable d’envolées lyriques!

Drôle, il l’est, même s’il ne m’a pas toujours fait rire… Je dirai même que c’est une caractéristique essentielle pour pouvoir travailler avec Dufaux, celle d’avoir un bon sens de l’humour. Heureusement assez bien armée de ce côté, Dieu soit loué, je me suis souvent laissé désarmer par son côté comique. J’aime rire, et il est capable de faire rire. Je pense que pour lui, une journée sans faire rire, doit être une journée presque perdue.

Mais, il ne perd pas grand temps, c’est ce qu’on appelle “un gros travailleur”. Alors avec lui, on apprend la rigueur, pas question d’aller flâner à la cafétéria de l’ONF ou d’arriver avec dix minutes de retard. C’est un acharné du travail. Il vous dira qu’il doit travailler beaucoup pour combler le talent qu’il n’a pas, Georges étant humble. Mais il n’est pas loin de m’avoir fait comprendre que le talent se développe à force de travail.

Il est donc préférable d’avoir des prédispositions pour l’exigence, la discipline, l’amour du travail si on veut travailler avec lui sans trop souffrir.

L’indécision le fait parfois hésiter de trop. Il m’a toujours trouvée prétentieuse parce que j’avais tendance à prendre des décisions rapidement. Il me trouve d’ailleurs toujours aussi prétentieuse, mais ce que je ne lui dis pas, c’est que maintenant, moi aussi, j’affronte l’indécision…

C’est un tendre. Même s’il paraît inébranlable et quelquefois même inabordable, il a une tendresse (parfois acide) pour la vie en général.

S’il vous arrive un malheur, il réussira à sympathiser avec vous, juste par son silence.

Sa lucidité est fascinante et lui procure occasionnellement des lueurs de génie. C’est cette même lucidité qui le rend parfois si souffrant ou torturé.

Sa capacité de transmettre l’acquis de sa longue expérience et de son immense métier en fait un bon enseignant, à la condition de lui poser des questions. Alors, il peut devenir très loquace et vous expliquer tellement de choses que vous risquez de ne plus rien comprendre. En ce qui me concerne, j’ai toujours eu l’impression de ne jamais rien savoir tellement il savait plein de choses.

Il m’a appris beaucoup, surtout à beaucoup travailler. Je me sens aujourd’hui privilégiée d’avoir pu faire “l’école Dufaux”. C’est une difficile mais excellente école. Là, je ne sais vraiment pas ce qu’il pourrait répondre…

Je souhaite qu’il puisse continuer à former d’autres cinéastes, car s’il est assez “vieux” pour mériter à juste titre une rétrospective sur sa carrière, il ne le sera jamais assez pour prendre sa retraite.

Il y a une autre qualité qu’il m’a apprise, une qualité dont on parle peu aujourd’hui, on l’a oubliée peut-être, un mot d’autrefois. C’est l’humilité.

Si je le révélais à Georges, il me répondrait que cela n’empêche pas de revendiquer sa place au soleil, et je lui rétorquerais, faut-il encore savoir préférer le soleil à l’ombre!

Et on ne saurait jamais lequel de nous deux avait eu le plus raison…

Fin de l’épisode.

Son ex-collaboratrice,
Diane Létourneau
février 1979