La Cinémathèque québécoise

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Table ronde
(Raymond Cloutier, Paule Baillargeon, Luce Guilbeault et Marcel Sabourin)

Copie Zéro : Comment devient-on acteur ou actrice de cinéma?

Paule Baillargeon : Il faut, pour une fille, qu’elle joue nue dans son premier film. Tel a été mon cas. J’ai dû remplacer une actrice qui s’était désistée à la dernière minute parce que son mari s’opposait à ce qu’elle apparaisse nue dans le film. C’était pour ENTRE TU ET VOUS de Gilles Groulx.

Luce Guilbeault : J’ai commencé par la réalisation, avec Guy Borremans, d’un film perdu aujourd’hui qui s’intitulait L’OISELEUR, LA FEMME, LA MAISON. J’y tenais un rôle en plus d’y avoir écrit le texte commentaire. À part cette première expérience, j’ai vraiment débuté au cinéma avec LA MAUDITE GALETTE en remplaçant, moi aussi, une comédienne qui avait renoncé au rôle. Je jouais beau­coup au théâtre et il était difficile de percer au cinéma à ce moment-là. Les cinéastes ne fréquentaient pas beaucoup les théâtres.

Raymond Cloutier : Gilles Carle cherchait un petit “bum” pour son film RED. Je l’ai rencontré et une semaine plus tard je jouais mon premier rôle au cinéma. Ce fut une ma­nière assez courante de commencer. Selon une habitude ré­pandue chez nous, la décision de m’engager fut prise la veille du tournage.

Marcel Sabourin : Que veux-tu? Les cinéastes eux-mêmes n’apprennent qu’à la dernière minute s’ils peuvent, oui ou non, tourner leur film.

Raymond Cloutier : Il serait intéressant pour les acteurs d’être les partenaires du projet et de partager avec les auteurs cette angoisse de la préparation d’un film. Il en dé­coulerait une meilleure approche des rôles et la qualité du film en serait rehaussée pour autant. Cette habitude de nous intégrer au film qu’à la dernière minute dénote le peu de place que l’on nous accorde dans le processus de création.. Les acteurs, ici, ne tiennent pas un rôle essentiel dans la production des films. C’est une des raisons du peu de succès du cinéma québécois.

Marcel Sabourin : De mon côté ce fut dans IL NE FAUT PAS MOURIR POUR ÇA que j’ai vraiment amorcé ma carrière au cinéma. Grâce au hasard d’une rencontre avec Jean Pierre Lefebvre et au fait que Marguerite Duparc se souvenait de mon rôle dans UBU, j’ai pu collaborer à leur projet de film.

Luce Guilbeault : À cette époque on ne passait jamais d’auditions; maintenant les jeunes comédiens sont souvent sollicités pour des tests de ce genre.

Copie Zéro : Qu’est-ce que ça veut dire pour vous « être acteur de cinéma »?

Raymond Cloutier : Dans l’absolu, c’est l’expression opti­male, la plus intime aussi, de la vérité et de la créativité. Dans la pratique, ce n’est pas le domaine où j’ai pu me révéler pleinement. J’en suis un peu déçu et j’aimerais qu’un jour cet absolu ne soit pas aussi éloigné.

Paule Baillargeon : C’est une manière de me poser comme moderne. C’est aussi participer à l’oeuvre de quelqu’un que j’aime. Ce que j’aime par-dessus tout c’est le faire, c’est-à-dire être sur le plateau de tournage.

Luce Guilbeault : D’abord c’est aimer le cinéma pro­fondément. C’est aussi l’activité que je peux faire le plus fa­cilement même si cela exige beaucoup de travail. Je n’ai pas été étonnée lorsque je me suis vue dans LA MAUDITE GALETTE, c’était exactement ce que je “voyais” en dedans de moi. C’est, pareillement à Paule, le plaisir de par­ticiper à l’ouvrage de quelqu’un que j’aime… mais j’aime peut-être trop difficilement.

Marcel Sabourin : Il y a peu de grands rôles au cinéma comme il y en a au théâtre. Il m’est apparu assez facile d’in­terpréter mes rôles au cinéma, à part quelques-uns dont J.A. MARTIN parce que très retenu, LES SMATTES à cause du travail d’improvisation et LA MORT D’UN BÛ­CHERON pour la composition d’un personnage d’âge dif­férent du mien. Ma carrière au cinéma c’est comme un train fleuri qui traverse ma vie à partir du moment où j’ai fait IL NE FAUT PAS MOURIR POUR ÇA jusqu’à DOUX AVEUX. Ce fut une période assez étrange et facile durant laquelle j’ai réussi à assurer un peu ma subsistance tout en participant à un grand nombre d’oeuvres parfois en n’y donnant qu’un ou deux jours de ma vie. C’est très loin du théâtre où tu dois dépenser tellement d’énergie pour porter une pièce qui parfois n’est même pas une création. Au cinéma, en quelques jours de tournage, tu peux collaborer à une oeuvre complète. Il m’est arrivé d’apparaître cinq minutes à l’écran et me faire remarquer au point que des gens m’en parlent plusieurs années plus tard. C’est assez ex­traordinaire. Cet avantage n’existe qu’au cinéma. Bien sûr que pour un rôle important, l’épuisement à la fin du tour­nage est aussi présent qu’après une série de représentations à la scène.

Copie Zéro : Peut-on dire que l’acteur pratique avant tout un métier d’interprète?

Paule Baillargeon : Il y a toute une partie de ce métier qui ne m’intéresse pas. Jouer un rôle que je n’aime pas est inutile et une perte de temps. C’est trop facile d’être un poseur. Cela m’ennuie chez les autres et encore plus chez moi. Être inter­prète, je ne sais pas ce que cela veut dire. Je me considère comme un auteur. Je m’investis totalement dans mes rôles. J’essaie de produire un personnage qui peut quelquefois être plus riche que dans le scénario.

Marcel Sabourin : Être interprète, ça veut dire essayer de faire valoir dans un texte les aspects qui te sont les plus personnels. C’est surtout valable au théâtre, car au cinéma l’anecdote de tout ce que tu es, tes idiosyncrasies (batte­ments des paupières, gestes, tics, façons d’être en général) comptent énormément. L’idéal au théâtre serait d’aborder le rôle en se faisant le plus “neutre” possible. Cela est plus difficile au cinéma.

Raymond Cloutier : Un bon interprète est celui qui sait quand il faut cesser de l’être. Il peut alors devancer son personnage et ne plus proposer qu’une servile imitation de celui-ci. Au théâtre, comme au cinéma, il faut ramener à soi tous les rôles.

Luce Guilbeault : Certains aspects de notre personnalité peuvent être livrés plus facilement. Un bon metteur en scène ira chercher chez toi ce que tu ne montres pas aisément.

Marcel Sabourin : Au cinéma les conventions théâtrales ne tiennent pas. Il est difficile, par exemple, d’accepter un Robert De Niro bourré pour donner l’impression d’un grossissement. On le fait engraisser réellement. La tech­nique cinématographique révèle l’acteur crûment.

Copie Zéro : Quelles sont les qualités que vous attendez d’abord d’un metteur en scène, d’un directeur d’acteurs?

Paule Baillargeon : C’est quelqu’un qui sait te regarder et qui peut, par conséquent, te renvoyer une image de toi-même que tu livreras par la suite.

Raymond Cloutier : Le problème c’est que les films ne sont pas basés sur le jeu des acteurs. Nous ne pouvons pas être vus, car nous sommes enfermés dans une petite définition du plan, de la séquence ou du mouvement de caméra. Dans les pays où la tradition cinématographique origine du théâtre, l’importance accordée au jeu de l’acteur est manifeste. Toute cette machine que l’on appelle le cinématographe, est mise en branle par les personnages c’est-à-dire les acteurs. Ici, je me suis toujours senti oppressé par les cadrages, les obligations de mouvements et toutes sortes d’autres raisons qui nous rangent au second plan. Notre cinéma n’a peut-être pas toute l’envergure qu’on lui souhaite parce que justement les acteurs n’y sont pas les éléments moteurs.

Paule Baillargeon : L’acteur de cinéma n’est jamais aux commandes. Dans la composition d’une image, la tasse de café est aussi importante que lui.

Raymond Cloutier : Dans les films italiens ou américains, tous les accessoires, tous les décors semblent être au service des personnages. L’efficacité dramatique est le but re­cherché avant tout. Et qui d’autre que les acteurs peut rendre la force d’émotion nécessaire à tout film?

Luce Guilbeault : J’attends d’un metteur en scène qu’il sache pourquoi il fait son film et qu’il soit capable de nous le dire. Il doit aussi comprendre la nécessité des répétitions avant le tournage. Je lui demande également d’être intelligent et sensible, d’aimer beaucoup le cinéma et de posséder un point de vue moderne sur le jeu des acteurs. Nous sommes habituellement dirigés d’une façon très ancienne. Le “son” de nos films ressemble à celui du mauvais cinéma français des années 30 et 40.

Paule Baillargeon : Un réalisateur peut expliquer et nous faire comprendre son film de multiples façons, comme il y a d’ailleurs d’innombrables manières d’être aimé. Avec Denys Arcand par exemple, qui est réputé pour ne transmettre que peu d’informations, il m’est arrivé dans GINA, de compter intérieurement jusqu’à dix selon sa demande lors d’une prise en gros plan. Je l’ai fait parce que j’avais confiance en Denys et que j’ai cru qu’il pouvait aussi se passer quelque chose en dehors des mots. Ce plan fut l’un des plus réussis pour moi et pour l’ensemble du film. Il y en a d’autres qui, comme Claude Jutra, peuvent te donner leur âme quand ils te diri­gent.

Raymond Cloutier : Marcello Mastroianni n’a pas besoin pour jouer ses rôles de recevoir d’explications très élaborées de la part de Fellini. Il sait, depuis , que le personnage qu’il interprète est cet archétype de l’homme italien que Fellini explore depuis le début. Ils le connaissent bien cet individu et, de film en film, nous parlent de lui. Notre pro­blème, notre grande insécurité aussi, c’est qu’il est rare pour un acteur québécois de représenter des personnages de notre société qui aient une telle envergure. L’art dramatique n’est-il pas l’art de représenter par le jeu les archétypes d’un pays?

Paule Baillargeon : C’est comme si les acteurs et actrices d’ici n’appartenaient pas à l’imaginaire québécois.

Raymond Cloutier : Nous n’avons pas encore passé notre période de réalisme.

Marcel SabourinJ’attends d’un réalisateur qu’il me mette à l’aise, qu’il soit cohérent et qu’il possède une grande com­pétence technique. C’est beaucoup demander à une seule personne, mais je n’exige pas qu’elle saute des étapes dans l’évolution de notre cinématographie. Notre cinéma s’est développé avec des gens qui venaient du documentaire; ils connaissaient très bien la matière filmique et très peu la ma­tière dramatique. Du point de vue de la scénarisation, con­trairement à ce qui se fait ailleurs, nous explorons peu les émotions extrêmes et les conflits entre les personnages. On devrait attendre d’un scénario des actes et des compor­tements qui obligent les personnages à se révéler totalement, à s’accoucher. C’est ainsi qu’en scénarisation classique on réalise l’impact émotif. C’est aussi de cette ma­nière, par de riches personnages en état de conflit qu’on oblige l’acteur à montrer ce qu’il a dans la tête et dans le ventre; à aller au bout de son métier.

Raymond Cloutier : Il existe une tradition cinématogra­phique qui veut que le scénario soit écrit pour des person­nages, que l’aventure du film soit basée sur eux. Chez nous les films ne reposent presque jamais sur les acteurs. Au Canada anglais dans RIEL et TWO SOLITUDES j’ai, par contre, senti que je devenais un archétype; toute la machine cinéma se révélait comme au service de mon incarnation du rôle.

Copie Zéro : Êtes-vous plus intéressés par le réalisateur que par le sujet du film?

Paule Baillargeon : Je me préoccupe beaucoup de l’oeuvre du réalisateur, mais quelquefois c’est le sujet qui me fascine. Par exemple pour VIE D’ANGE j’ai embarqué à cause de l’histoire, du “flash” que Pierre Harel m’a raconté.

Marcel Sabourin : Je ne refuse jamais un film et, sauf de très rares exceptions, j’ai été heureux de tous les tournages que j’ai faits. Je fais toujours confiance au réalisateur même si je me rends compte des nombreuses faiblesses du scénario ou de la direction d’acteurs. Je m’arrange pour donner toujours le meilleur tout en essayant d’être le moins malheureux possible.

Luce Guilbeault : Je n’ai presque jamais refusé de films. Le scénario devient de plus en plus important dans mon choix. Idéalement j’aimerais pouvoir tourner un scénario sans en changer une ligne. La qualité du personnage m’importe beaucoup aussi et je voudrais qu’on m’offre des rôles diffé­rents de ceux que j’ai déjà joués. Les réalisateurs d’ici ne réussissent pas à fantasmer sur les acteurs, ils ne nous imaginent pas dans des rôles variés.

Copie Zéro : Est-ce que vous trouvez que les réalisateurs sont assez exigeants?

Paule Baillargeon : Ils ne savent pas jusqu’où nous pouvons aller. Ils ne cherchent pas à obtenir le meilleur de nous-mêmes.

Raymond Cloutier : Souvent ils ont des exigences extrêmes et absurdes qui ne nous font pas grandir. Ils ne s’arrêtent pas pour nous regarder, pour chercher ce qu’on pourrait vé­ritablement leur donner. Notre capacité de dramatisation est rendue plus loin que notre cinéma. Il est très blessant de se faire dire que nous jouons trop théâtral comme si le travail à la scène ne valait rien et que “jouer faux” ou “en mettre trop” ça veut dire théâtral.

Copie Zéro : Quels genres d’indications aimez-vous recevoir d’un réalisateur?

Raymond Cloutier : Quand le scénario est bien élaboré, il n’est pas nécessaire de nous en donner. Évidemment il est toujours utile d’avoir une appréciation de la scène tournée. Celle-ci nous est souvent donnée par le caméraman.

Paule Baillargeon : Quelle que soit la manière dont le réa­lisateur parvient à expliquer les choses, s’il est passionné par ce qu’il fait, il va nous transmettre le ton juste.

Marcel Sabourin : Je ne sais pas comment je voudrais techniquement être dirigé, mais j’apprécie que l’on soit passionné, cohérent, simple, intéressé et respectueux de l’être humain que je suis. Je suis alors prêt à tout jouer, quelles que soient les techniques utilisées.

Copie Zéro : Est-ce que vous acceptez que le réalisateur mime la scène pour vous?

Luce Guilbeault : Oui s’il est aussi comédien. Quelquefois c’est sa seule façon de transmettre ce qu’il veut dire.

Raymond Cloutier : C’est très rare ceux qui osent expliquer des scènes en les jouant devant toi. Ils sont souvent trop gênés pour le faire. Il est curieux de constater, par ailleurs, le très petit nombre de réalisateurs qui s’intéressent à la mise en scène théâtrale et au travail avec les acteurs en dehors du tournage du film. Ils auraient le temps puisqu’ils ne tournent pour la plupart que tous les trois ou quatre ans. Il s’agit pourtant du même art dramatique, au cinéma comme au théâtre.

Luce Guilbeault : Je connais une jeune cinéaste qui, voulant assister à des mises en scène théâtrales, a été refusée à une demande de bourse d’études par un jury composé de ci­néastes.

Paule Baillargeon : Souvent les réalisateurs n’aiment pas les comédiens qui manifestent leur intelligence. Ils ont peur de l’auteur qui est en toi. Un acteur est un auteur et il peut être redoutable pour le réalisateur qui n’a pas confiance en lui. Ils préfèrent les modèles esthétiquement beaux qui prennent bien la lumière et qui se moulent parfaitement bien à leurs exigences.

Copie Zéro : Est-ce que vous avez déjà vécu des rapports de force avec des réalisateurs? Qu’arrive-t-il quand il y a conflit?

Raymond Cloutier : Oui, trop souvent hélas. Dans certains films il faut que tu défendes des idées auxquelles tu crois profondément. Dans RIEL j’ai fait changer des aspects du scénario qui, à mon avis, ne rendaient pas une image juste du personnage. Quand tu habites un rôle pendant deux mois il est normal de porter quelques vérités du personnage et d’offrir des options différentes. Cela est difficile à faire ac­cepter aux auteurs. C’est une question de respect que l’on doit nous porter.

Paule Baillargeon : C’est comme si l’on nous utilisait pour le pire et non pour le meilleur.

Luce Guilbeault : Les intuitions que je peux avoir sont souvent perçues comme des caprices. J’insiste pour qu’il y ait des répétitions et des discussions sur le scénario avant le tournage. Cette étape aide à nous démystifier mutuellement et à éviter les relations d’autorité. Malgré cela il y a tou­jours des rapports de force inévitables…

Paule Baillargeon :… parce que le cinéma est très hiérar­chisé et que dans chacune des fonctions le responsable impose son autorité. Par exemple, c’est la maquilleuse et l’habilleuse qui savent ce que tu dois porter, on ne nous consulte et ne nous écoute que rarement à ce sujet. Ultime­ment, bien sûr, c’est le réalisateur du film qui a raison sinon il n’y a pas d’unité dans l’oeuvre. Tout ce qu’on demande c’est la possibilité de dire notre opinion.

Marcel Sabourin : C’est le metteur en scène qui, en défini­tive, doit pouvoir juger si l’acteur a ou n’a pas raison.

Raymond Cloutier : Il est très angoissant d’être méprisé sur le plateau de tournage et aimé en d’autres circonstances. Il ne suffit pas d’être apprécié et écouté au restaurant.

Copie Zéro : Avez-vous la possibilité de vous entraîner entre les films, par des ateliers ou autrement?

Raymond Cloutier : C’est une des grandes lacunes chez nous; il n’y a aucune école d’acteurs de cinéma ni de labora­toires de développement de l’acteur. J’aimerais pouvoir pousser plus loin en atelier mon expérience actuelle d’ac­teur.

Paule Baillargeon : L’acteur de cinéma prend sa formation dans son quotidien. Il prend le visage de sa vie, de son âme. C’est un art qui s’apprend surtout par une réflexion conti­nuelle à son corps, à ses attitudes, à sa voix, etc.

Luce Guilbeault : Regarder les autres acteurs et actrices est un exercice très stimulant aussi. Mon travail à la scène nourrit également pour le cinéma.

Copie Zéro : Souhaiteriez-vous improviser des dialogues au cinéma?

Paule Baillargeon : Je l’ai déjà fait, mais je ne le souhaite plus. Les mots du scénario sont trop importants pour les laisser venir comme ça, à l’improviste.

Marcel Sabourin : Il faudrait, pour arriver à bien improviser des dialogues au cinéma, bouleverser complètement les mé­thodes de fonctionnement des tournages.

Raymond Cloutier : Les dialogues écrits dans un scénario sont rarement ciselés au point de les dire comme ça selon le rythme propre au personnage. Il revient à l’acteur de refaire la phrase selon ses émotions et celles du personnage; c’est une forme d’improvisation qui existe souvent.

Marcel Sabourin : Il n’y a rien que je déteste autant que celui qui me dit : “Tu mettras ça dans tes mots.” C’est choquant parce que l’on nous le demande à cause d’un manque, parce que le scénariste ou le dialoguiste n’est pas allé au bout de son travail. Le but recherché n’est pas de nous faire partici­per davantage au film. Je dois dire cependant que dans bien des cas il vaut mieux qu’on nous le demande: le résultat est meilleur. Et je suis loin d’être choqué s’il n’y a que quelques petits remaniements.

Raymond Cloutier : D’ailleurs ce ne sont pas tes mots qu’il faut trouver, mais ceux du personnage.

Luce Guilbeault : Malheureusement les dialogues écrits nous transmettent plutôt la voix des scénaristes ou des dialo­guistes que celles des personnages.

Copie Zéro : Qu’est-ce qui arrive quand vous n’aimez pas le texte que vous avez à dire?

Marcel Sabourin : En général les réalisateurs comprennent qu’il faut l’adapter pour que le jeu soit correct. C’est à la scénarisation qu’il y a eu faille.

Luce Guilbeault : Souvent c’est une langue de concept, tota­lement désincarnée et impossible à dire.

Copie Zéro : Avez-vous votre mot à dire dans le choix des prises? Est-ce que vous allez voir les rushes?

Luce Guilbeault : J’adore voir les rushes et si je n’y vais pas toujours c’est uniquement à cause d’un manque de temps; de toute façon je l’exige dans mon contrat.

Paule Baillargeon : J’ai toujours le désir d’assister aux rushes mais à la fin du tournage j’ai une telle angoisse que je n’ose m’y présenter.

Raymond Cloutier : On m’a déjà empêché de les voir, main­tenant je vais l’exiger par contrat même si je ne pense pas y aller à chaque fois. Dans les moments où je sens que ça ne tourne pas rond, je pourrai évaluer mon travail et me rajus­ter aussitôt le lendemain si nécessaire.

Paule Baillargeon : C’est une marque de confiance de la part des réalisateurs de se servir des rushes en début de tournage pour nous indiquer plus précisément l’orientation qu’ils veulent donner à notre jeu.

Marcel Sabourin : Je préfère pouvoir m’y présenter quand je veux, mais je comprends aussi pourquoi on ne veut pas tou­jours qu’on y participe. C’est une affaire de production et tout le monde ne connaît pas également le processus de la fabrication d’un film pour comprendre ce dont il s’agit. Par contre dans les scènes importantes en début de tournage il m’est très utile de voir les rushes surtout si j’ai quelques dif­ficultés avec le personnage. Cela équivaut à plusieurs heures de conversation avec le metteur en scène.

Copie Zéro : Quel rapport entretenez-vous avec le camé­raman, celui qui définit votre image?

Paule Baillargeon : Quelques fois nous n’avons aucun contact avec lui; cela est très dur, car, comme pour le réalisa­teur, nous devons savoir comment il nous voit.

Raymond Cloutier : Si tu sens qu’il ne t’aime pas, le tour­nage devient insupportable.

Luce Guilbeault : Je force beaucoup le développement d’une relation entre nous deux. Je veux qu’il y ait une complicité affective intense entre lui et moi.

Copie Zéro : Est-ce que vous êtes suffisamment rémunérés?

Paule Baillargeon : Nous devons toujours accepter des cachets moindres puisque les budgets de production sont ridicules. Notre subsistance ne peut malheureusement être assurée par ce métier uniquement.

Raymond Cloutier : Il est significatif que le pourcentage d’argent alloué aux acteurs par rapport à l’ensemble du budget soit si peu élevé. Tant que ce ne seront pas les acteurs qui feront vendre les films, tant qu’ils ne seront pas en avant plan de cette industrie, le cinéma d’ici n’aura jamais une plus grande audience que maintenant.

Marcel Sabourin : À moins d’accepter de faire beaucoup de messages publicitaires ou d’être dans le show business, il y a peu d’acteurs au Québec qui peuvent vivre décemment de ce seul métier. Le marché est tellement petit que le plafond sa­larial, de même que celui de la renommée sont vite atteints. Même si tu es génial pendant dix ans, il n’y a pas une personne de plus qui te connaîtra et tu ne toucheras pas plus d’argent. Le risque de retomber dans un certain laisser-aller est alors très grand.

Raymond Cloutier : Il est anormal que notre cinéma ait une audience aussi restreinte ici même au Québec. 1

Copie Zéro : Y a-t-il des rôles que vous préférez ne pas jouer? Est-ce que le fait de jouer le rôle d’une victime de la société vous dérange?

Marcel Sabourin : Oui, s’il s’agit de rôles avec lesquels, à un niveau primaire, je ne serais pas d’accord pour toutes sortes de raisons, politiques ou autres. Il faut quand même faire at­tention pour ne pas prendre la lettre d’un rôle à la place de son esprit. Il faut considérer aussi le degré de confiance que l’on porte aux auteurs du film.

Luce Guilbeault : Quand j’ai vu le personnage de victime que j’interprétais dans ALBÉDO, j’ai ressenti un choc. J’ai souffert de me voir dans un tel rôle malgré toute la con­fiance que je porte à Jacques Leduc, le réalisateur du film. Par contre, actuellement au théâtre, je joue dans LES FÉES ONT SOIF le rôle d’une prostituée et j’adore ce type de personnage. J’ai beaucoup de plaisir à interpréter ces personnages pleins d’humour et de force même s’ils sont des victimes de la société. Je ne m’aime pas alors je choisis de jouer d’autres personnes. Mais en même temps il y a quelque chose de moi dans tous ces personnages. Par ail­leurs je vis le problème de l’actrice qui vieillit et je me demande comment les cinéastes vont me rattraper dans ma nouvelle image. Il faudra que l’on m’aime beaucoup pour écrire un rôle qui correspond à ce que je suis maintenant.

Paule Baillargeon : Il y a un âge où l’actrice de cinéma n’existe pas. C’est pourtant l’âge de la vie où elle est en pleine possession de ses moyens. Il est très dur d’avoir véri­tablement l’air de son âge au cinéma.

Copie Zéro : Avez-vous déjà joué des rôles écrits ex­pressément pour vous?

Paule Baillargeon : La plupart du temps, il s’agit de réalisateurs-scénaristes qui pensent à nous en écrivant leur scénario sans pour autant dire qu’ils conçoivent les rôles pour des personnes précises.

Luce Guilbeault : J’aimerais voir jusqu’où un auteur pour­rait aller dans un récit en pensant à moi, en tant que co­médienne et comme personne aussi. Je pense que c’est ce que Cassavetes a fait avec Gena Rowlands dans GLORIA.

Paule Baillargeon : Il accepte que cette femme soit intelli­gente et que ça apparaisse à l’écran.

Luce Guilbeault : En tant que femme j’ai évolué dans la vie, mais les personnages que j’incarne sont toujours pareils. Dans GLORIA Rowlands n’est pas automatiquement ma­ternelle et amoureuse.

Paule Baillargeon : Ici les personnages de femmes n’ont pas de spécificité, elles doivent toutes s’uniformiser.

Copie Zéro : Êtes-vous portés à retenir des gestes ou des mouvements qui ont atteint leurs effets dans les films anté­rieurs pour les répéter, les reprendre dans les films subsé­quents?

Marcel Sabourin : Dans le genre de film que l’on fait ici nous serions de très mauvais acteurs si nous répétions des gestes ou des attitudes. Dans un autre genre de cinéma, disons à formule, du style policier ou western, cette habitude est souvent requise pour l’efficacité des archétypes propres aux personnages. Bien sûr, de façon inconsciente nous utilisons de telles habitudes aussi, beaucoup de ces gestes nous appar­tiennent et nous ne pouvons malheureusement les éviter.

Copie Zéro : Aimez-vous ou êtes-vous capable de regarder les films dans lesquels vous avez joué?

Paule Baillargeon : Je déteste ça. Le plaisir c’est au tournage que je le prends. J’aimerais quand même arriver un jour à me voir à l’écran.

Luce Guilbeault : Je n’aime pas me regarder, mais je le fais pour m’étudier et apprendre. Quelquefois c’est très pénible pour des scènes de grandes émotions prises en gros plan. Je trouve ça indécent et je me demande pourquoi je leur ai donné mon âme jusqu’à ce point.

Quelquefois j’ai peur de devenir amère. Je sais que je suis une bonne actrice et j’ai l’impression d’avoir raté quelque chose. J’ai encore un gros potentiel à donner et il n’y a plus rien…

Marcel Sabourin : C’est le problème de tout artiste d’interprétation, quand la demande du pays où il travaille ou de l’art qu’il pratique n’est pas assez forte. Ce n’est pas en tour­nant quelques films dans sa vie qu’il peut être rassasié.

Paule Baillargeon : Le drame d’un acteur c’est celui de sa langue. Il ne peut pas jouer n’importe où dans le monde.

Copie Zéro : Est-ce que dans la vie, dans votre quotidien, vous jouez?

Paule Baillargeon : Oui, beaucoup d’acteurs donnent leur show dans la vie.

Marcel Sabourin : Il y a certains acteurs qui ne jouent pas dans leur quotidien comme il y a des clowns tristes et d’au­tres joyeux. Le grand dilemme d’un acteur c’est de savoir qui il est. Souvent il est porté à vivre son existence comme dans un film.

Luce Guilbeault : Je sens deux personnes en moi. Quand je joue au théâtre, je suis l’actrice; quand j’écris je suis vrai­ment moi-même. Je vis dans un monde imaginaire, mais l’écriture permet de débloquer mes phantasmes et mes personnages propres. Le métier d’actrice me permet d’extravertir mes émotions plus facilement sans que cela soit du jeu nécessairement.

Paule Baillargeon : Je suis devenue une personne renfermée à cause justement du fait que je ne voulais pas avoir l’air d’une actrice dans la vie de tous les jours. C’est un problème de regard, de celui que l’on pose sur moi.

Copie Zéro : Êtes-vous cinéphiles? Croyez-vous que ce soit important pour un acteur de voir beaucoup de films? Quel est le meilleur film que vous avez vu récemment?

Luce Guilbeault : Oui, j’aime beaucoup voir les acteurs au cinéma.

Paule Baillargeon : Maintenant je bouffe moins de pellicule. Je sens comme une douleur de l’image. J’ai la sensation de “voir” sans “pénétrer” dans les choses. La révolution de l’image commence à se faire sentir dans nos cerveaux. On ne sera plus jamais les mêmes. Il y a des aspects de la vie, ma­térielle et émotive, qui n’existeront plus qu’au cinéma.

Marcel Sabourin : Je ne suis pas un grand amateur de spec­tacles et je n’aime pas me programmer à l’avance. Je ne vais donc pas souvent au cinéma. Je regarde par contre plus de films qu’avant depuis que je possède un magnétoscope à vidéocassette. Parmi les plus beaux films que j’ai vus ré­cemment il y a LE GUÉPARD de Visconti. Ce film parle à la fois de politique, de vieillissement et de mort avec une in­telligence rare au cinéma. Un autre très bon film dont je me souviens c’est RAGING BULL et je ne comprends pas qu’il n’ait pas gagné l’Oscar du meilleur film. J’ai aussi été étonné par MON ONCLE D’AMÉRIQUE d’Alain Resnais, une étude sur la psychologie quotidienne réalisée avec une belle et grande simplicité.

Paule Baillargeon : J’aime toujours beaucoup de Fellini. Les films de Wenders, Godard et Buñuel m’impressionnent aussi. Et RÉJEANNE PADOVANI de Denys Arcand.

Luce Guilbeault : Parmi les films québécois récents, SONA­TINE de Micheline Lanctôt est un film remarquable.

(Propos recueillis au magnétophone par Pierre Jutras, le 20 août 1984 et revus par les participants. Photos Maria Pirès)

Notes:

  1. Raymond Cloutier, nous ayant quitté à ce moment-ci, n’a pu participer à la suite de la table ronde.