La Cinémathèque québécoise

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De retour aux dimensions locales sur le chemin des pays d’en haut

La production d’UN HOMME ET SON PÉCHÉ

Toute cette conjoncture devait naturellement modifier les plans et les visées de la QP Au lieu d’envisager la grande production bilingue, les débouchés sur les marchés étrangers et la diffusion aux USA ou en Grande-Bretagne, Paul L’Anglais doit reformuler son credo en fonction du marché local 1. De toute manière il doit se rendre à l’évidence: toutes ses démarches, tous ses projets échouent. Et la question de la distribution des films n’a pas bougé d’un pouce depuis le désintérêt de Rank. Durant plus de 18 mois, QP ne tourne aucun film; seuls parfois ses studios sont loués à d’autres compagnies. L’Anglais se réoriente donc sur un terrain qui lui est familier: le radioroman. Il sait le public québécois friand de ces aventures radiophoniques et estime que les adapter amènera automatiquement le succès. D’accord, il ne peut compter sur une audience internationale (tout au plus sur la diaspora francophone de la Nouvelle-Angleterre, du Manitoba, du Nord-Ontario ou des Maritimes), mais alors pourquoi ne pas tourner cette faiblesse en force, mettre en valeur l’aspect culturel local que représentent ces œuvres et s’en tirer à meilleur compte que pour LA FORTERESSE.

Pour matérialiser sa nouvelle orientation, L’Anglais jette son dévolu sur un des plus célèbres, sinon le plus célèbre radioroman québécois : UN HOMME ET SON PÉCHÉ de Claude-Henri Grignon. L’Anglais connaît la plupart des artisans de cette émission. Elle correspond à merveille au sujet canadien qu’il recherche. Il sait que depuis sa diffusion, le public s’est attaché à cette œuvre dans laquelle il se reconnaît. Il sait aussi que ce même public adore voir ses interprètes préférés dans les rôles qu’ils jouent à la radio. D’ailleurs Grignon a lui-même compris cela, qui tira de son roman-radioroman plusieurs paysanneries 2. L’Anglais se trouve donc une voie toute tracée pour faire en sorte que l’année 48 ne soit pas comme celle qui la précède, sans tournage.

L’Anglais doit d’abord solutionner deux problèmes: les acteurs et le réalisateur. Que ce soit pour LE PÈRE CHOPIN ou pour LA FORTERESSE, la critique fut toujours unanime à dénoncer l’absence de personnalité et d’imagination de Fédor Ozep. Plusieurs ont non seulement pressés la QP de ne plus faire appel à ce tâcheron, mais encore suggéré de recruter un réalisateur local plus à même de comprendre et de rendre “nos” œuvres. Or Guy Mauffette avait assuré la mise en scène radiophonique et théâtrale de UN HOMME mais ne possédait aucune expérience cinématographique sauf celle d’avoir joué dans LE PÈRE CHOPIN. Il fallait donc trouver quelqu’un d’autre. C’est à cette époque que la rumeur parle de Marcel Pagnol qui connaît bien le peuple, les paysans, l’atmosphère décrits par notre Pagnol local, maire de Ste-Adèle et préfet de comté. Nous avons vu tout à l’heure quel sort attendait les timides approches de la QP. Il n’y avait donc qu’une solution possible : compter sur ses propres forces. Mais lesquelles? Celles de l’ONF? Il ne semble pas que QP ait songé à faire appel aux Palardy, Biais ou Paquette qui y travaillaient. Celles du théâtre? Il y a bien Gratien Gélinas qui a touché déjà au cinéma mais il n’est pas disponible. Or il se trouve à Montréal un Français immigré de longue date, comédien, auteur dramatique, auteur de radioromans, metteur en scène et qui au surplus a déjà touché au cinéma par le biais de la scénarisation. QP approche donc cette perle rare : Paul Gury (Loïc Le Gouriadec). Il accepte. Voilà un problème réglé.

Et les acteurs maintenant. La situation se révèle plus délicate. Séraphin, Donalda, Alexis et toute la bande, voilà autant de personnages dont le public reconnaît la voix et connaît le visage par le théâtre et les journaux. On sait donc qu’il préférera retrouver ces visages et ces voix à l’écran et que tout choix différent irait à l’encontre de ses habitudes et pourrait provoquer de détestables comparaisons. Paul L’Anglais essaie donc de voir qui, parmi les comédiens originaux, peut faire le saut à l’écran. Hector Charland pourrait jouer Séraphin mais Albert Duquesne est trop âgé pour jouer le jeune Alexis, et la vue d’Estelle Mauffette ne peut supporter les projecteurs; et ainsi de suite pour plusieurs personnages. Le voilà donc obligé d’effectuer des bouts d’essais. Le 28 octobre, la vérité éclate: Guy Provost sera Alexis (certains journalistes lui auraient préféré Jean-Pierre Masson), Nicole Germain, Donalda (certains trouvent qu’elle cadre mal avec le rôle de femme résignée). Voilà les dés jetés 3. Début novembre, R. Germain et P. L’Anglais convoquent la presse, annoncent la distribution et précisent que l’histoire du film ne recoupe pas celle déjà entendue à la radio car elle se situe chronologiquement avant les épisodes que les auditeurs connaissent.

Paul Gury, Hector Charland,  Claude-Henry Grignon, Nicole Germain et Guy Provost : caricature de Lapalme parue dans La Patrie du 6-2-49
Paul Gury, Hector Charland, Claude-Henry Grignon, Nicole Germain et Guy Provost : caricature de Lapalme parue dans La Patrie du 6-2-49
Coll. Cinémathèque québécoise
La belle Donalda à l'écran : caricature de Lapalme parue dans Le Canada du 28-1-49
Paul Gury, Hector Charland, Claude-Henry Grignon, Nicole Germain et Guy Provost : caricature de Lapalme parue dans La Patrie du 6-2-49
Coll. Cinémathèque québécoise

Durant les 24 jours que dure le tournage (Gury s’étant engagé par contrat à terminer le film en 5 semaines) la presse donne régulièrement des nouvelles du film : les journalistes adorent toujours assister au tournage et raconter ce que dit ou fait tel artiste. L’Anglais a d’ailleurs comme politique d’entretenir d’excellents liens avec la presse : cela lui procure une publicité à bon marché. Le 5 décembre, le tournage est terminé, presqu’exactement deux ans après celui de LA FORTERESSE. Mais cette fois-ci on ne prendra pas quatre mois pour faire le montage; ce dernier doit s’effectuer rapidement. On prévoit sortir le film fin janvier et pas question de dépasser le budget (évalué à $115,000.)

Mais pour sortir le film à cette date, L’Anglais doit trouver un distributeur. Rank n’est pas intéressé par un produit purement québécois. Alors où aller? Il ne reste qu’un seul endroit : France-Film. Mais voilà, la situation peut sembler délicate. D’abord en ces mois de l’an 48 “la chicane est pognée” entre le clan Janin et J.A. DeSève qui veut réintégrer France-Film. Qui peut alors s’engager au nom de la compagnie? D’autre part DeSève est président de Renaissance Films Distribution, le concurrent de QP; il peut à ce titre vouloir boycotter QP ou lui offrir des conditions défavorables. Le hasard faisant bien les choses, DeSève gagne le combat qui l’oppose aux Janin le 10 décembre et perd peu après la présidence de RFD 4. Un des premiers gestes qu’il pose en ce 10 décembre, deux heures après son entrée en fonction, c’est de signer avec René Germain une entente de distribution pour UN HOMME ET SON PÉCHÉ 5. En ce temps des fêtes, tout roule donc à merveille et les monteurs travaillent fébrilement aux locaux de l’ONF.

Un film et La presse

Le 28 janvier, première du film au St-Denis 6. C’est un triomphe. Les recettes de ce gala ($1000.) sont versées à des œuvres de jeunesse. Au public maintenant de décider : il peut enfin voir Séraphin à l’écran pour 60¢ en matinée et 80¢ en soirée 7. Dès le lendemain, les échos critiques commencent à tomber : agréable surprise, réalisation supérieure aux films précédents, excellente interprétation; voilà quelques qualificatifs qui reviennent souvent. Voyons plus en détail l’opinion de certains journalistes :

Une première n'est pas réussie dans l'O Canada : N. Germain, P. Gury, S. Avon, R. Germain, X, Paul L'Anglais
Une première n’est pas réussie dans l’O Canada : N. Germain, P. Gury, S. Avon, R. Germain, X, Paul L’Anglais
Coll. Cinémathèque québécoise

UN HOMME ET SON PÉCHÉ

UN HOMME ET SON PÉCHÉ, le premier film essentiellement canadien, est réalisé…UN HOMME ET SON PÉCHÉ n’est pas seulement un très beau film à cause de la valeur du scénario, ce qui est toutefois la valeur première d’un film mais aussi à cause de son rythme volontairement lent, nous sommes en 1890 dans nos campagnes alors que la vie n’avait pas encore commencé sa course folle vers l’atome. Le film est beau encore par sa photographie toujours au point et le caméraman n’a pas eu la tâche facile. Le film est beau par son montage qui semble avoir été fait de main de maîtres par Richard-J. Jarvis et Jean Boisvert. Nous excepterions la scène finale. Le film a aussi de la valeur par le son… Ce film vaut évidemment par le jeu des acteurs qui est splendide…

Maintenant que nous avons dit les qualités du film, sachons aussi en dire les faiblesses, car il y en a… Parmi les autres défauts, le film souffre de manque d’extérieurs. Rien ne supplée plus aujourd’hui au manque d’extérieurs dans un film. Des circonstances adverses ont empêché de tourner plus d’extérieurs, nous le savons. Nous avons un climat difficile… Germain et L’Anglais ont fait là une œuvre éminemment sympathique. Les dirigeants de Québec Productions doivent continuer dans ce sens. On parle de tourner TIT-COQ. Il est d’autres œuvres que l’on pourrait tirer de notre littérature et de notre histoire qui seraient des succès. À quand par exemple la biographie colorée de Calixa Lavallée”

Maurice Huot, La Patrie 30-1-49

Première d'UN HOMME ET SON PÉCHÉ : de g. à dr., accompagnés de leurs épouses, Paul-Emile Poirier, H. Charland, C.H. Grignon et C. Houde
Première d’UN HOMME ET SON PÉCHÉ : de g. à dr., accompagnés de leurs épouses, Paul-Emile Poirier, H. Charland, C.H. Grignon et C. Houde
Coll. Cinémathèque québécoise

UN HOMME ET SON PÉCHÉ

“Voici vraiment cette fois un film authentiquement canadien-français, un film qui, par conséquent, intéressera et les gens du pays et ceux de l’extérieur, les premiers, parce qu’ils y reconnaîtront toute une portion d’eux-mêmes, beaucoup de leurs mœurs, de leur visage et de leur âme; les seconds, parce qu’ils y trouveront précisément ce qu’ils s’attendent à voir dans un film étranger : quelque chose qui, tout en étant original et différent, soit en même temps profondément humain…

Quant aux acteurs, la preuve est faite qu’il n’était nul besoin pour un tel film de faire venir à grands frais des vedettes d’Hollywood. Pour ne citer que trois exemples, Charland, Nicole Germain et Henri Poitras se révèlent des artistes dont nous pouvons être fiers. Cette fois, le cinéma canadien-français est né”.

Richard Arès, Ma Paroisse

UN HOMME ET SON PÉCHÉ

La tête-à-tête de Donalda et d'Alexis
La tête-à-tête de Donalda et d’Alexis
Coll. Cinémathèque québécoise

“Tout comme, en littérature, il a fallu MARIA CHAPDELAINE pour en arriver à BONHEUR D’OCCASION, notre jeune industrie cinématographique, utilisant un procédé à peu près identique, revient à nos sources terriennes où elle puisera, avec l’expérience, la semence qui demain fera germer des œuvres d’un caractère plus général, moins régional.

Ceci dit, voyons le film. Il est bien, très bien. Lent, sans doute, mais c’est voulu puisque chacun reconnaîtra que les paysans, les colons et les défricheurs… n’ont jamais eu l’exubérance de langage des Méridionaux…

Nous sommes donc devant un vrai film de chez nous. On y parle une langue fruste mais expressive : les images ne cherchent pas la virtuosité mais un réalisme simple. C’est exactement ce qu’il fallait et ce que le grand public appréciera.

Nous avons aimé le film précisément parce qu’il ne cherche pas à éblouir, à épater, à imiter Hollywood ou Paris. SÉRAPHIN c’est un récit pour nous, où de multiples notations : la scène de l’épluchette de blé d’Inde, les danses carrées, les accordailles d’Alexis et Artémise, le curé allant porter le Saint Viatique à un mourant, sentent bon le terroir et n’empruntent rien à la cinémathèque étrangère.

La voie est là toute tracée : claire, droite et précise. Québec Productions nous apporte un film plein de qualités : France-Film le distribuera dans tout le Canada, et c’est ainsi que notre cinéma prendra non seulement la première place dans la cinémathèque canadienne mais, surtout, situera à sa vraie place le rôle des nôtres dans le progrès d’une industrie naissante.

UN HOMME ET SON PÉCHÉ marque tellement de progrès sur les films antérieurs que tous les espoirs sont permis.

Qu’importent donc les vétilles, les imprécisions, quand on est devant une production remarquable par sa photographie, au son sans reproche, et dont la musique souligne avec suffisamment de couleur certains passages essentiels. Du beau travail, et prometteur. Ne pas s’arrêter en route. On tient le succès”.

Léon Franque, La Presse 29-1-49

Donalda trime dur pour Séraphin
Donalda trime dur pour Séraphin
Coll. Cinémathèque québécoise

UN HOMME ET SON PÉCHÉ est un film âpre, bien fait, typiquement canadien

UN HOMME ET SON PÉCHÉ, est un film très bien fait, d’une âpreté extraordinaire, de trempe bien canadienne, respirant notre climat et nos mœurs, bien interprété, émouvant par bout, souvent amusant, enveloppé dans une musique appropriée et présenté dans des cadres authentiques.

Évidemment UN HOMME ET SON PÉCHÉ n’est pas un chef-d’œuvre, mais c’est un excellent film qui peut, je crois, rivaliser avec n’importe laquelle production française, américaine ou anglaise du genre. Quelques petits défauts ici et là. L’action à certains moments traîne un peu, mais le jeu des interprètes, la musique, la qualité de la photographie, le pittoresque du dialogue et de la langue nous font oublier sa lenteur. Et ce défaut peut même être excusé si l’on songe qu’il est dans les caractères mêmes des personnages d’être lents. Ce sont des paysans qui pèsent tous leurs gestes, qui comp­tent leur pas, ils ne sont pas vifs à comprendre les choses, ils sont souvent hésitants…

UN HOMME ET SON PÉCHÉ sent le “canayen”, du commencement à la fin — c’est là une des principales qualités du film et une des raisons pour lesquelles il plaira à l’étranger. Le scénariste Claude-Henri Grignon a cousu le film de détails canadiens, comme l’épluchette du blé d’inde, le port du Saint-Viatique, la question des élections et des chemins, les expressions du terroir, etc.

Paul Gury, le réalisateur, qui connaît bien la mentalité canadienne, a réussi par une excellente mise en scène, à transporter à l’écran toute l’ambiance de l’histoire. Il a efficacement dirigé les interprètes qui, pour la plupart d’entre eux, en étaient à leur première expérience au cinéma.

Les costumes de Marie-Laure Cabana sont authentiques et les décors de Jacques Pelletier sont âpres et rudes, comme l’histoire elle- même. On peut appliquer ces deux qualités à la photographie de Drummond Drury qui est saisissante de vérité. La musique d’Hector Gratton enregistrée par Jean Deslauriers contribue à créer l’ambiance nécessaire et à soutenir l’action quand elle tend à ralentir.

UN HOMME ET SON PÉCHÉ est notre premier film typiquement canadien. Ce serait déjà une excellente raison pour le voir. Mais il est plus encore; il est un film bien fait, très divertissant, qui plaira aux plus difficiles.

Roland Côté, Le Canada 29-1-49

True Quebec Production:
UN HOMME ET SON PÊCHE
Could Have Been Made Nowhere Else So Successfully

UN HOMME ET SON PÉCHÉ achieves a paradox. It achieves a new high in Canadian film-making by staying close to the earth… This simple action is set against backgrounds of Québec countryside, remarkably well-caught by some sensitive camerawork and played by a group of character actors that I swear you could not match on the continent. These are true Canadiens, but there are echoes of another great heritage, of Molière, of Balzac, of Zola…

Technically the film is not perfect but its imperfections are not irritating, save perhaps, for the occasional shadow out of place and the failure to match the intensity of light in certain scenes. Cutting too might be improved further. But the film’s pictorial values, its wind-swept exteriors and its sturdy interiors are all of sufficient calibre to rank the UN HOMME ET SON PÉCHÉ as an art-film in certain markets”.

Herbert Whittaker, The Gazette 29-1-49

Ainsi qu’on le voit, l’ensemble de la critique est relativement positif. Mais deux voix surnagent qui n’hésitent pas à être plus sévères : celles de Solange Chaput-Rolland et de Jean Desprez. Voyons d’abord la première :

Un décor extérieur : la maison d'Alexis
Un décor extérieur : la maison d’Alexis
Coll. Cinémathèque québécoise

La belle histoire des pays d’en haut

« … La valeur morale artistique et commerciale de notre cinéma réside dans la maîtrise de ses moyens d’expression. Si on étudie objectivement les possibilités du cinéma canadien, on est vite convaincu de ses futurs étouffements. Les magnats yankees verront-ils d’un très bon œil l’activité d’une industrie cinématographique se développant si près de leur Pactole? Il n’est pas dangereux de présumer que les agents américains ne faciliteront pas l’expansion de nos films. D’autre part, si ceux-ci s’imposent par leur sincérité, leur authenticité et leur bouleversante beauté, notre cinéma connaîtra une vie rémunératrice tant en valeur or qu’en poids normal. Est-ce faire preuve d’un nationalisme exacerbé de croire que le cinéma canadien- français a plus de chances de survie que le cinéma canadien-anglais? Celui-ci, par sa langue et ses normes, succombera fatalement à l’attrait des succès de Rank ou de Ford. Tout art, veule pastiche d’un autre, ne mérite pas ses galons.

Puisque nous admettons les richesses inexploitées d’un septième art autochtone, fidèle à nos rythmes, à nos croyances, à notre langue, le scénario de Monsieur Grignon est tout indiqué pour débuter dans cette orientation culturelle. Si les cinéastes canadiens s’en tiennent uniquement à tourner des films régionalistes, ils failliront sûrement à l’obligation de capter l’âme canadienne sous toutes ses faces. À la nouvelle de l’achat des droits par la direction de Québec Productions, j’avais émis des doutes sur l’efficacité de cette transaction. Il m’apparaissait péjoratif de présenter aux étrangers la plus que lente histoire de nos campagnes de dix-huit cent. Trop de Français lisent MARIA CHAPDELAINE, tels des touristes parcourant leur baedeker; ils arrivent chez nous fraîchement déballés d’un Péribonka livresque et sont justement surpris de trouver des villes aux mêmes rythmes que les leurs. Depuis, j’ai été à même de juger et d’approfondir les aspects artistiques et j’admets plus spontanément l’apport de courage, de ténacité et de beauté de ce film. La force de l’avare, et les astuces de ses machinations relèvent de la caméra. La distribution du film s’est révélée parfaitement malléable et souple.”

L’Echo du Nord 10-2-49

UN HOMME ET SON PÉCHÉ

“Le côté artistique du roman de M. Grignon a été transporté à l’écran mais le film pèche par de graves défauts de prises de vues, de montage. Nos financiers ne disposent pas de fortunes comparables à celles des magnats américains; conséquemment, avant de tourner, nos cinéastes doivent prendre en considération tous ces problèmes pécuniaires et il en résulte une économie de moyens qui malheureusement, et c’est le cas d’UN HOMME ET SON PÉCHÉ, assombrit légèrement le visage éclatant de l’Art. Le film a été tourné trop vite, en trop peu de temps, et avec trop d’économie. Ainsi la qualité attachante et humaine a été dispersée dans une abondance d’intérieurs, de scènes tournées en studio…

L’action se déroule constamment sous nos yeux; la caméra atteint rarement une profondeur de vision permettant un certain repos au spectateur afin de lui faciliter le recul nécessaire à une bonne assimilation du scénario. Les finances ont fortement limité le metteur en scène, et il est bien triste de constater que par esprit d’économie, on a affaibli l’atmosphère générale du film. Un facteur contribue à refroidir mon enthousiasme, et c’est la pénurie de ‘close-ups’, lesquels aident à une participation intense de la salle à l’écran…

L’enchaînement des scènes déçoit considérablement; la tension du scénario est quasi inexistante et la progression de la trame n’est pas suffisamment étalée sur l’écran. La caméra passe trop vite d’un incident à un autre, et le cinéphile avisé entend moralement le ‘cut’ du metteur en scène. Cette brusque transition provient peut-être d’un montage pas assez soigné, les ‘fade-in’ étant mal faits et trop rapides”.

Montréal-Matin 17-2-49

Durant 4 semaines consécutives, Jean Desprez consacre sa chronique à UN HOMME ET SON PÉCHÉ. Pour mieux expliquer en détail son désenchantement :

Séraphin à l’écran

“Ma réaction a été mauvaise. Ma déception aiguë. J’attendais ‘le film’ canadien de cette production. On m’a servi un film canadien. Le troisième… Ce n’est pas encore le chef-d’œuvre. Je l’avais espéré. Je persiste à dire qu’il leur a glissé entre les doigts et qu’ils avaient tout en main pour réussir une matière d’exportation digne des grands succès italiens, tchèques ou mexicains (il ne s’agissait pas de rivaliser avec les chefs-d’œuvre français, anglais, américains ou russes)….

Je ne dis pas que ce soit mauvais, je dis que c’est banal. Et j’ajoute que je le regrette, étant donné qu’ils avaient une riche matière en main : une idée, celle non pas d’un homme, mais de son péché qui ravage toute une région; des comédiens qui se sont montrés étonnamment souples entre les mains de Paul Gury; un pays où puiser le cadre. C’est vrai qu’on avait un budget fort restreint et qu’il fallait tourner le film en une vingtaine de jours… C’est dommage. C’est vrai que ça n’aurait rien changé au scénario et au dialogue déjà tourné. Mais on aurait davantage travaillé à créer l’atmosphère…

L’exploitation de la matière documentaire n’est pas non plus toujours à propos. On a cru créer l’atmosphère en mettant ici et là quelques scènes de nos traditions canadiennes, comme par exemple celle de l’eau bénite dont il asperge les murs de sa maison pour la protéger de la foudre… et celle du ‘Bon Dieu qu’on va porter au mourant’. De jolies scènes, mais qui  n’ajoutent rien au scénario…

Si je m’arrête à toutes mes déceptions, ce n’est pas par esprit d’abattage automatique, c’est pour expliquer pourquoi bien des gens sont déçus sans trop pouvoir mettre le doigt sur le bobo. Notre déception vient de ce qu’on attendait beaucoup, et qu’on ne nous a servi qu’une valeur moyenne. Je ne dis pas que le film soit un fiasco, je dis que c’est une réussite à peu près. Heureusement qu’il y avait des interprètes et le magnifique travail accompli de ce côté-là sous la direction de Paul Gury. Voilà des comédiens qui, presque tous, jouaient pour la première fois devant la caméra. Souvent on a cru avoir affaire à des vétérans, et jamais à des amateurs dans le sens péjoratif du mot…

Si on fait le bilan du pour et du contre, on s’aperçoit que la grande lacune vient de la restriction du budget. Tout le côté technique en souffre, depuis la ponte du scénario limité par le X dollars à dépenser, pas plus, jusqu’au montage fait trop rapidement parce que chaque jour de travail consacré à n’importe qu’elle phase de la production coûte des centaines de dollars”

RadioMonde, 5, 12, 19, 26-2-49

Dans le même numéro de RadioMonde où Jean Desprez termine sa critique, Pierre Lefebvre vient ajouter quelques clous au cercueil d’UN HOMME ET SON PÉCHÉ. Est-ce à Chaput-Rolland, à Desprez, à Lefebvre que pense Paul L’Anglais le 18 février lorsqu’il écrit à Roger Champoux (Léon Franque) :

Mon cher Roger,

Sous pli la critique qu’on a faite d’UN HOMME ET SON PÉCHÉ dans le Evening Citizen d’Ottawa et qui me semble être une mise au point bien objective en marge de certaines critiques désordonnées dans la presse canadienne-française”.

Que dit ce texte que louange L’Anglais :

A Canadian Hollywood in Québec?

“The other day I happened to see — rather belatedly — the motion picture TREASURE OF SIERRA MADRE chosen by the New York critics as ‘the best picture of 1948’. A few days after I saw the premiere of the French-Canadian film UN HOMME ET SON PÉCHÉ. I felt a little uneasy when I stepped into the dark auditorium. With ‘the best picture of 1948’ still like a faint glimmer over my eyes, I was to review a Canadian movie produced not in one of thoses legendary million dollar studios of Hollywood, but in a primitive building which, according to the producer himself was not even soundproof…

Of course the film UN HOMME ET SON PÉCHÉ has the most solid scenario a motion picture can have. It stems from the country itself, drawing its strength from the soil of its ancient land…

Is it a patriotic mirage to think that somewhere in this theater-loving province another film metropolis may arise? A Canadian Hollywood with a different spirit though — less loud, less commercialized, perhaps a little more in the Old World tradition, with the emphasis on teamwork, equality, social background rather than glamorous stardom and publicity: something perhaps to be compared with the better French motion pictures and Italian and Russian film experiments.

English-Canada would not have to be jealous of her sister’s success. Because as UN HOMME ET SON PÉCHÉ clearly shows, these French- Canadian films are in the first place Canadian, now and then interspersed with English words, with typical Canadian (or for that matter North-American) ways and customs. They are an iridescent blend of the New and Old World, of France and America.

Is it an airy illusion to believe that something important may come of the French-Canadian film, not only sincere art but a practical bridge between two races, an incitement to bilinguality, a National Film which may some day lead to a National Theater, that much dreamed of utopia : … UN HOMME ET SON PÉCHÉ proves that film and theater may draw strength and inspiration from the same source, a happy reunion of nature and art”.

Carl Weiselberger, 5-2-49

Pit Caribou, un assidu de l'auberge de Caroline Malterre
Pit Caribou, un assidu de l’auberge de Caroline Malterre
Coll. Cinémathèque québécoise

Peut-être effectivement les Canadiens-anglais sont-ils plus sensibles que certains critiques québécois au film lorsqu’en mars 1948, au Canadian Film Awards, ils décernent à UN HOMME ET SON PÉCHÉ un prix spécial pour les raisons suivantes : “The development of its plot, the excellence of its characterization and the feeling engendered by its actors”. Mais peu importe toutes les humeurs de la critique, le public, lui, offre au film un accueil délirant. Parlons Cinéma titre en mars 49: “En trois semaines seulement, 240,000 personnes paient $162,000. pour voir UN HOMME ET SON PÉCHÉ. Le journaliste explique que ce chiffre non officiel comprend les 150,000 spectateurs de Montréal et les 90,000 du reste de la province (où le film est présenté en moyenne deux semaines). Il ajoute que si les producteurs reçoivent 40% de la recette, ils ont donc déjà touché presque $65,000., soit beaucoup plus que la moitié de leur mise de fonds; autrement dit, il y a profit à l’horizon 8. C’est d’ailleurs cet aspect de la question qui encourage René Germain et Paul L’Anglais et les incite à poursuivre leur aventure. Même s’ils envisagent toujours le marché international (certains journaux rapportent qu’UN HOMME... serait présenté à Cannes en 49 et QP organise en janvier 50 un visionnement de presse du film à Paris), l’essentiel maintenant demeure pour eux le marché canadien pour lequel ils tournent du film canadien.


UN HOMME ET SON PÉCHÉ

noir et blanc, 111 min. 20 sec. (10033’)

Réalisation et adaptation : Loic Le Gouriadec (Paul Gury). Scénario : Claude-Henri Grignon. Musique : Hector Gratton. Chef d’orchestre : Jean Deslauriers. Directeur de la photo Drummond Drury. Décors : Jacques Pelletier. Costumes : Marie-Laure Cabana. Maquillage : Anthony Dearden, Denyse Ethier. Montage : Richard J. Jarvis, Jean Boisvert. Directeur de production : Richard J. Jarvis. assisté de : Talbot Johnson. Assistant réalisateur : Jean Boisvert, Gilbert Colomb de Daunant. Ingénieur du son : Oscar Marcoux. Accessoiriste : Jean Billard. Scripte : Claire Miron. Coiffures : Bernard Perrault. Production : Paul L’Anglais. Assistant caméraman : Don Wilder, Hector Lemieux, Julien St-Georges. Perchiste : Denis Mason. Enregistrement sonore : Armand Biais. Électricien: Irénée Potvin. Photographe : Roméo Gariépy.  Interprétation : Hector Charland (Séraphin), Nicole Germain (Donalda), Guy Provost (Alexis); Henri Poitras (Jambe-de-bois), Suzanne Avon (Artémise), Adjutor Bouré (Josaphat), François Bertrand (le narrateur), Ovila Légaré (le père Laloge), J. Eugène Daignault (le père Ovide), Arthur Lefebvre (le père Zime), Armand Leguet (Pit Caribou), George Alexander (Bill Wabo), Juliette Béliveau (Caroline), Julien Lippé (Malterre ), Camille Ducharme (le notaire), Lucien Martin (le violoneux), Paul Guèvremont (Perdichaud), Georges Toupin (le député), Conrad Gauthier (un inconnu). Mme J.R Tremblay (une femme), J.R Tremblay (le marchand Lacour), Colette Dorsay (Julia), Blanche Gauthier (une femme), Rodrigue Pagé (gigueux), Ludger De Repentigny (gigueux).
Techniciens membres de l’IATSE

VOICI L’HISTOIRE

C’était un bon gars avec du cœur tout plein.

Alexis Labranche aimait d’amour la belle Donalda. fille du colon François-Xavier Laloge.

Il faut connaître Alexis; aventurier comme ses ancêtres, coureur des bois, draveur sans peur ni reproche mais un peu léger, aimant la bonne vie, courant parfois la galipote et se grisant d’un whisky âcre et dur qui lui faisait voir la vie en rose.

Il avait connu Donalda parce « qu’ils marchèrent ensemble au catéchisme » pour employer sa parlure savoureuse. Lorsqu’elle eut vingt ans, et lui à peine vingt-deux, ils échangèrent des serments.

Par une belle journée d’automne en 1888, Donalda était en train de « ramasser » des faînes lorsqu’Alexis, beau comme un cœur, enjoué et si heureux, l’aperçut. La déclaration d’amour était inévitable et Donalda lui promit d’attendre son retour des chantiers et qu’ils s’épouseraient le printemps d’ensuite. Alexis défrichait un petit lot en bordure d’une rivière verdâtre et lente. Il irait faire la drave une couple d’années puis il serait habitant au côté de sa promise qu’il a toujours aimée. Le grand rêve!

Alexis part pour les chantiers. Au printemps, il apprend que Donalda a épousé Séraphin dit le Riche. Humilié, désespéré, le jeune homme ne veut pas revenir au pays de Donalda. L’été passera à travailler pour des marchands de bois, mais à l’automne de 1889, plus amoureux que jamais de la belle qui lui a échappé, le draveur revient chez lui.

Jambe-de-bois, le roi des quêteux, le noble et grand cœur n’est pas seulement l’ami, le confident du draveur mais il a pris soin de la cabane où Alexis est heureux de se retrouver.

Enfin! Son premier mot c’est de s’informer de Donalda.

Le quêteux lui apprend que « c’est pas vargeux »; que Séraphin ne lui donne que des galettes de sarrasin à manger et que l’usurier, plus riche que jamais, la prive de tout.

« Sans-cœur qu’il est! » s’écrie Alexis condamnant Séraphin son ennemi de toujours puisque le mari de Donalda se montre aussi grippe-sous qu’Alexis est généreux.

Ce soir-là Jambe-de-bois rappelle à son ami que le “collecteur » pour les instruments aratoires veut se faire payer. Une affaire de $300. Alexis a l’argent qu’il faut.

Il ira au village « faire faire un mandat » pour payer la compagnie. Mais avant de se rendre au bureau de poste, le draveur arrête un moment à l’auberge du grand Jos. Malterre. Il rencontre là des amis, l’ivrogne Pit Caribou, le postillon père Ovide, madame Malterre et deux voyageurs de commerce. Avec l’espoir de noyer sa peine de voir Donalda mariée à l’infâme Séraphin, Alexis commence à boire. Il boit passionnément, aveuglément, terriblement. Puis on décide de jouer une partie de « poker ». Alexis avec une facilité étonnante, puisqu’il est ivre, perd toute sa fortune: $300.

Le lendemain il se rend compte de sa bêtise et se creuse la tête pour « rencontrer » l’échéance des instruments aratoires. Il lui reste trois jours. N’a-t-il pas des amis dans le canton? Jambe-de-bois lui adresse des reproches amicaux et essaie de l’encourager comme il peut. Une faible lueur d’espoir illumine le cœur et la tête du malheureux draveur. Il monte au village, va voir ses amis. L’argent est rare. Alexis n’a pas de garanties. Qui lui prêterait $300? Tout te monde refuse y compris M. le notaire. Il n’y a qu’un homme capable de le sortir du trou. Séraphin! Séraphin dit le Riche et qui valait bien en 1889 soixante mille piastres, une grosse fortune pour l’époque.

Séraphin s’est enrichi, sou par sou, piastre par piastre à trimer sur sa terre, d’une étoile à l’autre, à accomplir toutes sortes de besognes, à se priver de tout et à prêter à un intérêt variant de douze à trente “par cent”. Tout l’argent du Nord est amassé dans les trois sacs d’avoine de l’avare. Il est presquement aussi riche que la Banque du Peuple.

Alexis ira-t-il le voir? Parce qu’il tient à demeurer sur son lot. Parce qu’il veut revoir Donalda, au moins de temps en temps, ce qui lui serait une dernière raison de vivre et d’espérer, il faut à tout prix payer les instruments aratoires. Il ira donc emprunter $300. à son ennemi mortel, à ce damné de Séraphin qui sait qu’Alexis a toujours aimé Donalda et l’aime encore.

Lequel des deux l’emportera?

Qui est le plus fort?

C’est précisément ce jour-là en allant chez l’avare qu’il rencontre Donalda en train de « ramasser » du pesât (tige de pois ou de paille) et qui sert à frotter le plancher car Séraphin refuse d’acheter du savon et une brosse. Indignation d’Alexis. Il tente de renouer les liens qui les unissaient jadis. Il rappelle le passé, leurs amours. Hélas, Donalda est mariée maintenant. Parce qu’elle est foncièrement honnête, elle lui fait comprendre qu’ils ne doivent plus se revoir. N’empêche que le jeune homme apprendra dans quelles circonstances tragiques elle a dû épouser Séraphin. Donalda et Alexis profitent de ce dernier entretien pour rappeler certains souvenirs, surtout cette fameuse épluchette de blé d’Inde alors qu’Alexis trouva l’épi rouge et se devait, selon la tradition, embrasser devant tout le monde celle qu’il aimait.

Déjà loin tout cela.

Séraphin les avait vus à l’orée du bois. Il les guettait de sa fenêtre. Pour se venger il attendait sa victime et savait bien qu’Alexis viendrait lui emprunter $300. Puis c’est la scène de l’emprunt dans le haut côté. L’avare prend plaisir à torturer l’emprunteur, à laisser languir l’entretien. Il questionne Alexis sur les garanties qu’il peut offrir. Alexis n’est pas riche. Il n’offre pas grand-chose. Séraphin va en profiter pour l’égorger, « tranquillement, pas vite ». Il lui prêtera $300. sans intérêt. Surprise d’Alexis mais l’avare prêtera le montant sur gage, c’est-à-dire : si à une telle date bien précise avant le coucher du soleil, Alexis n’a pas remis les $300., Séraphin deviendra acquéreur de la maison, des instruments aratoires, des animaux, de la terre, des meubles, excepté un cheval et un vieux boghei qui resteront au débiteur. En outre l’avare ne donne que $290. à Alexis, gardant $10 pour la prime. C’était d’usage. Alexis part quand même heureux. Sauvé une fois de plus.

Le moment est venu pour lui d’oublier Donalda et de choisir une belle dans le canton. Il songe à la jeune Artémise la fille au père Zime. Il ira la voir, tous les bons soirs. C’est promis : on se mariera mais il faut tout de même attendre qu’il soit établi plus solidement sur son lot. Jambe-de-bois se réjouit du bonheur de son ami. Il se réjouit surtout d’apprendre qu’il y aura des élections et par conséquent des travaux de chemins de colonisation. Il est vrai que Séraphin, toujours très puissant, aura une bonne part de l’argent de ces travaux mais monsieur le député, qui fait sa visite annuelle, assure à Alexis qu’il touchera aussi $300. Il pourra donc payer en temps l’exécrable Séraphin.

« Encore sauvé! » s’écrie Jambe-de-bois, ce bon chien fidèle, cet ami de cœur et de pensée. On se reprend à espérer et à revivre.

Alexis auprès de la chère Artémise tente d’oublier Donalda. Mais la vie serait trop belle. Une catastrophe arrive. Il n’y aura pas d’élections. Par conséquent pas d’argent pour les travaux de chemins.

Que fera Alexis! Il sombre lentement et non loin de lui, Donalda se désespère et vit dans un rêve intérieur qu’elle garde comme un secret, le seul de toute sa vie. Un jour, apprenant que Séraphin ne la nourrit pas convenablement, Alexis tue un agneau et va lui-même porter un gigot à Donalda. Grave imprudence qui pourrait lui coûter cher. L’avare se trouvait chez lui. La rencontre des deux hommes, des deux ennemis, de ces deux adversaires terribles, le Feu et l’Eau, se révèle d’un tragique intense. Donalda, qui assiste à cette scène, paraît être une épave battue des flots. Le drame se dessine et les personnages ne peuvent éviter le Destin qui les guette.

Le jour de l’échéance approche. Pour Séraphin le règlement des comptes, de cœur à cœur et d’homme à homme, n’est pas loin. Alexis, avant le coucher du soleil, devra payer $300 à l’avare ou bien il sera vendu. Donalda n’ose pas intervenir afin de ne pas dévoiler le secret qu’elle porte dans un repli de son cœur de chrétienne admirable. Elle souffre et elle est prête à tous les sacrifices mais que peut-elle contre le sort et contre le cœur de pierre de son mari? Rien.

C’est le malheur qui plane dans ce coin perdu des pays d’en haut. Alexis se rendant compte que tout est perdu en prend son parti. La nature si triste de cette fin d’automne semble jouer elle-même un rôle terrible. Tout est gris et mélancolique non seulement dans les âmes mais sur la terre.

Jambe-de-bois ne se console pas de ne pouvoir sauver son cher ami. Mais est-ce que le sauvage Bill Wabo n’a pas un moyen? N’est-il pas lui aussi l’ami de cœur d’Alexis? Bien sûr. On trouve l’argent. Où! Comment?

C’est le secret de Bill Wabo qui remet la somme à Jambe-de-bois. Puis c’est la course à travers la forêt, les obstacles de toutes sortes.

Le quêteux arrivera-t-il avant le coucher du soleil? Sauvera-t-il son ami de la ruine, l’arrachera-t-il aux griffes impitoyables de l’avare?

C’est le dénouement et ce n’est là qu’un des drames tirés du beau roman “Un homme et son péché ».

Claude-Henri Grignon

Notes:

  1. À noter, si cela n’est pas encore évident, que la problématique cinématographique au Québec et au Canada n’a pas beaucoup varié depuis 30 ans (et même depuis 1910, si l’on se reporte au livre de Peter Morris Embattled Shadows) dans tous ses aspects contradictoires : tourner en français ou en anglais, amener l’étranger à tourner ici, viser le marché étranger ou non, favoriser des produits culturellement canadiens-québécois ou non, faire intervenir l’état ou non, forcer les monopoles étrangers ou accepter leur collaboration volontaire, réinvestissement des recettes ou non, accès des films canadiens aux grands circuits de salles, etc. Faire l’histoire du cinéma, ce n’est donc pas seulement faire ressortir des faits, mais aussi faire en sorte que la lecture du passé puisse éclairer le présent, aider à l’apprécier ou à le critiquer et, si possible, agir sur lui.
  2. Dans la deuxième préface de son roman, Grignon écrit : “En 1942 et par la suite en 1943 et 45, j’ai fait jouer au théâtre des paysanneries tirées du roman radiophonique. Le peuple ouvrier et le peuple paysan ont paru goûter ces tableaux de mœurs où l’avare tenait le principal rôle. Je ne visais pas au théâtre compliqué ni à l’étalage du rire. On m’accordera au moins le mérite d’avoir été réaliste et naturel”.

    Dans une lettre au juge Edouard Rinfret datée de 1969, Grignon ajoute : “En 1942, j’ai écrit pour la scène des paysanneries (petites pièces selon Littré) et j’ai pris bien soin de l’indiquer à l’époque en sous-titre. J’ai fait jouer trois paysanneries. 1942, 43, 44. Ces paysanneries étaient tirées, inspirées d’UN HOMME ET SON PÉCHÉ à la radio. Elles étaient composées de 4 ou 5 tableaux dans les décors de l’époque. Ce n’était pas un succès littéraire, mais très populaire. Il faut dire que ces intrigues n’avaient rien de compliqué”.

    Cette pièce en 7 tableaux sera d’abord présentée à St-Jérôme le 22-8-42 devant 3000 spectateurs, puis du 5 au 12 septembre au St-Denis avant d’être reprise le 10-10-43 au Monument National. En 47, Grignon récidive avec LA FIN DU MONDE, une paysannerie où Bill Wabo donne une leçon à Séraphin. Il est intéressant de donner ici quelques passages d’un texte fielleux que Roger Duhamel publiait dans Le Devoir du 27-2-43. Non seulement ce texte nous situe-t-il Grignon par rapport à un autre écrivain qui sera adapté par QP, mais encore illustre-t-il l’estime dans laquelle lui et son œuvre étaient tenus par certains intellectuels d’alors :

    Ce qui frappe davantage chez notre Tartarin villageois, c’est que tous ses écrits s’inspirent d’une envie jamais satisfaite. Est-ce un incompris, un malheureux tâcheron de lettres, un scribouilleur mal rémunéré? Non pas. Valdombre n’a pas à se plaindre de la vie. Il a trouvé pour son talent un placement de père de famille. Il y a dix ans, il publiait un petit roman de caractère, UN HOMME ET SON PÉCHÉ. Tout le monde ne tardait pas à le louer comme il le méritait.

    Ce livre s’est bien vendu, et c’était justice. L’auteur a écoulé plusieurs milliers d’exemplaires. Le gouvernement provincial, pour sa part, a fait princièrement les choses; n’est-ce pas. Valdombre? De ce côté-là, en tout cas, il n’y a pas lieu d’envier les autres. Mais cela ne suffisait pas.

    Valdombre ambitionnait de parvenir à l’empyrée radiophonique. Dans la page littéraire qu’il rédigeait à En Avant, on pouvait lire des notes fielleuses sur Robert Choquette qui avait le tort de se tailler une belle carrière à la T.S.F. Finalement, Valdombre réussit à entrer dans la place. Et Séraphin Poudrier avec lui. Il commença par découper en tranches d’un quart d’heure son roman. Il ne fallait tout de même pas que Donalda mourût trop tôt. Notre fabricant multiplia les épisodes pour se maintenir à la radio. Car il avait pris goût au fromage. UN HOMME ET SON PÉCHÉ est devenu une institution à CBF. Les interprètes peuvent mourir, mais Valdombre, comme la garde, ne se rend pas! Son génie fertile de mercanti n’était pas à bout de ressources. Il songea à mettre à la scène (mettre en pièces serait plus juste), son roman ondoyant et divers. Aussitôt dit, aussitôt fait. Il rassembla quelques tableaux et décora le tout du nom de paysannerie. La foule, pour qui la radio est la loi et Valdombre son prophète, se rendit en foule, c’est bien le cas de le dire. L’interprétation était remarquable. Ce n’était plus du théâtre, l’élément proprement dramatique en faisait diablement défaut, mais l’ensemble ne manquait pas de saveur. UN HOMME ET SON PÉCHÉ vaut son pesant d’or. On peut se procurer sur disques quelques scènes de ce roman qui ne finira jamais. On prête à son auteur le rêve de le voir à l’écran. Après cela, il ne lui resterait plus qu’à en tirer un ballet ou un oratorio. Grignon est le romancier d’un seul roman. Qu’il n’en veuille pas toutefois au genre humain s’il n’est pas plus fécond. Rarement un écrivain canadien aura-t-il obtenu à la fois autant de prestige et autant de gros sous pour un seul livre. Notre Don Quichotte de basse-cour écrit quelque part dans son dernier pamphlet : “Puis il n’est pas mauvais de savoir qu’il n’existe pas cinquante-six manières de juger un ouvrage. Il n’y en a que deux : la louange si l’œuvre en reste digne et l’éreintement s’il s’agit d’une médiocrité”. Il reproche aux critiques de dire à la fois du bien et du mal. C’est la marque, on en conviendra, d’un esprit remarquablement nuancé et subtil! Valdombre est partisan de la masse et de l’encensoir; tout ce qui assomme, quoi! Il n’a même pas la finesse native du paysan, ce paysan du Danube! Mais au vrai, qu’a-t-il de paysan, le pauvre homme?

  3. Pour connaître l’opinion de Grignon sur ces nouveaux acteurs, on peut se reporter à La Gazette du Nord du 31-12-48. Valdombre les louange, ce qui n’est pas peu dire pour quelqu’un qui adore “fesser dans le tas”. Remarquons en passant qu’il affirme que son film s’appellera LE BILLET et qu’il remercie d’avoir réalisé une œuvre essentiellement française (i.e. canadienne-française) la Renaissance Films! Pauvre Paul L’Anglais confondu avec l’abbé Vachet…
  4. Voir Le succès est au film parlant français, pp. 32-35. 78-79
  5. A cette époque l’exploitant gardait 50% de la recette, et le distributeur entre 20 et 30%. Le reste allait au producteur. On raconte que pour UN HOMME, DeSève consentit 40% à QP
  6. Au même moment, la pièce Tit-Coq connaît sa 100e représentation : deux succès du cru
  7. En deux jours, 19,000 spectateurs assistent au film qui tiendra au St-Denis 5 semaines jusqu’au 3 mars. Il prend aussi l’affiche dans tout le circuit France-Film. Par ailleurs, pour comprendre pourquoi le prix des places est majoré, lisons l’explication qu’on en donne dans les journaux :

    « Le public désire une industrie canadienne du cinéma. On réclame des films de chez nous et pour nous, interprétés par les nôtres et qui soient en accord avec notre mentalité, nos sentiments, nos mœurs, notre langue. Réclamations légitimes, évidemment. Seulement pour créer une industrie canadienne du cinéma il faut de l’argent, beaucoup d’argent. Des hommes d’affaires canadiens-français y sont allés de leurs capitaux pour jeter les bases. Ils ont produit des films. Aujourd’hui ils demandent au public un petit sacrifice d’argent. Et l’on refuserait ! D’aider ! Pour sûr que non. Que les spectateurs fassent leur part, les producteurs feront la leur et le cinéma canadien-français continuera sa marche en avant » (L’Autorité, 29-1-49)

  8. Oscar Marcoux, qui travaillait pour la QP, nous a raconté qu’on disait à l’époque au studio qu’en un an le film avait rapporté le double de sa mise de fonds. Il faut d’autre part savoir que le film fut sous-titré en anglais et distribué ailleurs qu’au Québec, ce qui fit rentrer de nouvelles recettes. Par exemple, en septembre 49, à Lewiston, Maine, 12,178 personnes se rendent en une semaine voir le film et consentent à payer pour cela 500 alors que le prix habituel est de 350. Par ailleurs, c’est à l’occasion de la première dans cette ville que Germain confirme définitivement la réalisation d’un troisième volet à UN HOMME… : DONALDA.