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Forcier et les femmes : L’eau chaude l’eau chaude

Si j’en sors un peu “échaudée”, c’est qu’il est difficile, pour une femme de 30 ans, de se reconnaître quelque part dans les films d’André Forcier. Oh! j’aimerais bien pouvoir m’identifier à la petite fille pure, immorale et délin­quante qu’il nomme Amélie (dans BAR SALON), Francine (dans L’EAU CHAUDE L’EAU FRETTE) ou Léopoldine (dans AU CLAIR DE LA LUNE), mais je soupçonne le personnage d’abriter Forcier lui-même, comme si le bum doué du cinéma québécois n’arrivait à re­joindre “la femme” recherchée que dans la marginalité de l’enfance — enfin! — pour crever avec elle les pneus de la nuit.

Jacques Marcotte et Louise Gagnon (Robert et Amélie) : BAR SALON Coll. Cinémathèque québécoise
Jacques Marcotte et Louise Gagnon (Robert et Amélie) : BAR SALON
Coll. Cinémathèque québécoise

Cela exclu, il ne me reste que la Carmen de L’EAU CHAUDE L’EAU FRETTE, la femme mûre, convoitée, réelle parce que contradictoire, capable d’aimer son “exploiteur”. Les autres, toutes les autres, me semblent être des images, des sté­réotypes, des mômans ou des putains, saintes-nitouches ou traîtresses, men­teuses ou absentes, comme on en ren­contre encore trop (à mon humble avis, bien sûr) dans l’imaginaire des mâles québécois de 35, 40, 50 ans, machos en gang et fins dans le privé, nourris à la fois de péché et de révolu­tion sexuelle. Si loin du féminisme… et des femmes que je connais, moi.

Pourtant, les femmes de Forcier ont acquis en dix ans plus de profondeur et d’autonomie. Il y a loin de Sofia, la petite provinciale séduite et abandon­née du RETOUR DE L’IMMACULÉE CONCEPTION (1967), à la Carmen urbaine (1976), qui choisit.

Louise Gagnon (Francine) : L'EAU CHAUDE L'EAU FRETTE Photographie Dominique Chartrand
Louise Gagnon (Francine) : L’EAU CHAUDE L’EAU FRETTE
Photographie Dominique Chartrand

On a souvent décrit l’univers de Forcier comme typiquement masculin et québécois; dans LE RETOUR DE L’IMMACULÉE CONCEPTION déjà, la bière coule à flots, noyant enfin les inhibitions et permettant aux gars de communiquer entre eux, mais si peu, par claques dans le dos, borborygmes et blagues cochonnes. Sous le folklore viril et adolescent, l’amitié de la gang de gars me paraît aussi creuse que faussement explicite, toute en dé­monstrations de force, en conquêtes amoureuses, en concours de boisson ou de baise, en excursions perdues. Dans cette taverne initiatique, les “dames ne sont pas les bienvenues”. Le film commence sur l’évocation de la mère absente, continue par la ren­contre de Sofia, transmise par son père à son chum à qui elle “se donnera par amour”, ce qui ne l’empêchera pas d’être tenue à l’écart de la partie de hockey, puis convoitée par les autres gars, puis finalement abandonnée par la gang auprès du camion mort. Sa mère Marie est tuée par son père, parce qu’elle le trompait (!), sa soeur Myrtille est descendue par deux flics et par erreur. Plus tard, quatre petites filles seront achevées par leur père parce que “le monde est trop méchant pour les laisser en vie”. Bref, la vie est dure pour les filles. Seule Rita-la-cochonne s’en tire mieux : elle n’attend pas, elle agit, sa marge de manoeuvre consistant à faire l’amour avec les gars de la gang, initiant certains d’entre eux au “sexe”. C’est la fille “facile” et sympathique, la vraie groupie dont toute gang a besoin.

Dans BAR SALON, l’incommunicabilité est totale. Charles Méthot Guy L’Écuyer, le si touchant personnage central, n’est compris ni par les femmes ni par les hommes. Ici, les copains ne servent à rien : Charles est humilié par son ex-associé Harry à qui il va emprunter de l’argent, ses trop rares clients se soûlent et se battent au lieu de se parler, son futur gendre est un incapable et un ivrogne. Pourtant, ce n’est pas eux qui seront responsables de sa chute, mais les femmes de sa vie. Son bonheur à lui dépend d’elles et, toutes, elles le trahissent: sa propre fille le renie et protège l’ivrogne, Louisette la serveuse le séduit, puis lui voler char, argent et illusions, et sa femme enfin — symbole de la victime consentante — lui rappelle qu’il n’a jamais été fait pour gérer un bar. C’est elle, bien sûr, qui écopera de la première marque de violence de cet homme si doux et si peu macho. Sa faillite ne dépend-elle pas de ces femmes protectrices, étouffantes et manipulatrices? Heu­reusement, il y a la petite Amélie, qui vend ses chats à 10¢ la livre et déjeune avec Robert, aux chips et au coke, ré­conciliant l’enfance et l’adulte. Elle au moins échappe aux rôles classi­quement destructeurs de ses aînées.

Dans L’EAU CHAUDE L’EAU FRETTE, enfin, les hommes et les femmes se touchent davantage. Dans cette galerie de portraits à la fois cruels et tendres, deux femmes domi­nent l’action et d’une façon cette fois plus consistante : Carmen, qui joue avec les cœurs de Polo et de Julien et Francine dont le cœur est fidèle et le pacemaker si pratique pour booster le vieux side-car de Julien! L’alliance ici change de bord : Polo l’écœurant n’a pas de vrais chums qui le compren­nent, que des courtisans, et c’est auprès de Carmen qu’il se refait une santé, quand elle le permet. Amoureux d’elle aussi, mais déçu, Julien se dit “Pourquoi est-ce qu’on vit”? et se tue. Il reste Francine et son chum, le vrai couple du film : qu’ils fassent l’amour sur les sacs de patates ou qu’ils com­plotent la mort de Polo, ils ont le beau rôle et la relation la plus saine — même si Ti-Guy est déjà de la graine de macho, dur en-dehors, doux en dedans, comme Polo.

À part Carmen et Francine, les autres femmes sont plus ou moins ridicules : de la vieille fille tannante à Françoise-la-boulimique, des putains du party à Clémence hystérique et en pleurs… aucune n’est aussi touchante que l’ho­mosexuel Panama (encore Guy L’Écuyer), humilié par les “vrais” gars, et ignoré par Polo comme Julien l’est par Carmen, comme Forcier (personnage mineur du film) l’est par sa blonde.

Lucie Miville (Léopoldine Dieumegarde) : AU CLAIR DE LA LUNE Photographie P. Beaudin, J. Caron
Lucie Miville (Léopoldine Dieumegarde) : AU CLAIR DE LA LUNE
Photographie P. Beaudin, J. Caron

Mais le plus beau couple “forciériste”, c’est dans AU CLAIR DE LA LUNE qu’il s’épanouit. De Bert (toujours magnifique interprète) à l’Albinos, c’est plus que de l’amitié, c’est une entente complémentaire et idéale. Ici, les gars se rejoignent et se parlent enfin tendrement. Est-ce parce qu’il n’y a pas cette fois de femmes dans le décor pour les diviser? Sauf Léopoldine, dont le vandalisme anti-pneus est peut-être la cause de leurs retrou­vailles? N’importe. Ici, la dépendance des hommes face aux femmes est con­trôlée, et les gars s’en sortiront l’un par l’autre. Mais tout se passe dans un conte, au-dessus de la réalité, dans un univers magique. Non, le Moonlight Bowling n’a rien à voir avec un bar-salon, et l’impossible devient possible. Pour combien de temps? Frank et Bert devront-ils retomber sur terre un moment donné et se heurter au monde réel, infesté (sic) de femmes? Comment Forcier s’y prendra-t-il, alors? Plus sérieusement, puisque c’est la question qui m’intéresse, que de­viendront les femmes dans sa filmographie?

Heureusement qu’il reste Amélie-Francine-Léopoldine. Aux dernières nouvelles elle a encore 12 ans. Peut-être arrivera-t-elle à prendre forme, à vieillir en gardant son sens et sa “pu­reté”, sans trahir son vieux copain Forcier? Personnellement, j’espère bien, l’affaire m’intéresse… et je me dis (maternaliste, sans doute) qu’un gars capable de tourner des scènes aussi belles que la danse du trio de Charles, Leslie et le Major Cotnoir, dans BAR SALON, ou le désarroi de Julien témoin de la scène d’amour de la cave, a bien assez de sensibilité et d’imagination pour ne pas renoncer à cette recherche-là.

FRANÇOISE GUÉNETTE


Cet article a été écrit par Françoise Guénette. Elle est journaliste. Membre fondatrice du magazine féministe La vie en rose, elle y occupe actuellement le poste d’adjointe à la rédaction.