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Comme Jean Dasté, le marinier de l’ATALANTE… (ou la transgression)

Guy L'Écuyer (Charles) pendant le tournage de BAR SALON Photographie Dominique Chartrand
Guy L’Écuyer (Charles) pendant le tournage de BAR SALON
Photographie Dominique Chartrand

Comédiens, nous le sommes tous un peu. Mais j’ai beaucoup de respect pour l’individu qui décide de prendre en main cet aspect de la nature humaine et d’en faire un travail, un art. Parce que c’est par lui qu’arrive la poésie.

Dans cette perspective, de tous les co­médiens que je connais, Guy L’Écuyer n’est peut-être pas toujours ce qu’il est convenu d’appeler le meilleur (en termes de ce que l’on voudra, finesse, etc., et encore ce n’est pas prouvé), mais il est probablement souvent le plus grand communicateur. Non pas (seulement) à cause de sa bonhomie naturelle, de son allure lunaire, de cette joie juvénile qui pétille (ce n’est pas un attardement, au contraire; ça aussi, c’est un travail : “keeper of the flame” comme dit George Cukor) dans son regard, dans quelque film ou quelque situation où je l’aie vu. Car il y a beaucoup de force chez L’Écuyer. Et c’est une force qui passe comme un courant. Un courant qui participe des qualités et caractéristiques ci-dessus mentionnées, mais qui se situe à une profondeur beaucoup plus grande: celle de la lucidité. (Ce n’est d’ailleurs certainement pas pour rien que notre écrivain le plus visionnaire, Jacques Ferron, lui a dédié sa pièce la plus politique, LES GRANDS SOLEILS.) C’est que L’Écuyer a l’oeil d’un sondeur. Il sait très bien à qui il a affaire, où il s’en va, comment ça marche, collectivement parlant. Et il sait d’instinct placer en conséquence son jeu, son travail de comédien. De manière critique. De manière à débus­quer, décaper un certain nombre de petites choses qui ne sont généra­lement pas dites parce qu’impolies ou qu’il demeure de bon ton de considérer comme allant de soi. Par rapport à tout cela, L’Écuyer, constamment, sait se garder en position de trans­gression. Donc de parole. Il ne joue pas, il parle. Il ne joue pas, il agit. Comme dans le mot “acteur”.

Raccord dans l’axe, plan d’ensemble. Je fais l’éloge de L’Écuyer mais c’est pour dire quelque chose sur Forcier. Dont une des meilleures qualités a été, justement, de sentir et “d’accoter” un talent comme celui de L’Écuyer. De le pousser à sa pleine expression. Et ce n’est pas peu, ça ne se place pas que sous le signe de la chance ou du “génie”. Il y a un métier très sûr chez Forcier. Et cela se sent dès BAR SALON où, pour rester dans la même perspective, se manifestait déjà cette intuition magnifiquement paysanne de placer cet acteur à la bonhomie lunaire dans un contexte tragique. Tout le film en prend, surtout vu au­jourd’hui, une allure qui se situe quelque part entre le fantastique et l’hyperréalisme, et qui en dit long sur notre fameuse et si “ardûment” na­tionale quête d’identité. Forcier n’en parle pas, n’a rien du discoureur. Mais il signe, il nomme, il donne à voir.

Avec un bonheur parfois incertain, comme dans les contes du pays du même nom, du même Jacques Ferron, mais toujours à la lumière du coeur. On appelle ça, ailleurs, de la poésie. Dans les campagnes d’où je viens, on dirait plutôt: “Forcier, ce n’est pas un sans-coeur”. C’est tout dire. Et cela se voit dans ses films.

Le cinéma mondial (“la qualité française” par exemple) est plein de scénarios trop bons, trop bien joués, trop bien filmés, trop bien réalisés. Le cinéma de Forcier, justement, ne par­ticipe d’aucune de ces caractéristiques. C’est ce qui en fait, en grande partie, le prix, surtout dans le contexte actuel de normalisation (mise à l’heure d’un na­turalisme très fin 19e siècle) de notre cinéma par les institutions et inves­tisseurs. Ce n’est pas un épiphénomène. C’est le coeur même de l’enjeu.

Jean Chabot


Cet  article a été écrit par Jean Chabot. Réalisateur et scénariste, il a aussi été critique de cinéma au Devoir, à Sept-Jours et à Cinéma Québec. Actuel­lement, il est un des principaux animateurs du périodique Format Cinéma. Il a réalisé, entre autres films, MON ENFANCE À MONTRÉAL, UNE NUIT EN AMÉ­RIQUE, LA FICTION NUCLÉAIRE et, en coréalisation, LE FUTUR INTÉ­RIEUR.