La Cinémathèque québécoise

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Blues clair

pour Michelle, “assistante” amorosa et Patrice Desbiens (“Sudbury”)


“Sur un destin présent, j’ai mené mes fran­chises
Vers l’azur multivalve, la granitique dissidence.”
René Char. « Le visage nuptial », 1938, dans “Seuls demeurent”, dans “Fureur et mystère”.


Mot à mot. Tous les sens hypothèses. Aujourd’hui, je. Risquées et dépassées toutes les limites.

En 1965, je travaillais à “parti pris” et j’écoutais et faisais écouter Bud Powell, Charles Mingus, John Coltrane, Omette Coleman, Eric Dolphy, Cecil Taylor, avec PIERROT LE FOU Jean-Luc Godard porte un premier coup fatal au cinéma, tel qu’il se faisait depuis Lumière, que “sentaient” et “disaient” le meilleur, les meilleurs, qui voulaient “voir” et “écouter”, et y “penser” et le “parler”, de Jacques Rivette avant tout à Michel Delahaye, Christian Zimmer, Dominique Noguez, Jean Narboni, Jean Duflot et quelques autres… Quand on entend les “commenta­teurs” et les “critiques” d’ici, dont le but unique est de parler pour ne rien dire (à l’exception près dans les grands médias à Montréal de Serge Dussault), fonction coïncidant avec leurs capacités et leurs ambitions comme avec les principes des multinationales gérant un Système de la Consommation d’un Même (marchandises et slogans), qu’il n’y ait plus d’individu qui ait envie ou idée de résister à la sup­pression de l’espèce humaine, et ont Force de Loi des appareils de communication de masse aux pleins pouvoirs dans l’entreprise de désubstancialisation, avec pour moteur le néonazisme télévision, doit-on hurler de rage et d’épouvante ou crever fidèle à ce qu’on est organiquement? Anarchiste et apatride, s’acharner à “œuvrer” selon son “être”, refusant d’abandonner la moindre parcelle de soi à l’Apocalypse que la plupart programment et font fonctionner pour des pouvoirs, des profits et des con­forts d’autant plus factices qu’ils ne satisferont jamais aucune demande vraiment vitale et seront pulvérisés dans l’Héca­tombe “organisée” pour se les “appro­prier”, aux dépens d’immenses majorités progressivement annulées (le mouvement est maintenant accéléré)? Mais pareille pratique est de plus en plus vite pressentie et empêchée… Que j’aimerais être en de mêmes travaux, avec même conviction, avec Marcelle Ferron et Francine Simonin, Micheline Coulombe-Saint-Marcoux et Gilles Tremblay, Jean-Marc Piotte et Gordon Lefebvre, Madeleine Gagnon et Antonio D’Alfonso! Mais en un délabrement asphyxiant, le corps défoncé après dix-huit mois d’hôpital et l’ablation du poumon droit, puis volé et vandalisé et déménagé en H.L.M. de force, sans parve­nir à recouvrer la moindre énergie, sans autre revenu que l’aide (dérisoire) de l’Assistance sociale, terrorisé par l’im­puissance à subsister matériellement, qui hystérise de rendre impossible écrire (vingt personnes me donnant vingt dollars par mois feraient mon existence possible, l’écrire), ce sont surtout Gaétan Fraser, Robert Gadouas, Claude Gauvreau, Hubert Aquin avec lesquels quotidienne­ment je soliloque, effondré, après avoir tant voulu, tant essayé, mutilé, mentale­ment défait de ne plus ruminer de projets que tous sans issues… (Une première pro­jection à Montréal de PIERROT LE FOU avait eu lieu à l’Élysée pour les deux seuls Guy Joussemet et moi. Après, je marchai jusqu’à l’Asociacion Espanola de Pedro Rubio Dumont, y boire deux cognacs, télé­graphiant mon émotion à Godard…)

Et j’en suis de plus en plus persuadé : s’il n’y a pas ego trip il y a power trip!

Le cinéma, bien, mais plus que le cinéma.


C’est après avoir vu PIERROT LE FOU que décide de faire du cinéma la Belge Chantai Akerman, qui s’expose littéra­lement son propre sujet, comme en d’au­tres langages ses compatriotes Claire Lejeune et Jacques Brel, ou Juliet Berto, ou le Catalan Raimon. Dans les temps/ mouvements initialement élaborés comme projets différences par Godard, Jean-Luc Godard depuis Friedrich Wilhelm Nietzsche (1844-1900) le seul autre créa­teur d’une véritable contre-culture dans l’Histoire et la pensée blanches judéo-chrétiennes, le capitalisme puis le mar­xisme, et les technobureaucraties avec leurs polices et leurs informations désin­formations / Lois-et-Ordres, Nietzsche puis Godard les seuls ne voulant de vivre qu’outre mesures (celles-ci n’étant concevables que l’être mû par toute une culture de Héraclite à Einstein étroitement en symbiose avec son instinct), critiques, mo­ralistes, poètes, prophètes, dans les projets différences d’un Godard le plus radical Chantai Akerman veut et fait un cinéma autre et qui se réfléchisse se concrétisant, après Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (quelle “entente” exemplaire que celle entre ces deux-là, dans l’amour et dans la vie quotidienne et dans le travail leur donnant sens!) et Marguerite Duras… Dans cette aventure qui pour moi com­mence avec Buster Keaton et Friedrich Wilhelm Murnau… Par le cinéma retour à Montaigne (1533-1592), et, à travers Henri Lefebvre et Jean-Paul Sartre, et Roland Barthes et Mikel Dufrenne, élan vers Gilles Deleuze… (Musique: Jean Barraqué, peinture: Antoni Tàpies…)


À l’origine du cinéma québécois : Norman McLaren, l’imaginaire et l’invention, dans le domaine bien particulier de l’animation et de la parabole. Puis Claude Jutra, René Bail et Gilles Groulx, qui tentent de concilier un point de vue sur le monde et le moment historique dans lequel ils existent, qui d’une certaine façon les surdétermine (ce que l’on avait nié ou interdit d’y penser jus­qu’alors, comme vont refaire après 1970 tous les marchands et banquiers et leurs scribes les plus fourbes et les plus fossoyeurs / est-il déjà trop tard pour que ne se reconnaissent pas ici tant qui furent des “francs-tireurs et partisans” avec nous sur les barricades pour “des lendemains qui chantent”, se peut-il que déjà ce soit “refoulé”, se peut-il que je sois le seul en pleine “délectation morose” de qui l’on a trahi, de qui ne tolère pas qu’on lui ait brisé le cœur? quel con! le Patraque!) et la Parole de leur moi dont faire un récit la fiction documentaire (comme Louis-Ferdinand Céline, Robert Musil, Malcolm Lowry, Roger Vailland, Alejo Carpentier, Julio Cortazar). Jean Pierre Lefebvre va seul au long d’un itinéraire qui trop vite le confine à des exercices pour moi très irri­tants à la fois de laboratoire et à message /, mais j’aime beaucoup AU RYTHME DE MON COEUR (1983). Arthur Lamothe se consacre à un capital travail d’anthropo­logie plus que de cinéma /, mais, il s’insère dans les films, j’aime beaucoup MÉ­MOIRE BATTANTE (1983). Dans la voie tracée par Jutra, Bail et Groulx, que le Lynx inquiet va mener à des extrêmes les plus denses et les plus questionnants (pyra­mide et orbite point d’orgue désormais à jamais que AU PAYS DE ZOM (1983) pour tout le cinéma à venir au Québec), mettant en branle le seul devenir ici entiè­rement à l’écoute du monde et lui parlant, d’autres font œuvre qui témoigne, dénonce, tente d’en finir avec les stéréo­types et parle son auteur, Derek May, Jean Chabot (avec maintenant Yolaine Rouleau), Jean-Guy Noël et surtout Jacques Leduc : CHANTAL EN VRAC (1967), ON EST LOIN DU SOLEIL (1970), TENDRESSE ORDINAIRE (1973), CHRONIQUE DE LA VIE QUOTIDIENNE (1977), ALBÉDO (1982/avec Renée Roy): des présences essentielles à une culture à faire / et surtout quand les pouvoirs sollicitent et subventionnent attentisme, absentéisme, immobilisme, combinisme, folklorisme, nombrilisme, autocentrisme, racismes, monuments nationaux au lieu de travail­leurs culturels, plus personnes n’ayant plus aucun souci d’une substance… (Rien à dire de quelques cinéastes à débuts prometteurs qui ensuite renoncèrent ou s’intégrèrent aux commerces les plus vils. Rien à dire pour l’instant du si doué Denys Arcand, allant de compromission en compro­mission, mais donnant à voir en 1981 le si justement éblouissant et si splendidement subversif LE CONFORT ET L’INDIF­FÉRENCE, rien que le titre, déjà… Propos à Radio-Québec les plus lucides sur l’impossibilité de faire des films au Québec de Roger Frappier…)

Deux cas de marginalité. André Forcier et Paule Baillargeon. (Je veux ici nommer, s’il n’y a pas dans leurs films efficience à la mesure de l’intention, Jean et Serge Gagné, Denyse Benoît, Anne Dandurand, Marilù Mallet, Léa Pool surtout.) De l’Antilope Altaïr, de ANASTASIE, OH MA CHÉRIE (1977) et LA CUISINE ROUGE (1979), outre les faire voir, j’ai déjà souvent parlé, entre autres dans “Le Jour” et dans “La nouvelle barre du jour”. Deux cas de marginalité pour lesquels valent les propos tenus (et les noms et les titres cités) dans les survols trop som­maires qui précèdent, écrits sans cesser de songer aux deux, sur une crête d’une qualité (pensée et style) où émergent pour moi les cinémas, qui m’absorbent et agissent le plus, de Jean Grémillon, de Luchino Visconti, de Théo Angelopoulos, de Victor Erice, à la place du “politique” chez ces derniers étant le “personnalisme” chez Paule et chez Forcier pour d’évidentes raisons, mais dans un alliage du document et du Texte même la quête initiale d’une culture (l’utilisation jusqu’ici exclusive du jouai par Forcier, qui lui donne véracité et sens intrinsèques comme personne d’autre, à part peut-être Jacques Renaud dans “Le cassé”, je crois qu’à un moment elle sera abandonnée / et de toute façon, jouai ou pas, ce que voit et montre le cinéma de Forcier, et le Québec et l’au­teur, est élément constitutif majeur d’une culture en gestation, par l’acuité de l’en­quête à propos de comment vit une collec­tivité celle où se déroule la fiction et par la dynamique de la poétique de l’artiste).


Il naît le 19 juillet 1947 à Montréal, mais très vite vit sur la Rive Sud, à Greenfield Park, où il va à l’école, puis à Longueuil, où aujourd’hui encore il est, qui étourdit ou émerveille, un pilier de la Brasserie du Roi, ménestrel qui émaille de gravités les plus dérangeantes une loufoquerie inso­lente, en laquelle parfois s’immisce, l’éclair d’une étoile filante, naïf et exigeant un vif-argent de gentillesse enfantine. Pour moi traces, indices d’un âge adulte, qu’agissent CURIOSITÉ et ATTENTION, qui ne peuvent avoir corps que l’être en quête d’AUTHENTICITÉ, malgré qu’autour de soi la plupart (s’)aveuglent et (s’)assourdissent et (s’)anéantissent au moyen d’un MENSONGE n’engendrant que mensonges, sans plus de fin, sans plus jamais alors de recours possible à un moi réel. Il a 20 ans lorsqu’il commence LE RETOUR DE L’IMMACULÉE CONCEPTION, en 1967, qu’il finit en 1971, André Forcier.

En 1972, je découvre son film et André Forcier, dans la cave d’une vieille belle maison en planches rue Gatineau, face à Queen Mary, aujourd’hui démolie bien sûr, où habitaient frères Gagné, André Duchesne, Régis Painchaud et autres nouveaux arrivants en ville de Jonquière. Revoyant dix ans plus tard LE RETOUR DE L’IMMACULÉE CONCEPTION, je vois que j’avais vu quel cinéma voulait et allait faire André Forcier. J’en connais qui ne pourraient pas en dire autant. Qui ne dirent pas un seul mot à Forcier juste après avoir vu le film la première fois, grâce à moi qui avais cru indispensable qu’ils le voient. Un des coups les plus durs à en­caisser dans mon existence. Ah! si j’avais deviné la motivation principale alors, au lieu de ne me résoudre à l’admettre qu’une fois piégé par un vieillissement prématuré qui paralyse!, et comment sans plus rien tout recommencer à zéro, dans un merdier dont on sait maintenant tous les simulacres et les subterfuges?… Tout était déjà en germe dans LE RETOUR DE L’IMMA­CULÉE CONCEPTION, ce fatras de potache narcissique mal découpé, mal filmé, mal monté, à longueurs et redites insupportables, à effets grossiers trop voulus: la volonté et la pratique de toutes les libertés, du propos comme du filmage, une attention chercheuse aux personnes et aux événements rencontrés et enregistrés, sans jamais s’en servir en les desservant pour satisfaire les goûts les plus paresseux de publics les plus méprisants, sans jamais rien dissimuler de la pauvreté qui ronge comme un cancer le Québec, pauvreté des institutions, des codes, des mœurs, des espoirs et des renoncements de personnes sans perspectives, l’acceptation de la pau­périsation par l’intérieur du vivre d’une communauté convaincue qu’il n’y a de “valeur” que l’Argent, l’acculturation, l’aliénation, mais l’amour, la générosité et l’ironie qui découvrent en chaque être son merveilleux le plus incarné (su ou non) tou­jours en action, quel que soit un certain nihilisme lucide de André Forcier toujours en son approche le dépassant l’appel à vivre. (Monteverdi. Buxtehude. Couperin. Telemann.)

Plus ira le cinéma de Forcier, plus on verra comment il le fait. Les appareils, souvent utilisés de manière révolutionnaire, ne se servent jamais des personnages comme objets, au contraire en filmant toujours à leur hauteur s’y incorporent et les font sujets. Ainsi n’y a-t-il jamais reportage qui accuse ou avilisse, mais constat d’un corpus y intégrant l’auteur (ont ainsi valeur d’entités créatrices les présences de Forcier dans ses films, à la fois et Velasquez et Van Gogh). Ainsi n’y a-t-il jamais caricature ou libelle, mais comédie la plus exubérante, sans les habituelles farces plates à usage local le plus désolant, avec toujours une chaleur humaine dénotant le décryptage saisissant de l’autre, et tou­jours un aigu critique le plus intelligent et le plus subversif dans une tradition Mo­lière / Beaumarchais, à la “scénologie” la plus perspicace et la plus efficiente depuis celle de Shakespeare. (Cette utilisation du cinéma avec qui y participe a aussi ainsi permis leurs meilleurs “rôles” à l’écran à Guy L’Écuyer et à Jean Lapointe, ce qui en dit très long, et confirme ce que je dis, par exemple à propos de l’invention la plus no­vatrice quand nourrie d’une tradition ayant prouvé ce qu’elle fournissait, ou de l’expression la plus dense de l’ego quand il y a véritablement ouverture à l’autre, que cette expression incite alors à accentuer la sienne propre / noter aussi une remar­quable façon de faire “jouer” les enfants.)

Avec BAR SALON en 1973, mélodrame, noir et blanc, plus de brouillons, d’hésita­tions, mais d’évidence l’affirmation d’une dramaturgie et d’une technique exception­nelles, d’une maîtrise incomparable jus­qu’alors inconnue au Québec dans la fic­tion. J’écrivis quelques pages dans “Chro­niques”, disant seulement à la fin espérer que Forcier éviterait le danger que BAR SALON révélait le menacer: prendre ce que j’appelle le virage Gilles Carie, soit faire un cinéma typiquement québécois, mais calqué exactement sur les modèles de Hollywood, Billancourt, Cinecitta ou Mosfilm, recettes toutes toujours les mêmes, à seules fins d’une rentabilité ainsi à peu près garantie et détériorant plus encore le goût des publics pour lui vendre plus facilement les productions d’un même genre à venir, mais qui empêchent absolu­ment un cinéma autonome et esquissant un devenir / il suffit de voir aujourd’hui ce qu’est la production cinématographique dans le monde à 99%, entièrement soumise à l’impérialisme réétabli plus omnipuissant que jamais d’un cinéma améri­cain qui n’avait jamais encore été aussi nul et nuisible (un John Cassavetes ou un Robert Kramer, ou ailleurs un Johan van der Keuken ou un René Allio, presque déjà plus possibles étant donné le nouveau pouvoir des Majors, tandis que l’on hypothétise forcément de plus en plus avec l’annulation de tout goût de tous les publics dans le monde qui n’ont plus goût que pour les superproductions ou les divertisse­ments les plus débiles, une doxa de plus en plus passivement comprise comme Loi).

J’ai cru que Forcier avait cédé au mirage d’une gloire “Ticket” ou “À première vue” (microbes propageant imbécillité la plus niaise et désaffection la plus sui­cidaire) quand il fit L’EAU CHAUDE L’EAU FRETTE en 1976. Le revoyant en 1983 je constate avoir été bien trop sévère, et si L’EAU CHAUDE L’EAU FRETTE me semble toujours à moi son film le plus fabriqué, avec effets les plus calculés pour satisfaire un public dans sa demande la plus basse, la plus bête, Forcier y raconte un fait divers le plus plausible et le plus si­gnifiant dans une monstruosité qu’il a soin de ne jamais surcharger, il y décrit impla­cablement la destruction de l’être cellule après cellule par l’absorption d’alcool, pourtant initialement l’un des meilleurs moyens pour s’inventer un univers à soi et des fêtes avec d’autres, dont la rencontre en buvant est un merveilleux autrement in­terdit, et pour enfreindre ses propres com­plexes cauchemars et l’Ordre établi afin qu’aucun sujet ne puisse s’accomplir selon ses désirs, désirs que l’alcool désintègre quand rive à l’inertie l’habitude qu’est devenu l’excès d’abord émergence de sa li­bération (n’en déplaise à censeurs d’offices et esthètes de salons le danger le plus grave pour Forcier n’est en rien son exhibition­nisme mais tout ce qu’il boit), il y imprime l’une des scènes abordant complexités, ter­reurs et transcendances de l’érotisme les plus uniques/multiples que j’ai jamais vues sur un écran / qu’on m’entende! tout ceci par la seule composition intrinsèquement cinématographique d’un récit dont plus d’un autre eût fait une pochade vulgaire au lieu d’une tragédie, et dans cette scène du livreur se masturbant en regardant caché faire l’amour les deux très jeunes adolescents stupéfait littéralement comment Forcier emploie image et son (on peut penser à Robert Bresson, voire à Cari Theodor Dreyer), d’une grivoiserie faisant surgir l’indicible d’androgynie et de cosmogonie l’instant d’une préhension qui combine solitude et galactique / ce film indique déjà que Forcier voit et donne à voir à la fois à la Chris Marker et à la Jacques Tati, avec pirouettes et extractions à la Jean Eustache et à la Luc Moullet, synthèse inouïe et à d’innombrables possi­bles encore à oser risquer, qui n’est pas sans m’alimenter et m’inciter à plusieurs de mes propres écritures, comme font cer­taines musiques de Gustav Mahler, cer­taines de Alban Berg, certaines par le Art Ensemble of Chicago, certaines par le World Saxophone Quartet, comme font certaines peintures de André Masson, cer­taines de Jackson Pollock…

Enfin, en 1982 c’est AU CLAIR DE LA LUNE, qui rend André Forcier presque fameux, qui vaut par l’interpénétration en­tière et constante de état de fait québécois et merveilleux d’amour fou et de liberté au cœur de l’artiste. On ne peut mieux “illus­trer” les propos vociférants de Forcier quand on lui parle documentaire, Forcier qui, autant sinon parfois plus que Groulx, témoigne le plus “réalistement” du quo­tidien et ses pluriels ici, mais afin d’au­thentifier sans qu’il y manque rien le cadre dans lequel a lieu comme un rêve éveillé le récit d’un univers intérieur comme personne ici jamais ne se risqua à le parler (et le décor est l’un des éléments qui font tel l’univers intérieur). Il est donc juste d’évoquer Luis Buñuel / “juste” comme “sonnent” juste une musique de Iannis Xenakis, une peinture de Paul Cézanne, un poème de Arthur Rimbaud… (Je découvre au générique, à la fin du film, que Forcier utilise Emile Michel Cioran, ce qui me confirme que je sens bien quelle angoisse d’abord décide le cinéaste à faire le cinéma qu’il fait, avec quelles jongleries et quelle jubilation. Mais je me demande qui remar­que que Forcier se réfère à Cioran, et plus encore qui il y a pour qui ceci fasse sens, si spécifiquement… “Précis de décom­position”…) Des extraits d’un texte écrit à propos de AU CLAIR DE LA LUNE (et de LA TURLUTE DES ANNÉES DURES de Richard Boutet et Pascal Gélinas) ont été publiés dans “Temps fou” (texte écrit hébergé à Longueuil par amour/Jacqueline la Laie ardente, comme celui-ci, nous rencontrons parfois Forcier, pour moi si “vivifiant”, ce Franz Kafka/ Raymond Queneau à la Plume Latraverse et à la Serge Chapleau, merci la Laie)…


Albrecht Durer. Claude Debussy. Raymond Devos. Armand Vaillancourt. Archie Shepp. Neil Young.


Je tente d’indiquer en approximations trop lapidaires les matières charnières faisant pour moi du cinéma de André Forcier l’un de ceux les plus attachants et les plus ferti­les que je sente.

Une collaboration étroite, pour l’image et le montage, avec François Gill, d’origine amérindienne, mettant à nu le plus nu et faisant resplendir le plus splendide, impri­mant en images des impressions où se croisent une littéralité québécoise bien ra­rement transcrite et des atmosphères pro­pres à certains films américains les meil­leurs des années 40 et 50, de ASPHALT JUNGLE de John Huston et JOHNNY GUITAR de Nicholas Ray à A STAR IS BORN de George Cukor et NIGHT OF THE HUNTER de Charles Laughton (quel con! le Dédé scié, d’être tenté par un “réalisme poétique” bien “français” dans lequel il risquerait fort de s’enfarger!), François Gill aux images et Marc Chagall et Maria Elena Vieira da Silva, selon les tensions, mais les siennes, québécoises…

Un équilibre étroit le plus singulier entre les deux écritures québécoises pour moi les plus singulières (la qualité fondée par l’ex­position du sujet), celle de Jean-Jules Richard et celle de Réjean Ducharme, en chaque film de Forcier circulant racines et prospectives de “Journal d’un hobo” et de “Les enfantômes” (avec gravures de Monique Dussault et rock de Lucien Francoeur).

S’exposant “corps et âme” au quotidien assez pour ne plus jamais être abusé par idéologies, propagandes, publicités, pro­cédures, chez Forcier une désespérance qui incite à déambuler, vagabonder, nomade, l’errance, l’exil, mais une vitalité et une résistance qui le font le plus doué pour toutes les arlequinades, et le condenser en un cinéma le plus carnavalesque comme le plus exigeant (proximité de Nietzsche, “Le gai savoir”).

Par le dépouillement et l’attention extrême aux discours, aux présences, la volonté de simplicité et la mise en relief de ce qui se dit, à grands cris ou entre les mots, longs plans/séquences et lectures ou “représen­tations” à la caméra, la production l’une par l’autre, parce que l’une par l’autre, de RIGUEUR et TENDRESSE, “harmo­nique” la seule par laquelle parvenir à une différence indéniable qui soit vivable dans son multiple et ses contradictions, un lyrisme dialectique (proximité, dans des cinémas d’apparence aux antipodes du sien, de Jean-Luc Godard, de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, de Chantai Akerman).

On ne peut parler cinéma sans parler mise en scène et prise de vue. André Forcier, qui filme par amour et pour ne pas s’anéantir, jouant le plus sérieusement à la vie à la mort (ce dont je tente d’énumérer les signes du pourquoi et du comment depuis les tout premiers mots de ces lignes), pour moi il se met en vuetous les sens), à la fois à lui-même et aux autres, à celles et ceux des autres qui au lieu de s’aveugler et s’assourdir ont choisi de regarder et écouter.

Dans les fatrasies/romanceros de André Forcier : l’énergie de Buster Keaton (1896-1966) et la volonté d’une spécificité ciné­matographique à la Friedrich Wilhelm Murnau (1888-1931), avec folies du langage des Marx Brothers et langage de l’intelligence de Joseph Léo Mankiewicz.

André Forcier : affectabilité. Capacité de et/ou tendance à aimer être affecté, par êtres et événements, par et pour faire des films, avec affection, tout énoncé selon une affectivité. (Lire, entendre Paul Chamberland.)

Dans tout film de Forcier opère un va-et-vient qui fonde la cohérence de chacun et de l’ensemble, quels que soient les conflits et les éclatements, entre Gustave Courbet et Kittie Bruneau, entre Wolfgang Amadeus Mozart et Modeste Moussorgski, entre Charlie Parker et Caria Bley, entre Nathalie Sarraute et Zouc. Et je pense Colette Magny, Susan Sontag, Michel Serres, Alberto Kurapel. Et dans chaque film se parle sa solitude André Forcier.

Robert Schumann. Hector Berlioz. James Joyce. Samuel Beckett.


Ici j’éprouve besoin/désir de “citer”, pour moi contenant le vivre et le travail de André Forcier et mon écriture à son “sujet” (citations et nominations la et nous singularisant) : “Jacques Prévert Portraits de Picasso” (photographies de André Villers, 1981) :

“— C’est bien moi comme je m’ignore; c’est bien moi comme je me fais peur; c’est bien moi comme je me préfère.
— Comme c’est bien eux, dit-il encore, en regardant le portrait d’une foule.”
“Figurez-vous…
…figurez-vous, dit quelqu’un, qu’il y a des gens de nos jours qui iraient même jusqu’à nier la réalité de la peinture figurative! Autant nier dans sa réelle réalité toute la réalité…”
« … n’est-il pas réel quand il fait, un peu partout et dans le monde entier, mais déguisé, son autoportrait?”
“Tout homme est une foule, mais dans la foule l’homme est seul.”


C’est moi que je parle (dans ma foule), pour parler André Forcier le plus entiè­rement possible, le plus authentiquement, et donc avec sa foule. Chaque mot, chaque nom, chaque titre, chaque citation à dessein, pas par hasard, à sa place au long de tout un travail organique, les relations établies avec minutie pour leur indéniabilité et leurs interactions. Il est possible que André Forcier n’approuve pas ce texte. Il n’est pas sûr qu’il y ait aujourd’hui des lectrices et des lecteurs pour. Il est presque sûr que demain il n’y en aura plus. Je n’aurais pu écrire d’autre texte. (“L’ex­ception et la règle” insistait Bertolt Brecht.)


René Char. « Post-merci », 1952, dans “À une sérénité crispée”, dans “Recherche de la base et du sommet”. “Les fondations les plus fermes reposent sur la fidélité et l’exa­men critique de cette fidélité.”


Société de musique contemporaine du Québec. Salle Pollack, le 8 décembre. Sans doute le concert dont j’aurais le plus joui pendant la saison 83-84 à Montréal. Anton Webern et Edgar Varèse.


Rétrospective Luchino Visconti en décem­bre 1983 à la Cinémathèque québécoise de Robert Daudelin le Héphaïstos blue monk, et Pierre Véronneau et Pierre Jutras et quelques autres. (C’est à la mort de Vis­conti que j’ai écrit mon premier texte dans “Cinéma/Québec”.)


1983. Pour célébrer la parution il y a 100 ans du premier livre de “Ainsi parlait Za­rathoustra” de Friedrich Wilhelm Nietzsche, une des de plus en plus rares productions intelligentes et passionnantes de Radio-Canada, pour CBF/FM, re­cherche et animation: Claude Lévesque, à 18 heures 30 les 12, 13, 14, 15 et 16 décem­bre (tous mes chiffres sont là), encore une fois Claude Lévesque bien plus intéressant et vibrant que ses invités.


1983. PRÉNOM : CARMEN. Le plus extraordinaire de tous les films. Jean-Luc Godard porte un second coup fatal au cinéma. Mais rien n’est fini, tout com­mence.


Bons vents, Forcier, pour le voyage amour de la Sirène à Brest… “Quelle connerie la guerre…” Si tu vois Michel Auclair, tu le salues de ma part; vous vous entendrez bien… Si tu vois Juliet Berto, tu l’em­brasses pour moi. Si tu vois Lucia Bosé, tu l’embrasses pour moi. Si tu vois Lea Massari, tu l’embrasses pour moi…

Avant l’embarquement, avec musiques par Juliette Gréco et par Linda Ronstadt et par Eric Dolphy et par Albert Ayler, nous “trinquerons” “ensemble”, et avec Gilles Hénault et Marc Sol Favreau…


Cette sensation, chaque fois, maintenant, que ces mots sont peut-être les derniers que j’écris…


Je retourne à l’hôpital le 23 décembre, à bout…


Saxifrage. Le plus souvent, les saxifrages sont pourvues de robustes racines ou de rhizomes, avec des feuilles simples, parfois ramassées en rosettes, comme sur les jou­barbes; quelques-unes affectionnent les ter­rains rocheux ou les crevasses dans des si­tuations extrêmes en très hautes monta­gnes et elles supportent les très basses tem­pératures des régions polaires. Herbe in­crustée à même le roc.


J’écris parce que j’aime vivre et tout ce qui vit. Désespoir. Résistance. Différences. Devenir. Blues clair…

patrick straram le bison ravi

(22 décembre 1883: naissance de Edgar Varèse/ Capricorne)


Animateur du Centre d’art de l’Élysée de 1959 à 1962, homme de radio et d’écriture, Patrick Straram participe comme critique de cinéma à de nombreuses revues dont Champ Libre, Cahiers pour un paysage à inventer, L’écran, Images, Cinéma Québec.