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La critique féministe et LE DÉCLIN DE L’EMPIRE AMÉRICAIN

Comme tous les succès, celui du DECLIN n’est pas seulement un succès de salle, mais un succès de salon. Ce film a fait parler tous ceux et celles qui l’ont vu (et sans doute les autres). Personne n’a échappé au déferlement du verbe, de la passion, à un moment ou un autre pour défendre ou attaquer. À l’automne 86, le Québec en entier parlait du DÉCLIN. Bravo Monsieur Arcand et merci, cela faisait longtemps qu’on en se parlait plus beaucoup, anesthésiés sans doute par le confort et l’indifférence (une formule heureuse d’un de vos films amers qui, lui aussi, avait fait des remous dans le Québec post-référendaire). En allant sur le terrain (privé) des relations entre les hommes et les femmes, en faisant de ce terrain un champ d’observation sociale, en élaborant la métaphore sur le thème : «ainsi déclinait l’Occident», vous avez réveillé un chat qui dormait à peine, la critique féministe.

Louky Bersianik partit en guerre le 9 août 1986, avec un long article paru dans Le Devoir : «L’empire du statu quo». D’autres suivirent, répondant plus ou moins au premier, ce sont ces textes qui sont cités plus loin. Mais avant le DÉCLIN, Denys Arcand, cinéaste, ses films et sa vision des femmes avaient déjà été stigmatisés par la critique féministe comme d’ailleurs l’ensemble de la production cinématographique québécoise depuis les années 60. Dans un chapitre du livre Femmes et cinéma québécois, sous la direction de Louise Carrière, celle-ci étudie les images de femmes dans le cinéma masculin de 1960 à 1983.

Une critique serrée qui présuppose pour le cinéma une fonction de lucidité sociale et de critique, une fonction presque militante qui déboucherait, si on va jusqu’au bout de la logique de ce discours, sur une sorte de version contemporaine du réalisme soviétique. C’est ce qui se dessine en filigrane dans les propos de Louise Carrière quand elle termine sa rétrospective de vingt de cinéma québécois ainsi : «On ne peut bâtir un cinéma québécois dynamique et critique sans une totale remise en question des représentations féminines à l’écran.» Une phrase définitive, volontaire et sans appel et qu’on pourrait bien accepter comme telle si la représentation n’était pas chose complexe. On sait très bien, cependant tout ce qui provoque ce genre de réaction, il n’est pas question une minute de mettre en cause la légitimité et l’importance de la lutte des femmes contre les stéréotypes, il reste que ce type de critique mène à regarder le cinéma en oubliant le regard des cinéastes, en oubliant que la critique sociale à l’œuvre dans certains films, comme dans certains romans ne passe pas forcément par la non-représentation des stéréotypes et par leur bannissement horrifié. Les choses sont plus complexes. Quand Buñuel filme LE CHARME DISCRET DE LA BOUR­GEOISIE, pour prendre un exemple qui ne touche pas la représentation des femmes, il met en scène des bourgeois, des militaires et des curés, des personnages qui sont de l’ordre du stéréotype sans pour autant être vraiment suspects d’encenser la bourgeoisie, l’église ou l’armée. Les bons sentiments et la bonne conscience militante ne sont pas des garants de la critique sociale «juste», si tant est que cette notion existe.

De Louise Carrière à Louky Bersianik, la critique féministe n’échappe pas aux simplifications de l’idéologisme, ce qui, du coup affaiblit sa portée : si le cinéma ne met pas en scène une représentation des femmes jugée positive, ou correspondant à la réalité de leurs luttes pour l’émancipation, son propos ne peut être que réactionnaire, machiste et mystificateur. La dénonciation qui fonde ce discours critique prend alors des allures de mauvais procès, car elle veut faire entrer dans un carcan théorique, une réalité qui par définition, ne peut qu’y échapper — comme d’ailleurs, elle échappe à d’autres modèles.

Quand Louise Carrière analyse le cinéma québécois des années 60 à 80, elle remarque le peu d’importance que celui-ci accorde aux femmes, à leurs émotions, à leur expérience particulière de la vie, à leurs problèmes spécifiques (contraception, maternité). Pour elle, les femmes ne sont représentées que comme des objets vendus à la sexualité des hommes et forcément perdantes dans la transaction. Même quand les femmes sont fortes, dit-elle : «(leur) force… est réduite à une certaine autonomie sexuelle, quoi qu’il faille y regarder de plus près. RÉJEANNE PADOVANI, GINA laissent entrevoir des personnages féminins décidés, mais le viol et la mort en font encore une fois des victimes». Donc, non seulement les hommes ne représenteraient pas les femmes selon leur réalité, mais ils en feraient toujours des victimes, des perdantes. Mauvais procès, décidément, dont les exemples tirés du cinéma d’Arcand illustrent à merveille les vices de forme.

Car ce ne sont pas les femmes qui sont particulièrement perdantes, dans son univers, c’est vraiment tout le monde.

Le pessimisme d’Arcand est absolu. Dans son monde, il n’y a pas de place pour la tendresse ou les sentiments, pas plus pour ceux des hommes que pour ceux des femmes. Dans GINA, pourtant, les personnages ébauchent des relations qui pourraient ressembler à de la solidarité ou même à de l’affection : Gina et Dolorès, Gina et la femme de l’hôtelier, les cinéastes entre eux et même Gina et les cinéastes forment une sorte de réseau de sensibilités complices, où la sexualité, malgré le métier de Gina ne joue pas le rôle principal. Malgré cela, la mort et la violence terrible vont tout raser, c’est vrai, mais il est vraiment très difficile de savoir qui sort gagnant. Sûrement pas les bons sentiments, puisqu’ils sont raillés et présentés comme des épisodes dérisoires dans un monde où tout rentre dans l’ordre convenu des choses. Sûrement pas ceux qui essayent de comprendre et de s’apitoyer (les cinéastes) puisque dans le fond, ils passent à côté de ce qui se passe vraiment. Gina se fait violer, certes, mais au moins, elle est en prise directe avec la réalité et elle réagit, elle se venge. Les cinéastes, eux, retournent à leurs studios tourner des fictions anodines après avoir effleuré un univers qu’ils ont voulu dénoncer sans y arriver (l’usine) et une tragédie dont ils ont bousculé un instant les règles et à laquelle ils ont participé, le tout sans le savoir. Partout, ils se sont révélés totalement impuissants.

La même logique est déjà à l’œuvre dans RÉJEANNE PADOVANI, plus caricaturale et implacable encore : rien ne peut troubler l’univers du pouvoir. Cet univers est complètement pourri, mais il se tient debout à force de chantage, de veulerie, de corruption. Les faibles, les purs et en l’occurrence, les pures (la journaliste, les gauchistes et Réjeanne Padovani, à sa façon) sont forcément perdants. On peut bien reprocher à Arcand le didactisme de ses démonstrations et son pessimisme réducteur, mais c’est une autre histoire, et ce n’est pas tout à fait celle du machisme.

Évidemment, avec le DÉCLIN, tout se corse. Arcand aborde de front le rapport entre les hommes et les femmes, dans le contexte de la société dite post-moderne, avec ses héros intellectuels, prospères, fatigués et revenus de tout : de leur carrière, de la pensée, de la révolution sexuelle, qu’il faut bien appeler comme ça parce qu’on a consacré le terme, et puis en bloc, de la politique, du nationalisme, et même du destin glorieux du monde occidental.

Même procédé que d’habitude chez Arcand, deux univers décrits séparément, dans un montage alterné rigoureux : d’un côté les femmes, de l’autre les hommes. Exposition classique, puis rencontre dans un souper «familial» puisque tout ce beau monde est supposé constituer une famille d’élection (par opposition à la famille biologique bannie ou perdue), qui, par bien des aspects se révélera plus cruelle et plus névrotique que l’autre. Discussion postsouper : règlements de comptes divers, révélations indiscrètes : tout le monde a couché avec tout le monde, et une des femmes, plus naïve que les autres ne le savait pas, elle croyait à la fidélité de son mari, elle tombe de haut et découvre que, justement, le susdit était un tombeur. Drame aigu, vite ravalé, car tout rentre dans l’ordre (bourgeois, aurait-on dit en d’autres temps). Conclusion connue : rien ne bouge en ce bas monde et tout, fatalement décline. La mécanique Arcand, efficace, maîtrisée, implacable.

La critique de Louky Bersianik fonctionne en retour avec la détermination du rouleau compresseur. Tout y passe. L’humour du film le rend équivoque, ambigu et confus, jouant à la fois sur «le constat du réel et le fantasme». Le film «reproduit les clichés de la politique sexuelle et reconduit le sexisme ordinaire du début à la fin». Le film décrète que l’accession au pouvoir des femmes est un signe avant-coureur du déclin d’une civilisation, or les femmes n’ont jamais accédé au pouvoir; alors? Et puis, bien sûr le personnage joué par Louise Portai, victime jouissant des brutalités de son amant, vient cautionner la violence faite aux femmes. Quant à l’amant en question (joué par Gabriel Arcand), son compte est vite réglé: «Il incarne la supériorité du macho inculte sur une femme scolarisée». Double insulte, aux femmes et au savoir!

Pour Louky Bersianik, les femmes, dans le DÉCLIN, sont à la fois mystifiées, ridiculisées alors même qu’elles se croient libres et autonomes. La preuve : toutes les plaisanteries salaces que les hommes du film ne se gênent pas pour faire alors qu’elles sont absentes. Et même si elles répondent un peu sur le même ton, entre elles, elles n’atteignent jamais le degré de vulgarité et de mépris de leurs maîtres. Au-delà de cette limite (atteinte) — serait-on tenté de conclure — il ne s’agit plus d’une critique, mais d’un règlement de comptes, dont le film est à peine le prétexte. À aucun moment, Louky Bersianik ne semble considérer le film comme une construction du réel, comme une mise en scène. Elle l’aplatit pour le faire entrer dans son propos, en enlevant au cinéaste toute possibilité de distance, de regard.

Selon elle, Arcand en montrant que le sexisme est toujours là, en montrant la misogynie et la complaisance, cautionne tout cela : il est derrière chacun de ses personnages masculins, il guide leurs pensées perverses et leur fatuité. Il les fait triompher.

Pourtant le film est loin d’être aussi simple. Il n’est pas évident que les personnages masculins y aient le beau rôle. Pas de gagnants dans cet univers glauque malgré les décors prospères, dans ce monde sec et rigide malgré la cordialité de surface et la liberté revendiquée. La cendre de la dérision et le givre de l’amertume.

On y a vu, malgré tout de la tendresse : entre les femmes, entre les hommes et dans les rapports du personnage de l’homosexuel avec tous. Elle affleure peut-être parfois mais elle est vite effacée par le retour au cynisme.

Paradoxalement, la misogynie des mâles du film est tellement déconfite, tellement enflée par le désarroi qu’elle pourrait presque être touchante si Arcand était moins retenu, si son regard était moins froid.

Mais Arcand ne s’apitoie jamais dans le DÉCLIN, c’est, plus que jamais, un maître du grincement. Ses personnages se reprennent en main aussi vite qu’ils se sont perdus, ils ont un surmoi tyrannique et bien entraîné. S’il y a une ellipse à faire, Arcand choisit toujours de la faire sur le sentiment. Ses personnages du DÉCLIN sont avant tout des verbeux, des bavards, ce sont des as de la répartie et de l’esquive. Même la femme bafouée restera très sobre dans son malheur. La raison domine, elle protège du drame, de l’éclatement, et surtout d’un quelconque changement.

L’univers d’Arcand est clos, il est noir et sans issue. C’est peut-être cela qui irrite surtout, dans le fond, et qui prête le flanc. Mais la critique porte à faux quand elle dénonce le sexisme et l’anti-intellectualisme d’Arcand, comme si la satire n’était pas là, comme si le regard froid de l’auteur n’était pas un regard critique.

Cependant une satire n’est vraiment réussie que dans une certaine subtilité, une certaine ambiguïté. Or, il reste qu’on sort du DÉCLIN plutôt écrasé par la charge, comme en sortant de RÉJEANNE PADOVANI, de GINA, ou de LA MAUDITE GALETTE. Entre LA MAUDITE GALETTE et LE DÉCLIN, il y a certes un décalage de classe et d’esthétique, mais l’enfer reste le même.

Un enfer dont Italo Calvino parle ainsi à la fin de son livre Les villes invisibles : «L’enfer des vivants n’est pas chose à venir : s’il y en a un c’est celui qui est déjà là, l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons d’être ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l’enfer, en devenir une part au point de ne plus la voir. La seconde est risquée et elle demande une attention, un apprentissage continuels: chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer, et le faire durer et lui faire de la place.»

Arcand, lui, s’en tient à la première manière… et parfois on manque d’air.

Véronique Dassas


Véronique Dassas est journaliste pigiste. Elle a été responsable de la rédaction au magazine le Temps fou de 1980 à 1983.