La Cinémathèque québécoise

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Un groupe de travail : Abitibi blue print

J’ai eu la chance de naître (1948) dans un boomtown au paroxysme de son boom. Rouyn-Noranda : six cinémas de 500 places pour 30,000 habitants. Avant d’aller se coucher, on se payait un film et un coucher de soleil; un fes­tival international permanent. Dans la vie je voulais faire du cinéma et de la musique. Gâté encore là : sept orches­tres dans vingt-deux hôtels. Mais où apprendre le cinéma. L’école la plus proche est à New York puis Holly­wood. Pas question; l’adolescence est trop bonne ici, la bamboula tout le temps. Le cinéma viendra donc à moi.

Un jour les beatniks programment un film étrange à leur ciné-club : pas de comédien, pas d’histoire, pas de musique. Un film québécois. On appe­lait ça du cinéma direct. Dans les villes minières, il y a des vues et de la musique. Pas de théâtre. Donc pas de tradition de fiction. J’étais dû pour le direct. Finalement j’ai vu une caméra 16mm pour la première fois de ma vie au matin du 4 juin 1976 lors du tourna­ge de la scène inaugurale d’un direct. J’en étais le réalisateur avec mon ami photographe Robert Monderie. Who needs Hollywood.

Il s’est avéré, heureusement pour nous, que les personnages performaient au-delà de toute attente; le naturel des gens devant la caméra m’étonnait tout à fait. Il m’apparut alors que l’endroit se prêtait bien à un traitement cinématographique de nature directe‘, dans ces petites villes, les catégories sociales se côtoient, les “braquettes” salariales se chicanent ouvertement, le tissu de la vie est visible. Du théâtre au premier degré de son expression. Ce genre de cinéma commença à m’intéresser.

Nous fondons alors un groupe de travail : Abitibi blue print. Blue print pour un monde meilleur. Nous éta­blissons un pontage technique avec Montréal. L’approche théorique que nous formulions consistait à filmer di­rectement au cœur du microcosme local pour reconstituer une version personnelle de ce monde en abrégé.

C’est dans cette perspective que nous réalisons trois films :

COMME DES CHIENS EN PACAGE (1977) Échographie sociale tournée dans l’effervescence du cin­quantenaire de la ville de Rouyn- Noranda. Documentaire historico- musical. (Mention spéciale au Prix de la Critique. Sélection québécoise au Grierson Film Seminar).

MOUCHE À FEU (1983) Portrait d’un homme chanteur, Ken Wallingford, dont le métier consiste à rassem­bler au soir la ville autour de lui. La même ville, à tous les soirs. Documen­taire à coloration intimiste. (Mention unanime au Prix de la Critique).

NORANDA (1984), où nous avons obtenu une image saisissante de cette étrange guerre que les industriels infli­gent aux autres. Cette guerre prend la forme ici de l’empoisonnement de la population de Noranda à l’acide sulfurique et à l’arsenic. Documentaire réa­liste.

Avec ce dernier film, un cycle vient de s’achever pour nous. Nos moyens sont désormais plus grands et, notre indé­pendance, réelle; carte rare et pré­cieuse dans ce métier. Nous procédons maintenant à un changement de pers­pective.

Car les découvertes enregistrées lors de la production du film NORANDA nous ont portées à réfléchir sur l’ave­nir de la vie globale. Qu’on en parle ou non, le Canada, plus que tout autre pays du monde, baigne dans la conta­mination chimique. La gestion de l’air et de l’eau planétaires est une catas­trophe. Les compagnies mondiales se sont dotées depuis trente ans d’une force de frappe incroyable et la consé­quence traumatisante de la fusion de leurs pouvoirs avec ceux des parle­ments, surtout depuis dix ans, nous assure un XXIe siècle assez sale. Armageddon en vue. Nous voulons main­tenant encadrer ces méga-réalités. En plus de respirer, l’humanité devra manger toujours. Nous avons choisi d’entamer l’analyse de la production agro-alimentaire dans le monde.

Cette nouvelle orientation débouche sur une vaste collaboration avec tous les agents d’intervention susceptibles d’être intéressés par le sujet. Elle im­plique également une modification de nos méthodes de travail. Troquer le microscope pour le télescope. Notre caméraman Alain Dupras revient d’un séjour de perfectionnement d’un an en Californie (études de cadrage). Yves Fortin monte actuellement un film sur les radios communautaires; travail qui l’a mené aux quatre coins du monde et l’a familiarisé avec la production in­ternationale. Robert Monderie étudie le traitement cinématographique des documents visuels; il inventorie actuel­lement un trésor photographique à Cobalt (Ont.) dans le but de cerner un rapport entre le métal-argent, la pho­tographie et XXe siècle à partir d’un essai de classification du structuraliste Roland Barthes. Je m’apprête à ap­profondir l’apport sous-estimé de la bande musicale en cinématographie documentaire (Eastman School of Music de Rochester). Et Daniel Corvée est à définir les paramètres théoriques du prochain ouvrage: la gestion de la nourriture, en tant qu’arme alimentaire, à l’échelle mondiale. Essai de solution.

Ajoutée à ce programme notre entrée dans la fiction, un bon dix ans d’ou­vrage. Gerbons les faisceaux.

Richard Desjardins


Musicien et cinéaste, Richard Desjardins est, entre autres, auteur de la musique et du commentaire de NORANDA.