La Cinémathèque québécoise

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Anciens périodiques

Comment transmettre une image qui soit nouvelle

“Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, elle sera poète, elle aussi…”

Rimbaud

Comment briser l’infini servage dont parle Rimbaud? Comment défaire les maillons de la chaîne qui nous retient prisonnières, es­claves et prisonnières?

Est-ce que nos cinéastes québécois à travers le documen­taire et surtout le cinéma direct, n’ont pas cherché à nous renvoyer une image à notre ressemblance, un miroir où chercher notre propre identité nationale? En tentant de faire un cinéma d’ici, ne nous ont-ils pas donné la clef pour nous reconnaître?

Mais dans ces films peu de fem­mes ou une image pauvre de celles-ci (Femmes-“waitress”, femmes-topless, femmes-matriarcales). Peu de femmes dans l’équipe de production, sinon au second plan. Heureusement, depuis quelques années de plus en plus de films faits par les femmes et sur les femmes fleurissent: les femmes prennent en main leurs paroles et leurs images…

C’est à travers la vidéographie et mon travail avec le groupe de Québec Vidéo Femmes (ancien­nement : La Femme et le Film, que cette démarche sur la condition féminine, à travers les différents tournages et visionnements-animations, je me suis questionnée sur la représentation de la femme au cinéma et à la télévision, de l’utilisation de notre corps dans les différents médias, je me suis in­terrogée sur les images de la fem­me et de l’homme qu’ils projettent, des fantasmes qu’ils alimentent et des attentes artificielles qu’ils créent ainsi que l’ordre établi dans lequel ils nous maintiennent… une façon subtile de nous garder prisonnière de nos esclavages…?

Comment transmettre une image qui soit nouvelle, une image qui émerge de toutes ces années de complicité avec des femmes? À travers l’utilisation de la vidéographie, une conscience nouvelle de la non-hiérarchisation dans l’équipe, une remise en ques­tion du pouvoir et des mythes qu’entretiennent le cinéma et la télévision, un besoin d’être proche du spectateur, l’espoir d’un docu­ment déclencheur (que ce soit un documentaire ou une fiction) et pouvant servir d’outil d’intervention sociale…

“Faire un film, c’est répondre à un immense besoin de com­prendre et de parler de soi autant que des autres, à soi autant qu’aux autres” (La Raison du plus Fou, Lainé et Karlin)

Parler des femmes, sans les trahir, en leur rendant leur parole, les aimer… M’aimer et me respecter… un apprentissage si dif­ficile quand on a au-dedans de soi des siècles de mépris envers notre propre sexe…

Je m’interroge à savoir si je ne suis qu’un “voyeur”, si je me cache derrière les caméras pour faire dire les autres, pour faire porter mes propres convictions… suis-je “violeur” d’intimité, pour servir une cause qui m’est importante, mais sans autres implications…? Cette observation des autres, ces secrets de l’émotion des autres habillés d’imaginaire et transcrits sur l’écran, sont-ils le propre de n’importe quel créateur?

Qu’est-ce qui fait véritablement un film de femme? Qu’est-ce qui fait qu’à la fin d’un visionnement, une énergie nouvelle se lit entre les images, se lit entre les lignes?

Est-ce de parler des femmes, de leur donner la parole? …Est-ce de réunir une équipe faite entièrement de femmes pour réaliser un film? De capter dans un cadrage- mouvement des femmes? Est-ce toutes ces choses qui suffisent à faire d’un film un film de femme?

Créer la vie à partir de la vie, à partir d’observations d’ex­périences, pouvoir dépasser l’événement, endimancher l’âme avec l’imaginaire, sur l’écran arriver à transmettre la dualité de nos existences : l’intolérable aussi bien que le magnifique… aborder les grands thèmes, même les tabous, avec notre propre colora­tion…

“L’amour serait-il révolution­naire, poursuivrait-il sa démarche soutairrenement pour mieux saper l’ordre social?” (René Nelli, Érotisme et Civilisation). La créa­tion et l’amour sont-ils des formes de révolution? La caméra est sou­vent utilisée comme symbole d’une arme (dans les affiches de cinéma politique). Mais si elle devenait sensuelle, qu’elle devienne plus qu’une arme, un prolongement du corps pour caresser, pour plonger le spectateur dans un monde de sensations et d’émotions… Trouver de nouvelles façons de dire. Le cinéma comme un acte d’amour. Le cinéma devenant le prolonge­ment de la vie. Dans la mesure où la réalité dépasse la fiction, où la poésie transcende le quotidien, est-ce naïveté ou utopie?