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« Mon cinéma est orienté essentiellement vers les comédiens » (Entrevue avec Claude Gagnon)

Copie Zéro : Est-ce que le casting des comédiens s’avère différent quand il s’agit de les faire improviser dans un film?

Claude Gagnon : Les critères de sélection ne sont pas les mêmes. On doit d’abord tenir compte du fait que certains acteurs professionnels peuvent facilement improviser alors que d’autres y arrivent plus difficilement. Par ailleurs, depuis le Grand Cirque ordinaire et grâce à la la Ligue na­tionale d’improvisation, de plus en plus de jeunes comédiens sont initiés aujourd’hui à l’improvisation. Quand je cherche des acteurs ou des actrices, je m’assure aussi de mêler les professionnels avec des non professionnels qui, eux, ont une autre façon d’exprimer un personnage. Ce mélange des deux met hors d’équilibre les comédiens professionnels, leur fait perdre les trucs du métier et les ramène davantage à leur naturel.

Je fais souvent du casting à partir de la télévision. Je me fie d’abord au physique des gens. Je suis persuadé que l’aspect physique d’une personne influence toute sa relation avec son univers. Si le comédien est grand, mince et beau, il n’a pas le même comportement que s’il est petit, gras et laid. Le spec­tateur réagit de la même façon et se laisse influencer par l’aspect extérieur d’un personnage. À partir de ce premier choix, je vérifie le type de relation que je peux entretenir avec lui. Si cela marche, je ne m’inquiète pas. Je ne cherche même pas à voir ce qu’il a fait avant. Je ne veux pas le juger sur son passé de comédien. Ce qu’il est comme individu m’importe davantage.

Copie Zéro : L’improvisation demande-t-elle une prépara­tion particulière de la part des acteurs et du metteur en scène?

Claude Gagnon : L’essentiel c’est d’arriver au tournage bien préparé, avec une structure précise et écrite du scénario et des dialogues. Avec les comédiens, avant le tournage, je cherche à approfondir les personnages: leur passé, leur ca­ractère, leurs habitudes, leur façon de penser, etc. Je les emmène, en fin de compte, à réagir comme eux à partir d’indications générales sur ce qui doit être dit. Ils doivent être capables d’expliquer ce qui, dans le passé du person­nage, peut provoquer telle ou telle réaction. Et, lors du tour­nage proprement dit, je les laisse aller selon ce qu’ils ressen­tent de leur personnage. Après quelques jours, j’ai une idée assez précise de leur façon d’improviser et de l’orientation qu’ils donnent à leur rôle. Il faut quelquefois rectifier leur élan, car il arrive qu’ils partent carrément dans une direction opposée qui risque de fausser les scènes subséquentes. Dans leurs mots ils doivent parvenir à transmettre une idée, une situation préalablement déterminée.

J’aime bien aussi, comme dans la vie, provoquer des moments d’insécurité. Il manque souvent au cinéma de ces occasions où le personnage n’imagine absolument pas comment réagira son interlocuteur, comment il répliquera. Je donne ainsi des indications contraires aux comédiens dans le but de déstabiliser les personnages, de les rendre moins sûrs d’eux, plus fragiles.

Copie Zéro : Demander à des acteurs d’improviser des dialo­gues lors d’un tournage implique-t-il des comportements nouveaux entre eux ou vis-à-vis le metteur en scène?

Claude Gagnon : Traditionnellement, je ne sais pas comment cela se passe. Ce qui m’intéresse dans le cinéma, au départ, c’est justement la relation entre les acteurs et la collaboration qui peut exister entre les deux clans, celui de la réalisation et celui de l’interprétation. Mon cinéma est par conséquent orienté vers les comédiens et comédiennes. Il repose essentiellement sur la transformation profonde, la magie, opérées par les contacts entre eux. Vous comprenez alors ma préoccupation pour le casting, il me faut des gens dont la compatibilité de caractère et la complicité soient très grandes. Même si je n’improvisais pas les dialogues, je choisirais probablement mes acteurs de la même façon, c’est essentiel de bien les connaître et de savoir jusqu’où je peux les pousser.

Copie Zéro : Est-ce que tu laisses la possibilité aux co­médiens de retravailler les personnages et les situations tout juste avant une prise?

Claude Gagnon : Oui. Je n’ai jamais l’impression d’être lésé en tant qu’auteur. “L’art de la mise en scène c’est de s’en­tourer de personnes très compétentes” disait un réalisateur américain. Je choisis des comédiens que je trouve intelli­gents, que j’aime et en qui j’ai une confiance absolue. J’essaie de les stimuler, le reste du travail ce sont eux qui le font. Je me réserve quand même la possibilité de leur dire “non, c’est pas ça!” si je n’embarque pas dans leur proposi­tion de jeux et de dialogues. J’explique toujours pourquoi cela ne m’apparaît pas correct.

Copie Zéro : Les comédiens doivent être plus emballés du fait qu’ils créent quelque chose, qu’ils inventent des répli­ques. Peut-on dire qu’ils deviennent les coauteurs du film?

Claude Gagnon : En temps normal la collaboration entre nous est sans problème. Ce que j’aime au cinéma c’est l’es­prit de famille, le “trip de gang”. C’est déjà tellement diffi­cile de faire des films s’il faut, en plus, s’engueuler cela devient carrément invivable.

Copie Zéro : L’improvisation permet-elle aux comédiens de ressortir davantage, de moins se cacher derrière un person­nage? En d’autres mots, est-ce que les personnages sont plus réels, plus vrais?

Claude Gagnon : Oui, c’est pour cette raison que j’utilise les techniques d’improvisation dans mes films. Il y a beaucoup de façon de parvenir à cette vérité du jeu. Dans mes deux films précédents KEIKO et LAROSE, PIERROT ET LA LUCE, la part d’improvisation était importante. Dans celui que je vais tourner bientôt, il y aura un pourcentage à peu près égal d’improvisation et de texte écrit. On peut arriver ainsi à une certaine forme de réalisme au cinéma. Il y a une nervosité bénéfique qui se crée par ce genre de travail avec les comédiens. C’est l’expérience de plusieurs films qui permet d’acquérir une bonne technique en ce domaine. Il faut éviter les longueurs inutiles et les périodes de caboti­nage.

Au début des années 70 j’ai découvert la nouvelle généra­tion d’acteurs américains (Gene Hackman, Al Pacino, Robert De Niro, etc.) qui m’ont surpris par leur naturel, tant au niveau du jeu que celui des dialogues. Il y avait, enfin, du réel dans l’interprétation cinématographique, l’on s’éloignait de la convention théâtrale. C’était tellement dif­férent de ce qui se faisait en France et au Japon où j’habitais à ce moment-là. L’improvisation, pour moi, a donc été une façon de me rapprocher de cette façon américaine de jouer au cinéma.

Copie Zéro : Pour bien improviser faut-il tourner en conti­nuité?

Claude Gagnon : Dans KEIKO et LAROSE, il fallait abso­lument que je tourne en continuité d’où les très longues pé­riodes de tournage. Seize semaines complètes dans le cas de LAROSE. Par contre, mon prochain film se fera selon les méthodes traditionnelles de tournage c’est-à-dire sans res­pecter la chronologie du récit. Les parties improvisées seront donc très circonscrites.

Copie Zéro : Est-il préférable de prendre plusieurs prises de chacun des plans dans un tournage improvisé?

Claude Gagnon : Cela dépend des comédiens avec lesquels tu travailles. Par exemple, pour LAROSE, j’avais trois co­médiens très différents. Richard Niquette est un acteur de télévision qui a toujours joué avec un texte; à cause de cela je me suis aperçu qu’il s’améliorait au fur et à mesure des prises. Avec Luc Matte, un acteur sans expérience pro­fessionnelle, c’était le contraire; il se gâchait après plusieurs prises. Quant à Louise Portai, elle était merveilleuse et me donnait une liberté totale. Elle se sentait à l’aise dans l’im­provisation et pouvait aussi me répéter plusieurs fois de suite, avec la même énergie, un dialogue qu’elle venait d’im­proviser. Elle me donnait une très grande sécurité par rapport à l’improvisation. En conséquence, après quelques jours de tournage, je me suis rendu compte que lors de la première prise je me devais de cadrer principalement Luc, du moins pour la première section de la séquence. Pour les autres prises, je m’attachais plutôt à filmer Richard. Ainsi chacune des prises était utilisable au montage, permettant de tirer le meilleur des comédiens.

Copie Zéro : Est-ce que le caméraman doit aussi improviser ses prises de vue?

Claude Gagnon : Le cadrage, comme la mise en scène d’ail­leurs, doit être constamment pensé en fonction du montage et du rythme. Tout ne doit pas être improvisé dans un film. Il est important de connaître à l’avance quel genre d’images et d’effets l’on veut créer.

Copie Zéro : Crois-tu que la tradition du cinéma direct au Québec t’a entraîné sur le chemin de l’improvisation?

Claude Gagnon : Oui, du moins en ce qui concerne le regard que je porte sur les gens et en ce qui a trait au rythme des films, mais très peu pour ce qui touche au travail de l’acteur. J’avais lu le livre de Marsolais L’Aventure du cinéma direct en y prenant beaucoup de notes. Michel Brault, aussi, m’a influencé. Il avait dit, après avoir tourné ENTRE LA MER ET L’EAU DOUCE, qu’“il faudrait un jour réussir à im­proviser un film du début à la fin. Mais pour ça il est né­cessaire d’avoir l’aide des gouvernements.” J’ai, pour ainsi dire, répondu à ses souhaits en réalisant KEIKO et LAROSE mais sans aucune aide gouvernementale.

Contrairement aux gens du documentaire, je me suis inté­ressé aux acteurs et me suis posé constamment des ques­tions sur leur métier. J’ai beaucoup lu sur le sujet.

Copie Zéro : Est-ce que tu veux ou souhaites à nouveau réa­liser des films où les dialogues sont improvisés?

Claude Gagnon : Non, je ne pense pas répéter des expé­riences d’improvisation d’une façon aussi totale. Ce fut pour moi une sorte d’apprentissage qui me sécurise maintenant en tant que réalisateur; je peux, sans crainte, me débarrasser du scénario.

Copie Zéro  : Y a-t-il des aspects de ton travail que nous n’aurions pas abordés et dont tu voudrais parler?

Claude Gagnon : Le secret de l’improvisation c’est de ne pas paniquer malgré toute l’activité et le stress d’un plateau de tournage. Si tu es nerveux et soucieux d’un horaire, tu risques d’avoir de gros problèmes. Il est dommage que le système actuel de production au Québec devienne tellement structuré que l’on perde, petit à petit, l’esprit du travail d’équipe. L’idée de créer collectivement m’apparaît de plus en plus difficile à faire accepter. L’état d’esprit qui domine maintenant et qui veut que nous devenions tous de très bons professionnels, super qualifiés, me fait peur. C’est une men­talité d’industrie qui n’a rien à voir avec la création.

(Entretien réalisé par Pierre Jutras et revu par Claude Gagnon.)


N.D.L.R. Claude Gagnon désire que l’on mentionne que ses propos, présentés de cette façon, hors du contexte parlé de l’entrevue, prennent l’allure d’affirmations trop catégoriques. En aucune façon il ne veut faire autorité en la matière.