La Cinémathèque québécoise

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L’ONF et Maurice Duplessis

Le producteur des séries Canada Carries On et The World in Action, Stuart Legg, au travail. Derrière lui, l'affiche d'un des films "communistes" incriminés
Le producteur des séries Canada Carries On et The World in Action, Stuart Legg, au travail. Derrière lui, l’affiche d’un des films « communistes » incriminés
© ONF

Parmi les embûches que connaîtra l’ONF, ses rapports avec le gouverne­ment Duplessis ne sont pas des moindres. Nous avons cru souhaitable de les évoquer ici. Il faut avouer que le Québec n’est pas seul dans son combat; par exemple l’Ontario de Mitchell Hepburn s’en prend aussi à l’Office. Mais nous avons préféré nous en tenir brièvement à Duplessis. L’arme qu’utilise ce champion de l’obscurantisme et de la réaction est la censure. Dès avril 1946, il avertit les censeurs québécois de bien surveiller les films de l’Office parce que ceux-ci encourageraient « la centralisation fédérale ».

Mais ce que Duplessis craint par-dessus tout, c’est la propagande subver­sive que diffuserait l’Office, « un vrai nid de communistes ». D’ailleurs le jour­nal de l’Union nationale, Montréal-Matin, ne manque pas une occasion de le rappeler. Par exemple, le 17 juin 47, il note que le quotidien communiste Canadian Tribune a souvent publié des articles favorables à l’ONF. Il reprend ensuite l’opinion d’un hebdomadaire ontarien The Letter Review :

« Comme la Canadian Tribune n’a jamais rien louangé qui ne puisse être de quelque utilité à la cause communiste, il est maintenant évident que les soupçons relatifs à l’ONF sont absolument justifiés et qu’on doive le regarder comme une institution acceptable pour les communistes, sinon actuellement communiste ».

Duplessis ne peut avoir recours, comme avec les syndicats, à une « loi du cadenas » cinématographique. Néanmoins en faisant jouer sa censure, il peut interdire tout film qui propage « les enseignements communistes, l’athéisme et la révolution ». Or selon lui, ces films sont surtout diffusés en 16mm, for­mat que ne couvre pas encore la censure. Il profite donc de la nomination d’Alexis Gagnon au Bureau de censure le 5 décembre 1947 pour combler cette lacune. Duplessis déclare donc alors :

« Le Bureau de censure s’avère plus nécessaire que jamais à cause des pro­cédés détournés adoptés par les éléments subversifs pour leur propagande néfaste. Consciemment ou inconsciemment, mais de façon regrettable dans tous les cas, l’ONF s’est souvent prêté à une propagande tendancieusement communiste et subversive. Voilà pourquoi il faut dans la province un orga­nisme qui protège nos traditions nationales et religieuses contre les dangers de la propagande communiste. La propagande communiste est subversive et tenace et trop souvent la ténacité des communistes a rencontré un appui in­conscient de la part des apathiques et des indifférents… Jusqu’à ces derniers temps, les films de 16mm n’étaient pas censurés. L’Union nationale a réalisé cette réforme salutaire et elle a reçu les félicitations des plus hautes auto­rités ».

Cette déclaration on ne peut plus claire est faite au moment même où se déroule à St-Jérôme le procès politique de Madeleine Parent et d’Azellus Beaucage. Deux ans plus tard, l’Office a encore des problèmes avec Duples­sis. Au début du mois de février 1950, prétextant qu’il faut faire l’inventaire des films actuellement en stock dans la cinémathèque provinciale, celui-ci dé­cide de suspendre indéfiniment la distribution des films de l’ONF dans la province, ce qui ne veut pas dire que les bureaux de l’Office ne pourront plus distribuer leurs films au Québec, mais que cette distribution ne s’effectuera plus par l’intermédiaire de la cinémathèque provinciale.

Bien que le Montréal-Matin du 11 février rapporte que Duplessis a de nouveau déclaré qu’il s’agissait d’une mesure d’inventaire, le même journal, dans sa page éditoriale du 13, donne la véritable portée de ce geste :

« Il s’agissait simplement d’une mesure de prudence jugée nécessaire par les autorités de la province. Il n’y a pas que Québec qui manifeste quelque méfiance à l’endroit de cet organisme du gouvernement fédéral. Tout récem­ment, portant la parole devant des Rotariens, le Dr Watson Kirkconnel, président de l’Université Acadia, à Wolfville, N.E., se plaignait de ce que les Canadiens étaient constamment l’objet de la propagande communiste de la part de l’Office national du film. Et le Dr Kirkconnell a affirmé que le film Our northern neighbour (1944 n.d.l.r.) n’était en somme qu’une pièce de propagande soviétique. L’interdiction temporaire dont est frappé l’ONF fait jeter les hauts cris aux partisans des ‘libertés civiles’. Elle est quand même justifiée et ne constitue qu’un acte de saine prudence ».

Duplessis ne se réconciliera jamais avec l’ONF même lorsque celui-ci déménagera à Montréal.