La Cinémathèque québécoise

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Les racines cachées

À Marthe Bélanger-Vinson
ma première collaboratrice et complice

Le premier film que l’on m’a montré, à mon arrivée à l’Office national du film, s’intitulait LEST WE FORGET (DE PEUR D’OUBLIER). Ce qu’il ne fallait pas oublier, à ce moment-là, c’était la guerre qui venait de s’achever. C’était en 1947.

En 1984, m’y revoici. LEST WE FORGET! Cette fois, c’est de l’Office du film dont on parle. Il avait survécu à la guerre. Il lui fallait dès lors survivre à la paix.

C’est une sale blague d’enlever leur guerre aux cinéastes lorsqu’on en tient une bonne.

C’est leur enlever tous ces beaux sujets : Dunkerque, l’invasion allemande, les dis­cours de Churchill (Some chicken, some neck!), Dieppe, la Normandie, les Ardennes, Hiroshima, les beaux sujets fracassants abondent.

C’est leur enlever aussi la plus simpliste des philosophies : Les Alliés sont blancs (y compris les rouges), les puissances de l’Axe sont noires, l’air est pur, la route large, le clairon sonne la charge. Et Dieu est avec nous.

Du jour au lendemain, c’est la paix. Plus de clairon pour sonner la charge; l’air et la pluie ne sont plus aussi purs qu’on nous l’avait dit; les joies saines et simples du Canada ne sont plus si simples, et certainement pas aussi saines qu’elles le furent. Dieu lui-même est-il bien avec nous lorsqu’on entend les premières performances de l’or­chestre de Toronto, ou qu’on assiste aux premières des premiers ballets canadiens de l’époque. D’ici peu de temps, Monsieur Pearson, toute humilité en bandoulière, fera hisser un tout nouveau drapeau canadien, en se demandant qui Diable voudra bien se mettre au garde-à-vous. Monsieur Lesage reviendra d’un flirt appuyé avec Marianne de France pour s’enquérir à tout hasard de la santé de Sa Très Gracieuse Majesté; un autre Ministre poussera l’amour du show-business jusqu’à vouloir “rapatrier” la Constitution; (les mots qu’on inventait!) et un petit homme impérieux prendra sur lui de changer les paroles de l’hymne national. (Pour l’ouverture du Parlement?… Non, pour les joutes de hockey! Ô Lafleur, ô Gretzky!) Et c’est avec ces événements-là qu’il faudrait faire du cinéma?!..

Et voilà bien la toute première incongruité de cet Office du film (qui les collec­tionna par la suite) qui fut refondé, refondu et réorienté pour participer à l’effort de guerre, et qui se trouva du jour au lendemain nez à nez avec la terne réalité d’avoir à produire des films de paix. On avait mangé son pain blanc le premier. Et voilà qua­rante ans que ça dure!

La fin de la guerre fut l’un des plus terribles goulots d’étranglement par où l’ONF aurait à se faufiler. (Ce ne fut pas le dernier. Toute l’existence de l’ONF a été une série d’esquives entre différentes menaces vagues) On n’avait pas encore nommé un successeur à John Grierson. On nomme un intérimaire (déjà!) d’une branche sociale­ment inconnue du clan McLean, dont les politiciens disaient déjà Mac Lean Who?… comme on dirait plus tard Joe Who?… ou même Gretzky Qui?… L’espionite régnait à l’ONF. Et une vilaine plaisanterie commença à circuler : que l’ONF avait dû sa survie non à une volonté active du Gouvernement, mais par défaut, parce que personne n’avait trouvé assez vite une raison assez convaincante pour le rayer de la carte. Allons, si l’ONF devait continuer à dépenser les deniers publics, il le ferait sans guerre, sans Anglais d’Angleterre aux postes de commande et sans grand en­thousiasme des Parlementaires.

Ce que personne ne pouvait savoir, c’est qu’on allait avoir, — qu’on avait devant soit —, une longue génération de paix et de prospérité. Finalement on aurait le temps de repartir à zéro, de tout réinventer le cinéma, lentement, sans grands éclairs de génie, avant d’aboutir à une production cinématographique de qualité.

Avant même qu’on puisse parler de Production française ou de Production an­glaise, au commencement de tout, il y eut la Paix.

Photo d'un tournage d'UN DU 22e de Gerald Noxon (1940)
Photo d’un tournage d’UN DU 22e de Gerald Noxon (1940)
© ONF

La démilitarisation

Pendant toute guerre, le ton monte partout dans le monde, et il monte aussi dans les films. La trame sonore des films de guerre est fracassante. On se tue à tout-va au son des mitrailleuses, de la D.C.A. des canons de tous calibres. On crie, on hurle, on chante, on joue de la trompette. Et on s’explique… à perdre haleine. Le NFB a trouvé le narrateur nécessaire et suffisant pour tous ces films : c’est Lorne Greene. Le même. L’homme du Ponderosa. On a même baptisé sa voix: THE VOICE OF DOOM.

À la paix, le ton redescend, le débit se calme, des pointes d’humour reparaissent. Au stock de musique qui était avant tout composé de Marches militaires, on ajoute maintenant du rural, de l’églogue, du pastoral, du Rameau et du Blackburn. Mais len­tement, très lentement. Le commentaire se calme, s’espace, même, on laisse leur place à des “bouts” de musique un peu plus longs. Les compositeurs attitrés de l’ONF, Maurice Blackburn, Robert Fleming, Eldon Rathburn —j’ai mentionné Rameau seu­lement pour rire, un peu plus haut —, les compositeurs de l’Office s’étonnent d’enten­dre leur musique telle qu’ils l’ont écrite et non recouverte de glapissements, hurle­ments, fusillades, et râles de mourants.

À chaque film nous allégeons, nous démilitarisons. Ce sont nos premiers grands enregistrements de paix. Nous écrivons les textes la veille, sinon le matin même des enregistrements. Sur la route entre Montréal et Ottawa (où se font tous les enregistre­ments) c’est un défilé journalier de narrateurs, Roger Baulu, (bien sûr!) Gérard Arthur, François Bertrand, Jacques Desbaillets, René Lecavalier, qui viennent après le travail de la journée enregistrer pour nous.

C’est la paix. Il me semble que les soirées sont plus longues. L’argent n’est pas trop compté. Tout le monde a une auto dernier-cri à essayer sur la grand-route. Un narrateur arrive à Ottawa à huit heures du soir, appelle sa femme à neuf heures et lui explique qu’il vient tout juste d’arriver… “un bon petit quarante-cinq de moyenne…” On repart pour Montréal le soir même ou au petit jour.

On enregistre comme des possédés. Rien de très génial. Les films se suivent et se ressemblent. Mais on parle d’autre chose que de l’avance des Alliés, ou des prouesses de la R.A.F. On y parle d’élevage, de cultures, de reboisement, de santé, de puéri­culture, de vacances… “les joies saines et simples du Canada.” Roger Baulu et moi nous sommes promis d’intercaler ce bout de phrase dans chacun de nos textes… Les joies saines et simples… Nos représentants, nos commis voyageurs de l’époque, trans­mettent toute cette paix, toute cette bonne humeur, toute cette musique. L’infor­mation devait bien en souffrir, mais c’était le temps pour la musique et les joies… etc.

Finalement notre rêve s’accomplit : nous avons écrit en vers libres tout un texte sur l’élevage du homard. L’envoi, je m’en souviens, était touchant :

“Et voici le sort
Pathétique
Des homards du Nouveau-Brinswouique.
Ils ont vécu et ils sont morts
Pour les restaurants d’Amérique”.

Nous n’avons jamais eu d’échos de telles prouesses stylistiques. Nous n’en avions pas besoin. Notre bonne conscience nous suffisait.

L’ONF ne revint aux films de guerre que longtemps après, à l’avènement de la té­lévision sans doute. Ce n’était plus alors que des films “d’archives” …une très bonne place pour les films de guerre. Le ton, lui aussi avait changé. Jean Le Moyne et moi écrivions les textes… avec un compère inattendu (que je signale aux historiens du cinéma) Jean-Jules Richard, l’homme des Sept jours de haine.

Et c’est également dans ces films que nous avons “rescapé” l’inoubliable “You’ll get used to it” de John Pratt, et le non moins mémorable sketch de Gratien Gélinas “Le furlough”. Nous venons d’avoir quarante années de furlough. Je ne souhaite rien de mieux aux cinéastes qu’une autre longue génération de paix.

La production française de ces années bibliques

En 1947, il existait bel et bien, une Production française à l’Office national du film. Ce n’était pas une fausse façade, mais pas loin. On aurait pu parler d’une sorte d’hypocrisie politique. Une chose très claire, c’est que le souci d’une production française distincte à l’ONF ne fut vraiment jamais rien de plus qu’une vague déman­geaison politique ici et là, au hasard d’une question parlementaire sur le bilinguisme dans les institutions fédérales. Questions sans lendemain, et qui restèrent sans ré­ponses, à travers même diverses commissions d’enquête, et durant des années et des années.

On pouvait à peine parler d’une Production française, mais on parlait encore bien moins d’une Production anglaise. Il en était d’autant moins question que la question ne se posait même pas! À Ottawa, on travaillait en anglais, et voilà tout. L’anglais n’était même pas la langue officielle; c’était “la” langue, tout court. Travailler à Ottawa, c’était arriver à douter même qu’il existât ailleurs dans le monde une autre langue… ou même un patois quelconque. Ottawa, du Château Laurier au Parlement et aux rives de ses belles eaux, menait une vie paisible, se suffisant à elle-même. Les mesures mêmes prises au Parlement semblaient le plus souvent s’adresser à des Pro­vinces sans grande existence réelle. La Confédération n’était peut-être après tout qu’un grand jeu avec des bulles de savon. Quant aux quarante et quelques milles mer­cenaires (on ne disait pas encore : Québécois) qui envahissaient Ottawa tous les matins, venant de Hull pour travailler dans les magasins ou servir dans les restaurants, c’était un faux problème, une illusion de plus, puisque, prenant l’autobus en Français à Hull, ils débarquaient en Anglais à Ottawa.

Donc, produire en anglais à Ottawa n’était certainement pas un souci nécessaire et ne demandait aucune structure spéciale.

Par contre, dès 1947 (avant même sans doute), on avait créé une Unité française à l’Office du film. (Première porte à l’étage, face à l’escalier de fer.) Alors que toutes les activités de l’ONF se répartissaient entre 14 “unités”, l’une de ces unités était bel et bien : l’unité française. Mais plus connue, cependant, sous le nom de French Unit. Tout le reste était spécialisé. L’agriculture (entendez : les films sur l’agriculture!) vivait sous le nom de Cherry Unit, ce qui n’avait rien à voir avec les cerises, mais du nom de sa patronne, Evelyn Cherry, l’une des premières femmes-cinéastes du Canada. Raymond Garceau travaillait dans ce groupe “agricole” ou devrait-on dire qu’il y mû­rissait! D’autres groupes portaient le nom de leur production majeure : Canada Carries On; (Roger Biais y vivrait quelques-unes de ces meilleures années créatrices), ou encore la Santé Unit, les Forces Armées Unit, ou les Arts Unit avec James Beveridge et Guy Glover. Quel galimatias! Et, au milieu de toute cette couvée d’activités bien étiquetées, il y avait cet étrange Canard Unit, l’équipe française. Elle avait à sa tête Jacques Brunet qui disparut un jour avec un congé d’un an dont il n’est pas encore revenu. On nomma un intérimaire (encore). Ce fut Guy Glover qui pouvait au moins s’expliquer en français.

Cette équipe avait un budget distinct, quatre-vingt mille dollars qui se dé­pensaient rarement d’ailleurs. Le French Unit ne vivait pas dans le délire de la créa­tion, mais Roger Biais (L’ABITIBl) Jean Palardy (LES PEINTRES POPULAIRES DE CHARLEVOIX) et Pierre Petel (AU PARC LAFONTAINE et TERRE DE CAÏN) y firent leurs premiers films. Il me semble que le reste de l’équipe tuait surtout ce beau temps d’après-guerre à griller des cigarettes dans un local sans grâce, où la seule touche de couleur et de fantaisie était un superbe horizon (jaune et vert?) peint sur le mur du fond par Pierre Petel. Au centre et dans le lointain, il y avait des chemi­nées d’usine. Le tout symbolisait admirablement l’avenir documentaire du Canada. Quand on pense qu’on a dû démolir ce mur aussi, en abattant l’ancien ONF! Le Canada s’éveillera très tard à l’idée de trésors culturels.

L’un dans l’autre, à part deux ou trois photos obscènes au Laboratoire, c’était la seule touche de fantaisie dans une masure bouffée par les cloportes et dont les murs ne tenaient debout que par la grâce de Dieu et de la gomme à mâcher dans les encoi­gnures.

Pieusement, on reconstituait l’équipe française tous les ans. On y vit des joueurs d’orgue, des champions de ski et autres acrobates. On n’eut jamais à renvoyer personne : l’équipe s’évaporait d’elle-même au Printemps, comme un gaz.

Pourtant l’un des derniers groupes assemblés à Ottawa survécut au trans­bordement à Montréal, — ou peut-être est-ce ce changement d’air qui lui convint. (Léonard Forest, R.-Marie Léger, Gilbert Choquette, Jacques Giraldeau, ainsi que Bernard Devlin et Fernand Dansereau qui s’efforçaient d’attirer l’ONF dans le sillage de la télévision naissante.)

Mais aux uns comme aux autres, Français ou Anglais, on nous avait abandonné une sorte de moulin désaffecté, avec un métier à réinventer après le départ de l’équipe Grierson, toute une paix à aménager et une “conscience canadienne globale” à créer — rien de moins —, ce qui nous parut tout simple à l’époque. Nous n’étions pas les premiers, — ou les derniers —, à nous y frotter. L’idéalisme sortait par tous les trous de la toiture et les jointures de fenêtres. Le destin qui bénit parfois les innocents nous avait heureusement nantis de façon moins idéaliste : nous avions un budget annuel ré­gulier et un gouvernement très calme, — ou très distrait —, pour qui l’ONF ne fut jamais ni source de grande gloire ou de grand tracas. On nous laissa, en somme, la paix.

C’était très beau.

Il y eut la Paix.

Tournage de MIDINETTE de Roger Blais (1955)
Tournage de MIDINETTE de Roger Blais (1955)
Coll. Cinémathèque québécoise

Mais il y eut aussi LE BUG

Il est très tard. (Il me semble que nous avons toujours travaillé durant ces années-là à des heures indues!) Dehors, il doit faire une de ces abominables tempêtes bien de chez nous. Nous n’avons que quelques semaines d’entraînement, et dans une de ces in­croyables petites salles de la rue John, nous essayons de nous initier aux mystères de la synchroniseuse à six pistes. Une sorte de courant d’air mi-tiède, mi-froid et poussié­reux baigne la pièce, et plus on s’énerve plus la poussière vient coller sur le film. La maison semble déserte. Elle ne l’est pas. Jim Beveridge, tout habillé pour partir, vient s’accoter à l’absence de porte de la salle. Lui, c’est un des tout premiers. Son prestige, son charme et sa culture en font une sorte de grand patron pour nous tous. Il nous regarde souffrir pendant quelques minutes. La nervosité doit se lire dans tout ce que nous faisons. Beveridge a du charme. Il a un sourire et un humour que je retrouverai seulement quelques années plus tard chez Denys Arcand, cet autre abominable!.. Et il prononce une phrase historique : “Gentlemen, watch out!.. The bug, Messieurs, the BUG!..

C’est vrai que c’est une petite phrase bien insignifiante, mais au fond, voilà ce qui nous a tous soutenus et entraînés pendant toute cette génération. Ni l’argent, ni quelque volonté de boyscout de participer à l’unité d’un pays, mais le microbe du cinéma. Ce microbe a pris au Canada comme nulle part ailleurs peut-être. Le microbe d’un beau métier, le microbe du cinéma.

Par-delà toute notion de production française ou anglaise il y eut aussi le BUG.

Et la distribution?

Une distribution en français a existé sur une base continue et cohérente long­temps avant la production française. Dès mes premières semaines à l’Office du film, il fallut me faire comprendre que l’ONF championnait réellement l’unité nationale et remplissait une véritable mission civilisatrice. Peut-être aussi espérait-on me prouver que ces fameuses provinces existaient vraiment, pour de bon, même en dehors d’Ot­tawa?

Le grand directeur général de la Distribution me prit sous son aile et nous voilà partis — en hiver encore — pour London, Ontario où se déroule la projection d’un film de l’ONF dans les locaux de la nouvelle librairie. Et c’est dans ce très beau cadre, bien fait pour éblouir un nouvel arrivant, qu’on m’explique, preuves en main, le rôle éducatif, civilisateur, unificateur du cinéma. Dans ces petits films de dix minutes, l’ONF tient l’avenir, non seulement de l’éducation au Canada, mais aussi de la Con­fédération. Rien de plus important ne s’est accompli depuis la construction du chemin de fer. Je tiens entre mes mains l’un des miracles de la civilisation moderne : dix minutes de cinéma en 16 millimètres.

À Trois-Rivières (deuxième étape du grand tour) nous rencontrons un merveil­leux camarade, François Biron, l’un des “commis voyageurs” de l’ONF et dans le sous-sol de l’église nous montrons le dernier cri de nos films culturels où l’on vante le travail des femmes dans les usines. De vaillantes femmes en bleus de travail s’affairent à la production de guerre.

La lumière revient : long silence. Le public serait-il ému jusqu’aux larmes?

C’est le curé de l’endroit qui se charge des conclusions en deux-temps trois-mouvements… “que si l’ONF entend à l’avenir nous montrer d’autres femmes en pan­talon, travaillant hors de leur foyer, la civilisation du Québec va se faire sans l’ONF. Un point. Fermez les guillemets”. Une petite jeune femme essaie d’intervenir; mais elle n’a pas la cote; on te la colle au pain sec et à l’eau pour six semaines. Et la séance est levée.

Nous sommes revenus en silence. Il faisait une de ces belles tempêtes… etc. Mais on m’a expliqué pour me redonner la foi que le Duplessisme en était à son dernier souffle.

LA CANNE À PÊCHE de Fernand Dansereau (1959) d'après un conte d'Anne Hébert
LA CANNE À PÊCHE de Fernand Dansereau (1959) d’après un conte d’Anne Hébert
© ONF

Pourtant vint le temps où l’ONF jamais trop riche en arguments politiques de poids, put se déclarer totalement bilingue. C’était, évidemment y aller un peu fort sur la poudre aux yeux. Mais on avait enfin mis au point un système de versions rapides des films faits (— vraiment faits, eux —) en anglais. Le reste n’était que versions. Mais les commis voyageurs de l’ONF purent respirer, remplir leur mallette de dé­monstration, et n’avoir même que l’embarras du choix.

Ils durent se débarrasser des femmes en pantalon.

Pourtant il fallut encore des années avant que l’ONF abandonne le vocable; “Foreign Versions” qui désignait tout le travail qui se faisait en français.

Dieu que la confiance fut longue à s’établir! Le coup classique consistait à nous laisser traduire un texte anglais, prendre la traduction, et la faire retraduire, sous la table, en anglais. Et là je recommande de relire le récit de Mark Twain : “La gre­nouille sauteuse de Calaveras”. Les autorités se retrouvaient ayant entre les mains un texte comparable à celui de Mark Twain : “Eh bien! I see not that that frog has nothing of better than another”…

* * * * *

Le ridicule finit — à la longue — par enterrer la censure.

Les années ont passé. Nous sommes à Montréal. La production française produit activement, fiévreusement même, sans que son statut soit clairement reconnu dans la maison. Tout ce qui constituera d’ici peu la Production française est déjà sur pied. Les réalisateurs, les monteurs, les producteurs, tous ceux qui sont en train de mettre au point et diffuser le cinéma-vérité. Et il y a même déjà des francs-tireurs.

Gilles Carle passe et repasse devant moi. Il vient d’avoir une idée de film… “En deux mots”… et le voilà parti. Nous avons déjà plusieurs années de complicité : nous nous guettons du coin de l’œil. Cinq minutes plus tard, Gilles Carle vient d’avoir une autre idée de film… Cinq minutes plus tard, autre projet. Cette fois, nous com­mençons à fonctionner de concert. Il va s’agir d’un employé de la ville, un déneigeur qui, le matin de Noël, s’aperçoit… etc.

Nous écrivons quatre ou cinq pages à la hâte, et nous comparaissons dans l’heure devant le grand patron de la production.

Oui, les années ont passé, mais la production française relève toujours d’un Di­recteur anglais : un autre McLean. Celui-ci n’est pas un grand timide. C’est un bagarreur né. Il aime le travail, la boisson, les femmes, les rallyes automobiles et il connaît le métier à fond. Il n’a vraiment qu’un point en commun avec son oncle et prédécesseur, il est incapable de fonctionner utilement en français. C’est son talon d’Achille.

Gilles Carle met toute la sauce. Son histoire s’embellit à chaque redite : il embel­lit, il enjolive, il rit le premier, et à l’avance, des gags qu’il a constamment sur le bout de la langue. Il fait son numéro.

Notre enthousiasme doit être communicatif : le rire de Carle à lui seul dériderait un Parlement britannique. Alors le grand patron y va, lui aussi, de son numéro. Il tourne et retourne notre papier entre des mains (potelées, ma foi), et nous explique qu’il lit très bien en français et que, ce soir, chez lui, au calme, les pieds sur les chenets et le scotch…

Guy L'Écuyer et Paul Hébert dans LA VIE HEUREUSE DE LÉOPOLD Z. de Gilles Carle (1965)
Guy L’Écuyer et Paul Hébert dans LA VIE HEUREUSE DE LÉOPOLD Z. de Gilles Carle (1965)
© ONF

C’est là que nous l’attendons : — “Ce soir… ô misère! et s’il neige dans la nuit… s’il neige d’ici une heure?… La plus belle neige de l’année…”

Bon, personne ne veut priver le pays d’un autre chef-d’œuvre culturel. On signe de confiance…

Voilà l’unilinguisme “bien tempéré”, comme le tambour du même nom.

Épilogue : il ne neigea pas cette année-là! Ni la suivante!… Le film se tourna quand même au hasard des quelques pouces de neige ici et là. Ce fut LA VIE HEU­REUSE DE LÉOPOLD Z. On le termina au troisième Printemps… avec la neige arti­ficielle.

Dans l’intervalle Pierre Juneau devint Directeur de la Production, d’une vraie Production française reconnue comme telle. À ce moment d’ailleurs, et depuis plusieurs années, le personnel nécessaire était rassemblé, tous ceux qui allaient devenir les meilleurs cinéastes des 25 ans à venir étaient déjà en possession de leurs moyens. Le groupe français, tout le groupe français, était prêt à basculer dans la Production française.

Il n’avait plus fallu qu’un peu de courage politique, et de fierté bien comprise.

11 octobre 84


Cet article a été écrit par Jacques Bobet. Entré à l’ONF en 1947, il y dirigea longtemps le studio des versions françaises. Avec les années 60, il s’oriente vers la production de films et sera toujours un des plus importants producteurs de l’ONF. Il a pris sa retraite en avril 84.