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Le cinéma égyptien au bout du tunnel (1970-1980)

Les débuts des années soixante-dix ont vu s’éclore le talent d’un grand nombre de jeunes cinéastes issus, pour la plupart, de l‘Institut du cinéma du Caire. Le regroupement d’un certain nombre d’entre eux dans l’Association du Jeune Cinéma a donné naissance à deux films: CHANT SUR LA PISTE de Ali Abdel Khalek et OMBRE SUR L’AUTRE RIVE de Galeb Chaath. L’intérêt de cette association réside essentiellement dans le rapport qu’elle a instauré entre service de production et création. Tout était mis en œuvre pour faciliter le travail du cinéaste. Le résultat de cette expérience demeure assez positif à tous les niveaux, bien que nous ne pouvons pas déceler dans ces deux films les germes d’un nouveau cinéma égyptien. Il existe toutefois une approche courageuse de la réalité égyptienne après la défaite de 1967. Mais ce regard critique sur les contradictions de la société égyptienne avait commencé à se développer au lendemain de la défaite de Juin 1967. Un grand nombre de films réalisés par des cinéastes confirmés tels Kamal El Cheikh avec MIRAMAR, Hussein Kamal avec PALABRE SUR LE NIL et bien entendu Youssef Chahine avec LE MOINEAU qui n’a pu être projeté qu’en 1974, avaient déjà effleuré ce thème.

Ce n’est donc pas au niveau du langage cinématographique que les jeunes cinéastes ont innové, mais leur tentative de regroupement visait essentiellement les conditions de production. Or, cette tentative de coproduction avec l’Organisme du Cinéma ne put survivre à l’organisme lui-même. Le démantèlement de ce dernier en 1971 plongea les jeunes cinéastes dans un vide qui ne fut jamais comblé.

Livrés à eux-mêmes, les jeunes cinéastes devaient chercher à conquérir la confiance des producteurs du secteur privé, seuls maîtres du jeu à présent. Certains d’entre eux ont cédé à la facilité et ont réussi à s’imposer en tant que réalisateurs commerciaux comme Mohamed Abdel Aziz qui a réalisé plus de vingt films au cours des dix dernières années. Films comiques pour la plupart, où l’on trouve parfois une critique sociale bien fondée tel son film le plus important PRENEZ GARDE, MESSIEURS où il expose les nouvelles valeurs dominantes dans la société égyptienne actuelle qui dévalorise les hommes de science au profit des nouveaux parvenus. Mohamed Radi est également un de ces jeunes cinéastes qui obéit aussi aux lois du marché. Après un début prometteur avec LA BARRIÈRE où il cherchait un style personnel, Radi se lance dans des productions très inégales où l’on peut trouver LES ENFANTS DU SILENCE à côté du navet L’ENFER avec le comique numéro un Adel Imam. Nader Galam fait également partie de ces cinéastes prolifiques. Mais c’est dans les mélodrames qu’il se spécialise, battant ainsi le maître du genre Hassan El Imam.

Mais les conditions de production ne sont pas forcément responsables de la qualité du produit. C’est surtout la conception du cinéaste du rôle du cinéma qui est déterminante. C’est ainsi que nous pouvons constater qu’un cinéaste comme Youssef Chahine a réellement évolué après qu’il ait pris conscience de l’importance de son outil d’expression. Ali Badrakhân, un des disciples de Chahine suit les traces de son maître. Cinq films en dix ans, beaucoup de réflexion et de préparation pour donner des films de plus en plus mûrs. Après deux premiers films où il explore ses capacités de cinéaste, Ali Badra­khân réalise EL KARNAK un film où il retrace les atrocités auxquelles étaient exposés les opposants politiques au régime.

 Ce film, paru en 1975, ouvre la voie à une vague de films à trame politico-policière dont la cible principale est le régime de Nasser. Dès le 15 mai 1971, la dénassérisation avait commencé et une multitude d’œuvres littéraires, théâtrales et cinématographiques avaient suivi la vague. Le film de Badrakhân, bien qu’il ne vise pas directement une période donnée, a été considéré comme le prototype du genre. Ce film a par ailleurs confirmé Ali Badrakhân comme cinéaste et lui a ainsi permis de tenter d’autres genres cinématographiques. CHAFIKA ET METWALI, son quatrième film, plonge dans l’histoire de l’Égypte et mêle la mémoire populaire à la réalité historique pour donner un film d’une grande originalité et d’une grande richesse. Dans son cinquième film LES GENS AU SOMMET Ali Badrakhân s’attaque au pourrissement de la société égyptienne dans les années 80. Un pourrissement qui est la résultante de la politique d’ouverture économique prônée par le président Sadate à partir de 1976.

Achraf Fahmi, quant à lui, est plus proche de Mohamed Radi que de Ali Badrakhân. Après quelques films policiers, il s’essaye dans les films d’amour, puis dans les films musicaux avant de se lancer lui-même dans la production. En tant que producteur Achraf Fahmi commence par aborder les sujets en vogue à l’époque, soit la corruption dans L’ENQUÊTE EST TOUJOURS OUVERTE, soit les nouvelles valeurs de l’ouverture économique dans LA FEMME PERDUE (El Charide) ou bien le monde des grands truands dans les quartiers populaires (LE DIABLE PRÊCHE — Al Chaytan Yaez). Le dernier film de Achraf Fahmi, LA DANSEUSE ET LE PERCUSSION­NISTE, se déroule également dans ce monde particulier des gens du spectacle populaire. Parmi les derniers films de A. Fahmi, on trouve un film, L’INCONNU, tourné au Canada sur une famille d’émigrés égyptiens. Mais, c’est la trame policière qui occupe le premier plan.

Mais si Achraf Fahmi s’enfonce de plus en plus dans le cinéma purement commercial, Samir Seif cherche quant à lui à s’en démarquer. Les premiers films de S. Seif lui ont assuré une notoriété un peu redoutable: celle d’un cinéaste de film d’action. Son premier film LE CERCLE DE LA VEN­GEANCE inspiré des aventures du Comte de Monte Cristo a été un succès commercial foudroyant. Le second CHENOUA qui retrace une opération spectaculaire des fedayins palestiniens, n’a jamais été projeté en Égypte. Le troisième UN CHAT SUR LE FEU est inspiré de la pièce de Tennessee Wil­liams La chatte sur un toit brûlant, le quatrième film LE DIABLE DANS LA VILLE est tiré du célèbre roman de Balzac Le père Goriot. Nous remarquons que tous ces films sont inspirés par des œuvres littéraires étrangères. Les deux derniers films de Samir Seif plongent par contre dans la réalité égyptienne la plus brûlante. En effet, LE SUSPECT et LE MONSTRE reflètent la corruption qui se propage de plus en plus dans l’Égypte de “l’infitah” (l’ouverture économique).

Le dernier film LE MONSTRE (El Ghoul) a été interdit par la censure et le réalisateur a dû se plier aux conditions qu’on lui a imposées pour sortir son film. Dans ce film qui retrace la mainmise d’un grand homme d’affaires aux mains sales sur la destinée d’un grand nombre de personnes, c’est la mort violente de celui-ci qui semble la seule solution possible pour sauver tout le monde. Ces deux derniers films, qui ne manquent pas “d’action” sont pourtant plus consistant quant à leur rapport à la réalité égyptienne.

Ali Abdel Khalek qui a réalisé son premier long métrage CHANSON SUR LA PISTE en 1972, dans le cadre de l’Association du Nouveau Cinéma a fait une carrière dans le cinéma commercial. On ressent pourtant une préoccupation sociale dans la majorité de ses films qui se déroulent dans le cadre de la petite bourgeoisie cairote. Les difficultés économiques de cette classe sont à l’origine de tous ses films. Nous retrouvons dans la majorité de ses films des personnages en crise. Cette crise est liée en premier lieu à l’incapacité des personnages, des jeunes en règle générale, à se réaliser: matériellement et sentimentalement. Dans L’AMOUR SEUL NE SUFFIT PAS, ce n’est plus l’amour qui est l’accomplissement de tout, ce sont les difficultés quotidiennes de la vie d’un couple qui occupent le premier plan. Dans LA HONTE, A. Abdel Khalek s’attaque à la société de l’Infitah à travers une famille respectable qu’il met à nu. En effet, ce sont les nouvelles valeurs dominantes dans l’Égypte des années soixante-dix qui y sont condamnées à travers cette famille qui s’entretue et finit par se détruire elle-même. La parabole du film de Chahine LE RETOUR DE L’ENFANT PRODIGUE prend dans ce film une autre allure, mais en définitive, les deux films portent en eux ce regard pessimiste sur la réalité égyptienne actuelle. Dans son dernier film MESSIEURS LES SOUDOYÉS, c’est le fléau numéro Un de l’Égypte qui est traité d’une manière un peu confuse. Le fonctionnaire qui est présenté tout au long du film est démasqué dans le dernier quart d’heure et le personnage du policier ridiculisé pendant plus d’une heure est réhabilité aux yeux des spectateurs. La morale est ainsi sauvée et la confiance des spectateurs dans les gardiens de la paix préservée…

Ces réalisateurs que nous venons de citer ont marqué de leurs empreintes les années soixante-dix. Les années quatre-vingt semblent apporter une nouvelle génération qui a commencé à faire ses preuves.

Nous pouvons citer à présent quelques noms qui se sont confirmés au cours des cinq dernières années.

Atef El Tayeb, Mohamed Khan, Khayri Bichara et Rafaat El Mihi constituent la nouvelle garde du cinéma égyptien des années quatre-vingt. Et pourtant, le cinéma qu’ils font ne se distingue pas réellement de celui de la génération précédente. Peu de recherche au niveau du langage cinématographique, quelques tentatives timides de la part de Khayri Bichara dans ses deux longs métrages: LES DESTINS TRAGIQUES et LA PÉNICHE 70, de Rafaat El Mihi dans LES YEUX OUVERTS son premier long métrage. À part cela, nous retrouvons dans tous les films égyptiens, nouveaux ou anciens, faits par des jeunes ou bien des vieux, la même forme de narration, le même rythme languissant et la prédominance du “Verbe”. Ce n’est pas l’Image qui est signifiante dans ce cinéma, c’est la gestuelle et la parole.

Les nouvelles générations de cinéastes, issues pour la plupart de l’Institut du Cinéma, n’ont pas réellement modifié le visage du cinéma égyptien. Elles ont même reproduit ses défauts et ses faiblesses. Car, si nous avons cité, dans ce cadre, une dizaine de noms de jeunes cinéastes, il serait utile de préciser qu’il existe actuellement plus de cent jeunes cinéastes qui cherchent à se frayer une petite place dans le monde du cinéma et qui sont souvent une proie facile pour les producteurs avides. En effet la production annuelle moyenne s’élève à soixante films. La majorité écrasante de ces films est d’un niveau assez médiocre et ce sont de jeunes cinéastes qui en fabriquent la plus grande partie.

Au cours des quinze dernières années, le cinéma a pourtant reflété d’une manière inconsciente les transformations profondes subies par la société égyptienne. Et, si les années soixante ont marqué le cinéma de l’empreinte du nassérisme, le cinéma des années soixante-dix et des années quatre-vingt a été symptomatique de la crise économique et culturelle de ces mêmes années.

Nous pouvons distinguer trois phases au niveau du contenu véhiculé par les films au cours de ces quinze dernières années.

  1. De 1967 à 1974: au cours de cette période de défaite politique et morale, le cinéma a exprimé le désarroi de tout un peuple à travers une dizaine de films socio-politiques. Mais, c’est aussi la période où un film comme MON PÈRE EST PERCHÉ SUR L’ARBRE de Hussein Kamal avec le célèbre chanteur Abdel Halim Hafb a tenu plus de cinquante semaines, que PRENDS GARDE À ZOUZOU de Hassan El Imam avec Souad Hosni est resté plus d’un an à l’affiche.
  2. De 1975 à 1981: Cette période commence par EL KARNAK de A. Badra- khân et la vague de films anti-nassériens et se termine par la montée de deux genres de films: les films comiques avec Adel Imam (l’acteur fétiche de tous les cinéastes maintenant) et les films sur la drogue (le haschich en particulier). Le premier courant a commencé avec le succès inattendu d’un film comique médiocre de Ahmed Fouad RAGAB SUR UN TOIT BRÛLANT en 1979, et le second avec le film de Hossam El Din Moustafa EL BATENEYA avec Nadia El Guindi en 1979 également. Ces deux genres vantent d’une manière inconsciente les valeurs de l’Ouverture économique, soit la réussite sociale à tout prix. Tous les moyens sont bons pour arriver à ses fins. Le personnage de Adel Imam, qui représente l’Égyptien populaire type a trouvé son ancrage dans ces films qui s’adressent essentiellement au public qui fréquente actuellement les salles de cinéma en Égypte.
  3. De 1981 à nos jours: L’assassinat spectaculaire du Président Sadate et les nouvelles données de l’Égypte de Moubarak se sont répercutés dans le cinéma des années quatre-vingt de deux façons:
    1. La violence que l’on retrouve dans 90% des films qui se terminent par l’assassinat prémédité de la haute personnalité responsable de la corruption et cela par un homme honnête détruit par ce monstre. Parmi les films produits au cours de 1983 nous trouvons plus de vingt films qui reproduisent ce même schéma; les plus importants sont: LE MONSTRE de Samir Seif, L’AMOUR DANS LA CELLULE de Mohamed Fadel, MARZOUKA de Saad Arafa, etc.
    2. La dérision comique dont le second film de Rafaat El Mihi L’AVOCAT est le prototype le plus spectaculaire. En effet, c’est une nouvelle fois la satire et la dérision qui servent aux Égyptiens d’échappatoire à leur triste réalité. La farce ou la “Nokta” est ici poussée à son extrême et le spectateur participe activement à ce spectacle qui le met face à lui-même et face à la réalité environnante.

Le cinéma des années soixante-dix et quatre-vingt est aussi le fait d’une poignée de scénaristes qui sont aussi responsables de la nature du cinéma égyptien que les réalisateurs eux-mêmes.

Longtemps lié aux œuvres littéraires de tout genre, le cinéma égyptien actuel tente de puiser son inspiration dans la réalité environnante. Les faits divers et les procès spectaculaires de ces dernières années ont fourni une matière inépuisable aux scénaristes. Mais l’imaginaire n’a pas droit de cité dans ce cinéma où les contraintes de production et de censures sont innombrables. Rafaat El Mihi, longtemps scénariste avant de se lancer dans la réalisation, Mostafa Moharam, Ibrahim El Mogui, Wahid Hamed, Béchir El Dique et Rafik El Saban sont en effet les auteurs du cinéma égyptien actuel. La division du travail étant toujours respectée, la place occupée par le scénariste est toujours prépondérante dans ce cinéma.

Mais les scénaristes, même les plus novateurs, ne sont pas seuls responsables de ce statu quo du cinéma égyptien. Les conditions de production et les pressions constantes exercées par la censure rendent hasardeuse toute tentative de renouvellement de ce cinéma.

Concernant les conditions actuelles de production, il est nécessaire de préciser que l’État n’intervient plus ni au niveau de la production ni à celui de la distribution. D’autre part, il n’existe pas de subvention ni d’aide quelconque aux producteurs. Cette situation est, semble-t-il, en train de se modifier avec la création d’une Caisse d’Aide au cinéma présidée par M. Ahmed El Hadari, ancien directeur du Centre National du Cinéma égyptien.

Livrés à eux-mêmes, les cinéastes ont affaire directement à des producteurs venus de tout bord. En effet, le cinéma est devenu, au cours des dix dernières années, un investissement rentable. Mais, comme c’est la rentabilité qui est le moteur principal de ces hommes d’affaires, la qualité du produit n’est pas toujours leur premier souci. Cette situation a poussé un certain nombre de jeunes cinéastes à se regrouper à nouveau et à créer une coopérative pour produire les films dont ils rêvent. Cette Coopérative des Cinéastes, créée en 1980 a produit un seul film, LES YEUX OUVERTS de Rafaat El Mihi, et n’a pas réussi à réaliser ses autres projets de production et de distribution.

D’autres formes de regroupement, plus limités, existent par ailleurs, telles Le Studio 33, Le Studio 13, Le groupe El Sohba, etc… Ces différentes sociétés sont constituées par des gens du cinéma: réalisateurs, monteurs, scénaristes, etc… Le Groupe El Sohba est composé à titre d’exemple de: Atef El Tayeb, Mohamed Khane (réalisateurs), Béchir El Dique (scénariste) et Nadia Chukri (monteuse). Ce groupe a produit quatre films jusqu’à présent dont LE CONDUCTEUR DU BUS de A. El Tayeb, EL HARRIF de M. Khane, EL TAKHCHIBA de A. El Tayeb.

C’est peut-être cette indépendance relative qui est à l’origine de la qualité supérieure de ces films, par rapport aux films produits par les commerçants.

En ce qui concerne “La Censure”, il faut noter que le code existe depuis plus de quarante ans. Ce qui change au fil des années, c’est l’usage qu’on en fait. Moustafa Darwich, un cinéphile averti et magistrat de fonction fut nommé à la tête de cet appareil en 1968. Or, c’est la seule période où le cinéma égyptien a pu respirer et s’exprimer avec une grande marge de liberté. D’autre part, il avait autorisé la projection d’un grand nombre de films étrangers d’une valeur artistique certaine, mais qui n’auraient jamais pu sortir en Égypte sans lui. Ce libéralisme lui coûta son poste et, depuis, tous les responsables de la censure exécutent à la lettre les lois. Mais cela ne semble pourtant pas satisfaisant, car des films autorisés par la censure se sont vus interdits par le Ministre de la Culture (DARB EL HAWA et KHAMSA BAB), d’autre part différents procès ont mis en cause non seulement les auteurs des films, mais également les responsables de la censure (L’A­VOCAT).

Cette atmosphère n’est pas très propice à la création et nous pouvons comprendre aisément pourquoi le cinéma égyptien n’a pas encore conquis le monde…

(Paris-Le Caire. 1984)


Cet article a été écrit par Magda Wassef. Critique égyptienne au journal Al-Moustakbel (Paris), elle a soutenu récemment une thèse sur “la femme rurale dans le cinéma égyptien”.