La Cinémathèque québécoise

Collections en ligne

Ce site est rendu possible grâce à la fondation Daniel Langlois

Anciens périodiques

Télécharger pdf

« Il faut qu’un acteur travaille beaucoup de lui-même » (Entrevue avec Gabriel Arcand)

Copie Zéro : Que veut dire pour toi donner la vie à un personnage de cinéma?

Gabriel Arcand : Je ne pense pas que l’on puisse travailler un personnage au cinéma comme au théâtre, si l’on ne vibre pas avec lui, pour lui, ou du moins si l’on ne cherche pas une façon d’y arriver. Nous parvenons à cet état — je dirais “ondulatoire” — en relevant les affinités naturelles existant entre ce personnage potentiel et soi-même. D’autre part, en explorant par intérêt professionnel des types nouveaux de personnages, nous découvrons que ces rôles agissent aussi sur nous. En habitant des rôles très différents de notre propre personnalité, nous en apprenons souvent davantage sur nous-mêmes et sur notre métier que s’il s’agissait d’êtres semblables à nous. Idéalement, cette fusion s’opère à la condition que le personnage et l’acteur aient une profondeur concrète, qu’ils possèdent chacun à sa façon, un vécu.

Gabriel Arcand à gauche : LA MAUDITE GALETTE de Denys Arcand Coll. Cinémathèque québécoise
Gabriel Arcand à gauche : LA MAUDITE GALETTE de Denys Arcand
Coll. Cinémathèque québécoise
Photographie Attila Dory

Copie Zéro : Est-ce que les scénarios de films sont, en général, assez riches pour permettre une telle confrontation entre le personnage et l’acteur?

Gabriel Arcand : Parfois. Il ne faut pas exiger d’une indus­trie naissante de proposer toujours des personnages com­plexes et profonds. Quelques fois il faut se contenter d’une partition de “waiter”. Ces personnages, moins exigeants, existent aussi et c’est notre métier de les jouer et de les aimer tout autant. Il nous fait les enrichir et proposer aux spectateurs leur présence spécifique, quelles que soient leur importance ou leur valeur dans le scénario.

Copie Zéro : Est-ce que tu fais des recherches ou des en­quêtes sur le terrain pour mieux interpréter un personnage qui ne t’est pas familier?

Gabriel Arcand : Oui, j’ai déjà utilisé cette méthode et il m’est aussi arrivé volontairement d’éviter ce genre d’appro­che. Par exemple, pour LE CRIME D’OVIDE PLOUFFE, j’ai rencontré le fils de l’homme qui servit de modèle à Roger Lemelin pour créer Ovide. Il m’a parlé de son père pendant des heures et la description qu’il en faisait était très près de celle proposée par Lemelin dans son roman. Cette rencontre m’a énormément aidé. À d’autres occasions, je préfère chercher en dedans de moi au lieu de contacter des personnes qui, dans la vie, font un métier identique à celui du personnage que j’incarne. Je me questionne et essaie de savoir, par en dedans ou par en dehors…

Copie Zéro : Qu’est-ce qu’un bon rôle au cinéma?

Gabriel Arcand : Un acteur doit chercher, dans la mesure du possible, des défis qui le confrontent à lui-même, qui le provoquent. Il doit éviter la routine, la répétition et l’ennui — “The big sleep” —. Son meilleur rôle est souvent celui qu’il jouera prochainement. Pour que le métier reste vivant, pour qu’il soit un défi continuel, il faut que chaque rôle trans­forme quelqu’un ou du moins qu’il contribue à développer certains angles de sa personnalité. Un bon rôle n’est jamais facile à jouer, ni à trouver. Il faut savoir qu’on ne nous en offrira pas tous les jours et qu’il faut par conséquent, pour ne pas perdre la main, accepter de jouer des rôles moins exi­geants. J’ai vu des acteurs faire avec de tout petits rôles, de très belles choses.

Copie Zéro : Quel a été ton plus beau rôle au cinéma?

Gabriel Arcand : Je ne peux pas dissocier facilement mes rôles du produit final qu’est le film. Il n’y a pas de rôle assez “performant” pour permettre de le voir indépendamment de l’ensemble du film. Dans ce sens j’aime beaucoup mon premier rôle dirigé par Gilles Carie dans L’ÂGE DE LA MACHINEE, également celui d’Ovide dans LES PLOUFFE et j’ai une affection particulière — peut-être nostalgique… — pour mon premier rôle au cinéma dans LA MAUDITE GALETTE.

Copie Zéro : Quel est l’aspect le plus difficile du travail de comédien au cinéma?

Gabriel Arcand : Il faut d’abord posséder une très bonne santé. Malgré les longues et désagréables périodes d’at­tente, le plus difficile est de travailler en discontinuité, surtout quand il s’agit d’un rôle principal et que le tournage s’échelonne sur plusieurs mois. Il est très dur de rattraper l’évolution du personnage quand les séquences sont tour­nées dans un ordre qui n’a rien à voir avec la continuité d’un récit qui s’étend sur une période de plusieurs années; je pense à la série EMPIRE dont le récit s’échelonnait sur une période de 40 ans pour une durée finale de six heures.

Copie Zéro : Est-ce que les réalisateurs québécois sont trop ou pas assez exigeants pour les comédiens?

Gabriel Arcand : Les réalisateurs avec lesquels j’ai tourné ne sont pas reconnus pour travailler “dans l’intimité” avec les acteurs, pour être très près d’eux, comme le sont, de réputa­tion du moins, Jean Pierre Lefebvre et Micheline Lanctôt, par exemple. En général, les réalisateurs ont une précon­ception des acteurs par la nature même de leurs films qui, souvent, possèdent des préoccupations didactiques ou for­melles importantes. Étant habités par une conception précise de ce que doit être une image, ils nous voient souvent et seulement comme de petits bonshommes qui bougent à l’intérieur d’un cadre. Ils construisent un tableau en dé­plaçant à leur gré ces éléments que sont les acteurs. Gilles Carle est un peintre, il fait du cinéma comme il peint. Je ne peux pas lui demander de discuter les aléas d’un personnage, il ne crée pas de cette façon. Par ailleurs, il comprend et accepte de me laisser explorer, de reprendre les plans s’il le faut; et c’est pour cela que j’aime travailler avec lui.

Je n’ai pas eu avec les réalisateurs, jusqu’à maintenant, d’expériences fondamentales par rapport à mon métier. Certains réalisateurs sont très habiles avec les comédiens. Denys Arcand, par exemple, donne parfois des indications très stimulantes et efficaces pour l’acteur. En général les réalisateurs d’ici sont ouverts et attentifs aux acteurs, mais il est nécessaire de leur demander de nous laisser le temps de travailler, de les faire asseoir et de leur faire part de nos pensées ou de nos difficultés. Une sorte de respect mutuel et une distance polie représentent l’état des relations entre les réalisateurs et les comédiens. En conclusion, je dirais qu’il faut qu’un acteur travaille beaucoup de lui-même.

Copie Zéro : Est-ce que tes expériences de la scène, je pense au groupe de recherche que tu animes, apportent quelque chose de nouveau à ton travail d’acteur de cinéma?

Gabriel Arcand : Oui, ce travail de recherche au théâtre m’aide beaucoup. Notre approche est orientée princi­palement vers les techniques de l’acteur, son entraînement physique et vocal et vers des expériences d’improvisation et d’utilisation du texte. Un travail de formation donc, qui m’a nourri pour mes rôles au cinéma. Ces ateliers permettent de développer l’attention, la concentration et la présence. J’ai appris à être là pleinement. Toutes ces attitudes se sentent et se voient à l’écran. Le tournage d’un film est tellement découpé qu’il est essentiel d’être présent à l’instant même où l’action se passe, sans hésitation, sans tremblement et avec la même précision à chaque fois, comme le chirurgien avec son scalpel.

Copie Zéro : Dans le cinéma mondial contemporain quels sont les acteurs ou actrices qui t’impressionnent le plus?

Gabriel Arcand : Il y a beaucoup de très bons acteurs actuel­lement dans le monde. Malheureusement l’on n’en connaît qu’une infime partie puisque les films dans lesquels ils jouent ne se rendent pas ici. Il y a aussi les performances ponctuelles de certains acteurs par rapport à la réussite de toute une carrière chez d’autres. Par exemple je peux dire que Meryl Streep dans FRENCH LIEUTENANT WOMAN fait une très belle performance d’actrice. Est-ce que je peux affirmer pour autant qu’elle est une très grande actrice? C’est très délicat de se prononcer là-dessus, tout dépend du travail, du contrat et de l’oeuvre spécifiques. Parmi les actrices connues, je pense que Faye Dunaway et Meryl Streep sont de très grandes professionnelles. Michel Serrault, John Hurt, Ian Holm sont aussi de très bons acteurs et… il y a tous les autres que j’oublie. À l’époque où je commençais ma formation de comédien, entre 15 et 20 ans, je me souviens avoir été marqué par certains acteurs de cinéma : Rod Steiger, Tom Courtenay, Peter O’Toole, Jeanne Moreau, Marlon Brando. Quand je pense à ces vedettes, je me rappelle inévitablement les titres des films dans lesquels ils jouaient. Ce qui me reste d’eux, en fin de compte, ce sont des rôles réussis, bien sûr, mais toujours situés dans un ensemble : le film.

(Entrevue réalisée par Pierre Jutras, revue par Gabriel Arcand)