La Cinémathèque québécoise

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Distribuer pour rayonner

Pour réaliser l’objectif premier de l’Office national du film, faire connaître le Canada aux Canadiens et au monde, il ne suffit pas de concevoir, tourner, produire des films, il faut s’assurer que ces films soient projetés, montrés, vus. C’est pourquoi la Distribution constitue à l’ONF un département de première importance, un rouage essentiel de la fonction même de l’Office qui, pour reprendre les mots de John Grierson, “doit combler la brèche qui sépare le citoyen du monde qui l’entoure”.

Pourtant on entend parfois un citoyen se plaindre que les films de l’ONF ne pren­nent pas suffisamment l’affiche sur les écrans et ne font que dormir sur les tablettes. Il n’est pas si rare non plus d’entendre un cinéaste de l’Office maugréer contre la dif­fusion qu’on fait de son film.

Qu’a donc fait la Distribution et comment a-t-elle cherché à assurer le rayonne­ment des films de l’ONF ? Si, aujourd’hui, ses responsables regardent avec en­thousiasme la voie du support vidéo et s’y engagent déjà depuis quelques années, si on cherche donc à employer les moyens les plus modernes et les plus diversifiés pour dif­fuser les productions de  l’ONF, il a fallu au point de départ avoir recours aux moyens les plus élémentaires.

On se souviendra en effet de ces pionniers de la distribution à l’ONF qu’ont été les projectionnistes itinérants qui, pendant la guerre, se promenaient de paroisse en paroisse et de village en village, pour offrir des représentations gratuites de cinéma. À chaque mois, ils repartaient avec une nouvelle provision de films, leur projecteur, un groupe électrogène portatif, leur écran et même quelques pièces de rechange. Toute une époque que celle-là! Et ces pionniers ont œuvré bien avant que ne soit créée la production française de l’ONF.

Au moment où à l’Office on tourne les premiers films en français, les projection­nistes itinérants transforment leur rôle et participent à la création des Conseils du film. Ces Conseils avaient pour but de permettre à chaque région de s’auto-programmer, c’est-à-dire d’établir à partir de la production de l’ONF un programme cinématographique intéressant et faire ainsi un usage judicieux des films. C’est ainsi que plusieurs bibliothèques municipales commencèrent à constituer un embryon de ci­némathèque. Les Conseils du film se multiplièrent et en 1955 on en comptait pas moins de 496 qui se regroupaient en fédérations provinciales et régionales.

Mais au même moment et alors que de nombreux courts métrages de l’ONF étaient projetés en complément de programme dans les salles de cinéma, la télévision faisait son apparition au Canada. Apparition qui allait provoquer une nouvelle ère de production à l’Office mais qui allait modifier aussi sensiblement le système de distri­bution des films de l’ONF dont quantité, souvent sous forme de séries, ont alimenté les premières années de diffusion de Radio-Canada.

En effet à cause de l’arrivée massive des téléviseurs dans les foyers, les Conseils du film se sont progressivement désagrégés. L’affluence aux projections qu’ils préparaient devenait de moins en moins nombreuse. Les dépôts de films de l’ONF, établis dans les différentes régions du pays par les Conseils du film, étaient de moins en moins utilisés.

C’est cette situation, jumelée à l’exode de la population rurale vers les villes, qui devait amener plus tard l’ONF à récupérer ces différents dépôts. Ce qui d’ailleurs ne s’est pas fait sans tiraillements, avec certaines bibliothèques en particulier, qui, comme nous l’avons expliqué plus haut, avaient réussi à constituer, avec les films de l’ONF, leur première cinémathèque.

Au milieu des années 60 donc, l’Office récupère les dépôts et crée ses propres centres de distribution. C’est ainsi qu’en 1965, dans 21 villes importantes du Canada, ces bureaux fournissent directement au public des services de distribution : des films bien sûr, mais aussi des conseils pour les individus et les groupes, des ateliers d’uti­lisation du film aussi. Tout ceci pour tenter de maximiser l’accessibilité du public aux productions de l’Office.

LES PETITS INVENTEURS de Raymond Garceau (1975)
LES PETITS INVENTEURS de Raymond Garceau (1975)
© ONF

C’est le milieu scolaire qui a su le mieux exploiter cette ressource. En effet les ins­titutions scolaires, qui, en 1969, avaient bénéficié d’un arrivage important d’appareils audiovisuels, ont à tel point exploité les centres de distribution de l’Office que ceux-ci se sont vus incapables de répondre totalement à la demande. Le taux de refus à l’épo­que était en effet de plus de 50%. Et la demande de la part du milieu scolaire était à un tel point importante que les milieux communautaires ne pouvaient très souvent obtenir les films qu’ils souhaitaient.

Devant cette nouvelle situation, l’Office incite les institutions scolaires à créer leur propre centre de documentation. Il s’agissait de “multiplier les images”. Suite à une consultation intensive auprès des milieux scolaires, l’Office met alors sur pied un programme d’aide à l’éducation afin de favoriser une meilleure utilisation des films et accroître sa présence dans un milieu auquel l’Office est pour ainsi dire associé depuis le début de son travail de distribution.

Parallèlement apparaît, au début des années 70, une autre étape dans la diffusion que l’Office a assurée de ses films. C’est l’étape de Ciné-Participation. Une étape qui s’imposait d’autant plus qu’une importante partie de la production de l’Office avait changé et offrait à voir autre chose que ce que le public pouvait consommer à la télé­vision. C’était l’époque du Groupe de recherches sociales et de Société nouvelle. Ainsi après avoir connu une distribution principalement communautaire et scolaire, l’ONF créait pour ainsi dire un réseau parallèle, en marge des salles commerciales de cinéma. Un réseau où les films étaient non seulement projetés mais discutés, et souvent vivement puisque plusieurs des productions dérangeaient les spectateurs dans la possession tranquille de leur vérité.

Ciné-Participation a rejoint à un certain moment plus de 40 villes du Québec et cette approche, à première vue assez nouvelle, n’était pas très éloignée en fait de la vision du premier commissaire de l’ONF pour qui la distribution ne fut jamais le simple acheminement de produits cinématographiques mais la transmission d’une parole à l’homme politique qu’est tout citoyen.

Ciné-Participation devait s’essouffler avec la deuxième moitié des années 70, mais les expériences et les leçons acquises avec cette formule de distribution allaient s’avérer fort utiles pour la diffusion dans les années suivantes de films tels que LA FICTION NUCLÉAIRE, LES VRAIS PERDANTS, MOURIR À TUE-TÊTE, LE CONFORT ET L’INDIFFÉRENCE, des films d’un impact social puissant.

En effet, non seulement allait-on projeter ces films devant des publics cibles, pro­voquer discussions et réflexions, non seulement allait-on susciter, en plus des critiques de cinéma, des articles spécialisés dans les domaines respectifs abordés par les films, mais, par ces multiplicateurs, on allait ainsi rejoindre un public de plus en plus large et créer pour ces films un élan tel que même les télévisions qui, au point de départ, se montraient réticentes à programmer ce genre de productions cinématographiques, ont finalement présenté ces films à leur antenne, permettant à ces films de rejoindre, comme MON ONCLE ANTOINE, un vaste auditoire auquel, au point de départ, ils pouvaient sembler difficilement promis.

Avant d’être présenté à la télévision, un film comme MOURIR À TUE-TÊTE avait connu en salle un très beau succès. D’ailleurs ce film d’Anne Claire Poirier figure avec CORDÉLIA et J.A. MARTIN PHOTOGRAPHE, tous deux de Jean Beaudin, parmi les meilleurs succès de l’ONF en salles commerciales depuis la sortie sur les écrans de 1963 de POUR LA SUITE DU MONDE de Pierre Perrault.

Et aujourd’hui quand un film a du succès en salle, on sait que son chemin est tout tracé, depuis la salle à la télévision payante, à la vidéocassette, à la télévision conven­tionnelle, soit le circuit standard d’un cinéma plus commercial que les responsables de la distribution à l’ONF n’hésitent pas à emprunter quand il peut s’appliquer. Et quand le film aura franchi toutes les étapes, il prendra place avec les autres dans les bureaux en territoire de l’ONF.

Mais voilà que nous parlons déjà de vidéocassettes, un support que la Distri­bution de l’Office envisageait dès le milieu des années 70. On se rappellera que l’ONF avait cherché à convaincre le milieu scolaire de créer ses propres centres de documen­tation audiovisuelle. Or, vers 1975-1976, les Cégeps en particulier commençaient à s’équiper sérieusement en termes d’appareils magnétoscopiques et ce sont précisé­ment les Cégeps qui ont commencé à exiger de la part de l’Office des films sur support vidéo. Du trois quarts de pouce à l’époque.

Ce fut là la première étape d’une démarche qui, avec la fin des années 70 et la multiplication rapide des magnétoscopes dans les foyers, allait amener la Distribution de l’ONF à penser progressivement à la vidéo-consommation qui permet un contact direct avec le spectateur-consommateur.

LE CANOT À RENALD À THOMAS de Bernard Gosselin (1980)
LE CANOT À RENALD À THOMAS de Bernard Gosselin (1980)
© ONF
Photographie Martin Leclerc

Mais produire des vidéocassettes en grand nombre entraîne des coûts qui ne deve­naient acceptables que dans la mesure où on pouvait multiplier les centres d’accès. C’est alors que s’imposa le réseau des bibliothèques publiques. En 1978, une expé­rience était tentée avec la Bibliothèque municipale de Brossard. En 1981, lors d’un congrès international de bibliothécaires, l’ONF cherche à convaincre les bibliothécai­res de l’utilité et de l’intérêt d’avoir des vidéocassettes pour consultation. Ce sera le projet Vidéo Culture qui, aujourd’hui, se traduit par la disponibilité de centaines de cassettes dans les bibliothèques de la ville de Montréal, de Québec, Pointe-Claire, Saint-Léonard, Montréal-Nord, etc.

En 1983, la Distribution de l’ONF lorgne du côté des clubs vidéo dont la prolifé­ration n’échappe alors à personne. Au réseau public, on veut ajouter un réseau privé. Mais cette première expérience n’est pas concluante. Le consommateur a souvent déjà pu voir les films de l’ONF et de toute façon il vient louer au club vidéo avant tout des films de divertissement.

On en revient donc au réseau des bibliothèques publiques où l’attitude des usagers et celle des responsables sont différentes et plus conciliables avec les objectifs visés par les productions de l’Office. Un problème cependant : les cassettes vidéo ne peuvent être empruntées et ne sont dans les bibliothèques que pour fins de consul­tation. En 1984, on lance donc le projet Vidéo Biblio visant à modifier cette situation et des expériences sont actuellement en cours dans ce sens à Alma, Pointe-Claire et Saint-Jean.

Parallèlement, l’ONF exploite aussi la voie de la télévision par câble. Des dizai­nes d’expériences sont en cours avec des câblodistributeurs. 750 productions de l’Of­fice sont actuellement disponibles à Télécâble Vidéotron qui rejoint un public de plus en plus vaste par son service de programmation à demande.

Et pour compléter ce tableau de la distribution et du rayonnement de l’ONF, on ne peut en aucune façon passer sous silence le travail des agents en région, la demi-douzaine du Québec et ceux hors Québec, les Bureaux de l’ONF à l’étranger et le travail du Bureau des festivals de l’Office qui contribue aussi à faire connaître les productions de l’ONF aux quatre coins du monde.

Distribution communautaire, scolaire, parallèle, diffusion en salle commerciale, à la télévision conventionnelle, à la télévision payante, sous forme de cassettes vidéo consultées, empruntées, louées, l’Office a, au fil des années, accumulé de multiples moyens qu’elle doit constamment réévaluer et repenser de façon à mieux servir ses productions et répondre aux besoins changeants d’une société en constante trans­formation.

Le défi est d’autant plus grand et d’autant plus exigeant que les productions de l’ONF sont très diverses et très variées. Les choses seraient en effet beaucoup plus simples si l’Office ne produisait que des longs métrages commerciaux. Mais, pour le plus grand bien de toute notre société, le mandat de l’ONF est beaucoup plus vaste et ses productions beaucoup plus diversifiées. On y trouve de tout : de tous les genres et de toutes les durées, depuis le court métrage d’animation d’une minute au long métrage conventionnel en passant par les moyens métrages documentaires.

De tout pour tous les marchés, dirait-on. Mais à chaque fois, pour chaque production qu’on veut prêter, louer, vendre, il faut trouver la stratégie de lancement et de diffusion qui convient. C’est ainsi que si l’imagination est partie intégrante de la production et de la création cinématographiques, la distribution à l’ONF constitue aussi un défi à l’imagination.

15 octobre 1984


Cet article a été écrit par Richard Gay. Critique de cinéma au journal Le Devoir, invité régulièrement à Radio-Canada, il est également président de l’Association québécoise des critiques de cinéma.