La Cinémathèque québécoise

Collections en ligne

Ce site est rendu possible grâce à la fondation Daniel Langlois

Anciens périodiques

Une enfant martyre, un film emblématique

Nous allons maintenant aborder quelques films qui symbolisent au mieux ce qu’ont produit les petites maisons de productions au début des années 50 1. Le plus célèbre d’entre eux, et probablement le plus célèbre de notre histoire, c’est LA PETITE AURORE, L’ENFANT MARTYRE.

L’arrière-plan historique

Le 12 février 1920, à l’âge de 10 ans, décédait Aurore Gagnon, fille de Télésphore Gagnon. La deuxième femme de son père, Marie-Anne Houde , lui avait fait subir d’innombrables sévices. Le procès des Gagnon a lieu au mois d’avril de la même année. Tous les journaux en parlent. Au terme du procès, Marie-Anne Houde est condamnée à être pendue et Télésphore Gagnon, à la prison à perpétuité. En fait la femme ne sera pas pendue parce qu’enceinte à l’époque (elle mourra d’une maladie incurable) et l’homme sortira de prison au bout de cinq ans. Il se remariera et ira s’établir comme menuisier à Fortierville.

L’adaptation théâtrale

Un tel drame, dans toute son horreur, mais aussi dans tout ce qu’il touche profondément, dans les résonances sociologiques qu’il éveille, dans la conception de l’éducation qu’il rappelle, ne pouvait que séduire quelque écrivain à l’affût. En effet, rapidement, on s’empare de cette histoire specta­culaire; il ne faut jamais laisser passer un bon mélodrame, la denrée théâtrale la plus populaire et la plus prisée de l’époque. Même si Télésphore Gagnon affirmera, 30 ans plus tard, que l’histoire d’Aurore fut jouée au théâtre alors qu’il était encore en prison, il ne semble pas exister de preuves de cela (bien que certains journaux des années 50 mentionnent l’existence d’une œuvre lit­téraire intitulée Aurore l’enfant martyre, victime de sa marâtre dès le 17 février 1921; la vérification reste à faire).

La couverture du roman
La couverture du roman; une publication de l’ACCI
À noter qu’en avant-propos, contrairement au film, on précise la véracité historique du récit.
Le poème dédicace; une publication de l'ACCI
Le poème dédicace; une publication de l’ACCI
À noter qu’en avant-propos, contrairement au film, on précise la véracité historique du récit.

La seule pièce que nous connaissons, d’après le juge Rinfret, Aurore l’enfant martyre, fut écrite par Léon Petitjean, Henri Rollin (Henri Plante) et Alfred Nohcor (Alfred Rochon; toutefois la publicité ne mentionnera que Rollin et Petitjean). Sa première a lieu le 29 juin 1928 au St-Denis. Son succès est si grand qu’elle ne cessera dès lors de se promener partout au Québec, au Canada français, et jusque dans les salles paroissiales franco-américaines de la Nouvelle-Angleterre. À l’époque où se prépare et se tourne le film, son succès ne dérougit pas. Du 21 septembre 1950 au 30 juin 1951, elle est présentée dans 80 salles du Québec, de l’Ontario et du Nouveau-Brunswick, et même en Nouvelle-Angleterre du 7 octobre au 12 no­vembre. Un de ses metteurs en scène en 1951 est Paul Gury 2.

Mise en œuvre du film

Un tel triomphe est rare et n’est certainement pas passé inaperçu aux yeux de l’expert et du champion du mélodrame : J.A. DeSève 3. Déjà, comme nous l’avons vu, le movie mogul de la rue Craig investit dans différentes compagnies de cinéma. Cette fois-ci, il flaire la mine d’or et décide d’y aller lui-même, à sa manière. Le 7 avril 51, sa compagnie, l’Alliance cinématogra­phique canadienne, reçoit ses lettres patentes 4. Son capital est de 50,000 $. et on le dit composé de dix mises de fonds de 5000 $ 5. À la fin mars, DeSève se met en frais d’acheter personnellement les droits de la pièce à Mme Henri Dairoux (celui-ci avait joué dans la pièce originale et s’en était procuré les droits en novembre 1939) et, quelques jours plus tard, les droits du roman d’Émile Asselin Aurore l’enfant martyre. DeSève vend ensuite ces droits pour un fort montant à l’Alliance qui elle-même signe le 21 avril une convention de distribution avec France-Film. DeSève bénéficie donc de la transaction à plusieurs niveaux.

Au début du mois de mai 51, les premières rumeurs sur la réalisation prochaine d’AURORE commencent à faire leur apparition. Le 9 juin, on annonce le début d’un tournage pour la mi-juillet. En fait il commence pro­bablement le lundi 16 juillet aux studios Renaissance 6 puisque nous savons que c’est la fin de semaine du 14 qu’Yvonne Laflamme fut choisie pour inter­préter Aurore 7 et que nous possédons les rapports « caméra » du 17.

On tourne en studio jusqu’au 26. Le 27, on se retrouve à Ste-Geneviève pour les scènes de ferme. Début août, on est de retour à Montréal et le 9, tout est terminé, et sans faire de dépenses somptuaires; au contraire la plupart du temps, il ne fut tourné qu’une seule prise par plan, parfois deux et rarement davantage. Au fur et à mesure que le tournage se passait la monteuse effec­tuait un premier montage, ce qui signifie que le montage véritable se déroule assez rapidement. En septembre, on termine les derniers travaux de labora­toire de telle sorte que le 21, on annonce la première pour le 10 novembre.

Chassé-croisé judiciaire

Mais voilà qu’un coup de théâtre éclate. Au début d’octobre, Télésphore Gagnon retient les services d’un avocat pour empêcher la diffusion du film 8 France-Film fait comme si de rien n’était et installe des affiches « à venir » aux portes du St-Denis. Finalement le 9 novembre, Télésphore Gagnon et dix membres de sa famille (dont les frères et sœurs d’Aurore) de­mandent une injonction permanente contre le film et poursuivent France-Film pour 75,000 $. Les requérants allèguent en gros que France-Film n’a pas le droit d’étaler en public des scènes de caractère criminel affectant leur vie privée et de nature à leur causer un tort et un préjudice irréparables, à nuire à leur réputation et même à les forcer à déménager. Pour les préjudices et le déshonneur déjà causés, ils réclament 75,000 $. Le juge se rend aux représen­tations des Gagnon mais n’accorde qu’une injonction intérimaire valable jusqu’au 14 novembre.

Photo de costume d'Aurore
Photo de costume d’Aurore
Coll. Cinémathèque québécoise

France-Film enrage de voir sa sortie retardée. Mais que faire d’autre, sinon croiser le fer juridique. Le lendemain, elle réplique en rappelant que depuis plusieurs années existe une pièce de théâtre, Aurore l’enfant martyre, qui fut jouée des milliers de fois et qui est une pièce romancée, produit de l’imagination. La compagnie productrice a de plus modifié l’his­toire et le scénario du film de telle sorte que « le thème dépeint tout simple­ment la vie de famille telle qu’elle se reproduit malheureusement trop souvent d’année en année et relatée dans les romans, les journaux, les revues et dans les dossiers des tribunaux policiers ». France-Film ajoute qui ni les annonces, ni la publicité n’ont pu causer de préjudices étant donné leur caractère imagi­naire et que de toute manière, tous les personnages de ce film sont fictifs et les événements du drame imaginaire, et que toute ressemblance n’est que pure coïncidence. Finalement elle rappelle que la date du 10 novembre a été choisie parce qu’elle correspond à la période commercialement la plus profi­table et qu’une injonction lui causerait un tort irréparable. Mais le juge main­tient l’injonction jusqu’au 21 novembre.

Cela donne à la compagnie une semaine pour affiner sa tactique. De retour en cour, elle fait d’abord remarquer aux Gagnon qu’ils n’ont pas pro­testé contre la publicité faite au film, à la pièce ou au roman. Par ailleurs elle démontre que la pièce a été jouée au moins 4000 fois sans la moindre protes­tation de la part de la famille Gagnon; un comédien, Adrien Dorion, raconte qu’il a, une fois, joué la pièce à Fortierville même. Devant ces arguments, le juge ne peut que rejeter la requête des Gagnon. Aussitôt ceux-ci amendent leur requête pour recevoir au moins l’indemnité qu’ils demandent et décident d’aller en appel. Durant les mois à venir, le carrousel juridique recommence à tourner. Le 7 décembre, le juge rejette l’injonction interlocutoire demandée par les Gagnon et reconfirme ce jugement le 18 février. À cette date, on sait donc que le film pourra être projeté. Reste alors la poursuite en dommages : elle sera rejetée le 19 mars.

L’accueil réservé au film

Le film peut enfin être montré sur les écrans. La première a lieu au St-Denis le 25 avril 9 (billets à 2.25 $ et 1.50 $ pour l’occasion) Chose surpre­nante, malgré toute la publicité qui l’a entouré, on présente le film en pro­gramme double et il tient trois semaines. Comment les critiques l’accueillent-ils?

Place au sujet populaire

Le bon voisinage : Janette Bertrand et Lucie Mitchell
Le bon voisinage : Janette Bertrand et Lucie Mitchell
Coll. Cinémathèque québécoise

« On a voulu un sujet populaire, on l’a! Or le populaire possède des droits dont le cinéma a toujours tenu compte. Le cinéma français, qui se pique avec raison d’être le plus intel­lectuel de notre époque, n’a jamais hésité à tourner LES DEUX GAMINES, puis leurs sœurs LES DEUX ORPHELINES, et l’éminent cinéaste Maurice Cloche, après nous avoir donné son remarquable MONSIEUR VINCENT, s’est em­pressé de réaliser une nouvelle version de LA PORTEUSE DE PAIN…Être populaire ne signifie pas qu’il faille être trivial, excessif, pleurni­chard. On peut tourner un film très commercial, utiliser des effets qui ne ratent jamais, opposer les “bons” et les “méchants” tout en gardant une certaine mesure. On reconnaîtra qu’AURORE ne verse pas dans les excès que l’on redoutait et que l’on appréhendait. C’est un cas comme un autre; un cas comme il s’en trouve chaque année dans les divers quo­tidiens. On en a tiré un film. Et puis après! 10.

Le récit dont il est ici question est raconté dans un réel style cinémato­graphique. Les séquences ont du nerf, les personnages ont de la présence et la gradation des effets dramatiques est calculée pour que le dénouement vienne satisfaire le secret désir du spectateur. On aurait pu faire plus gros : on s’en est bien gardé. La tentation de la brutalité excessive guettait le cinéaste au coin de chaque scène, de chaque image : il a su la repousser. La sobriété, dans un sujet qui se prêtait à l’intem­pérance du dialogue, mérite d’être ici signalée…

Jusqu’à ce jour, notre production a illustré des paysanneries, a fait une incursion dans le difficile roman po­licier, a abordé le sujet historique, a fait un essai dans le genre musical et l’aventure. Aujourd’hui elle aborde franchement le sujet populaire : la recette dira si l’on a fait bonne ou mauvaise route.

Le cinéma n’est pas une affaire d’État; c’est une distraction, et tant et aussi longtemps qu’on le jugera comme tel on encouragera ceux qui s’y intéressent, on les aidera à atteindre, par les chemins du début, la route de l’avenir ».

Léon Franque, La Presse 26-4-52

Le baluchon à R.O.B.

« Partout il (le film) soulèvera la controverse quant à son sujet. Les uns le donneront comme exemple du plus entier mauvais goût. Les autres y trouveront une source d’émotion intarissable… Le fait reste — indis­cutable — que le crime et le procès d’une marâtre, qui fit mourir sa belle-fille dans les tortures, il y a si longtemps, gardent leur emprise sur les imaginations et les sentiments des générations…

C’est un film de bonne qualité, au rythme rapide, qui vous saisit dès la première image et ne vous laisse qu’à la dernière… Les scènes se succèdent, apportant des angles différents, se liant dans la variété du décor et ne laissant jamais l’impression d’être soudées l’une à l’autre par la force. L’ambiance est typiquement rurale sans recourir aux poncifs du terroir…

Le sujet même du film offrait un péril aux interprètes. Son caractère mélodramatique aurait pu les pousser à la charge. En général ils ont montré beaucoup de réserve… Que l’on ne s’imagine pas que je crie au chef-d’œuvre. Non! Il y a de nombreuses imperfections, princi­palement en ce qui tient à la bande sonore et à sa synchronisation… Tout ce que j’ai pu constater c’est son emprise dramatique sur la foule qui — en un soir de gala — est devenue houleuse de réprobation devant le crime exposé et chaleu­reuse d’applaudissements à sa puni­tion. Il nous reste à nous demander si ces clameurs de la masse n’étoufferont pas, sous leur volume, les cris de protestation des scandalisés ».

 René O. Boivin, RadioMonde 3-5-52

Le curé vient constater de visu l'état d'Aurore
Le curé vient constater de visu l’état d’Aurore
Coll. Cinémathèque québécoise

Amusantes réactions de la foule à la vue du film LA PETITE AURORE

« Deux spectacles pour le prix d’un, voilà ce qu’on peut voir au théâtre St-Denis cette semaine. En effet ceux qui ne pourront pas gober LA PETITE AURORE L’EN­FANT MARTYRE s’amuseront en voyant les spectateurs réagir devant les souffrances endurées par Yvonne Laflamme, qui incarne le rôle de la petite Aurore. Pour moi, cet à-côté du spectacle est de beaucoup plus in­téressant que celui qui se déroule sur l’écran. Car la plupart du temps, le public joue aussi bien que les inter­prètes. Il pleure, il crie, il proteste, il traite le mari de la marâtre d’imbécile parce qu’il n’est pas assez intelligent pour découvrir le mal qu’on fait à Aurore. Il applaudit quand Jeanette Bertrand prend sur elle d’aller avertir le curé et quand la “belle-mère” est condamnée à être pendue par le cou jusqu’à ce que la mort s’ensuive.

Quant au film lui-même… du côté technique, on dira que c’est un pro­grès sur les films précédents pour ne pas faire de tort à cette industrie naissante au Canada ».

Roland Côté, Le Canada 28-4-52

Comme on le voit à la lumière de ces textes, le public marche à fond de train dans le film. Pas surprenant alors qu’il connaisse un énorme succès. Dès janvier 53, on pouvait annoncer que ses recettes avaient dépassé 100,000 $ et qu’il serait bientôt doublé en anglais et en français, pour la France. LA PETITE AURORE demeure aussi le seul film québécois qui soit montré ré­gulièrement, de façon commerciale, au fil des ans, et auquel à chaque fois certains critiques de cinéma jugent bon de consacrer une nouvelle appréciation.

Trois aspects des mauvais traitements infligés à Aurore
Trois aspects des mauvais traitements infligés à Aurore
Coll. Cinémathèque québécoise
Trois aspects des mauvais traitements infligés à Aurore
Trois aspects des mauvais traitements infligés à Aurore
Coll. Cinémathèque québécoise
Trois aspects des mauvais traitements infligés à Aurore
Trois aspects des mauvais traitements infligés à Aurore
Coll. Cinémathèque québécoise

LA PETITE AURORE L’ENFANT MARTYRE

noir et blanc, 103 min. 6 sec. (9281’)

Réalisation et montage : Jean-Yves Bigras. Scénario et dialogues : Emile Asselin. Musique : Ger­maine Janelle. Directeur de la photo : Roger Racine. Caméraman : José Ména. Décors : Jacques Pelletier. Assistant réalisateur : Jean Boisvert. Assistants-caméraman : Benoit Jobin, Pierre Comte. Maquillage : Gérard Le Testut. Son : Yves Lafond, assisté de M. Préfontaine. Costumes : Marie-Laure Cabana. Accessoires : Percy Graveline. Photographe : Fernand Laparé. Scripte : Andréanne Lafond. Directeur de la production : Roger Garand.
Interprétation : Yvonne Laflamme (Aurore), Lucie Mitchell (Marie-Louise, sa belle-mère), Paul Desmarteaux (Théodore Andois, son père), Thérèse McKinnon (Delphine Andois, sa mère), Marc Forrez (le curé), Jean Lajeunesse (Abraham) Jeanette Bertrand (Catherine), Nana de Varennes (Melvina, tante d’Aurore), J. Léo Gagnon (le médecin), Roland D’Amour, Adrien Laurion. Lucie Poitras, Andrée Poitras, Pierrette Légaré, Laurent Mérineau, Paul Hammond.

En ce clair avant-midi d’été, comme il faisait bon vivre! La nature était en fête, la joie partout.

Pourtant lorsqu’il arriva à la forge du village Théodore Andois était sombre. Sur ses traits — un bel homme d’une incroyable force physique — se lisaient l’inquiétude, le tourment moral, l’angoisse. Sa femme, Delphine était malade depuis deux ans et Théodore savait que la fin approchait. Seulement ses inquiétudes Théodore les gardait pour lui et il rabrouait prestement ceux qui abordaient le sujet. Aussi eut-il un geste significatif à l’endroit du villageois Aldège qui, maladroit mais sincère, avait engagé la conversation faisant observer que la veuve Marie-Louise, mère du petit Maurice, lui ferait une « bien bonne femme » si Delphine allait disparaître.

Personne n’ignorait plus dans le village que Marie-Louise vaquait au ménage chez les Andois, qu’elle se tenait au chevet de la malade et prenait soin de la petite Aurore, unique enfant de Théodore et de Delphine.

Hélas, Théodore ne pouvait se douter « comment » Marie-Louise soignait la malade! Autant dire qu’elle souhaitait sa fin rapide pour lui succéder et c’est Aurore, déjà suffisamment éveillée pour comprendre, qui découvrira un jour, certains gestes de Marie-Louise, dont elle fera son secret.

Et Delphine mourut! Marie-Louise éprouva une joie quasi sadique mais gâchée par la présence d’Aurore qui en savait trop long. Si jamais cette enfant allait parler, dire ce qu’elle avait vu… Ce serait la catastrophe. Au début les choses s’arrangèrent. Marie-Louise devenue Madame Andois (son rêve) s’installa chez Théodore avec son fils, Maurice; Aurore ne la gênait plus ayant été confiée à sa tante Melvina.

État de choses qui ne pouvait durer: M. le curé insista auprès de Théodore pour qu’Aurore revienne au foyer de son papa. « Marie-Louise est une excellente femme dit-il, qui prendra soin d’Aurore tout autant que de son petit Maurice! »

Quoi qu’il en soit, dans le secret de la maison des Andois débuta un long martyre. Marie-Louise détestait Aurore car son mari découvrait chaque jour chez sa fillette des traits de ressemblance avec Delphine. Et Delphine avait été une très belle femme! Marie-Louise ne pouvait pas entendre cela. En outre. Aurore — si jamais elle disait ce qu’elle avait vu lors de la mort de sa maman — pouvait être une redoutable accusa­trice. Insensiblement, dans l’esprit de Marie-Louise un plan cruel prit naissance. En épuisant Aurore à des travaux au-dessus de ses forces enfantines peut-être que…? Il lui suffira d’annoncer à Théodore qu’elle attend un second enfant pour que son mari lui permette d’utiliser Aurore aux rudes travaux de la maison.

Marie-Louise tenait en mains le fil de sa diabolique machination. Pouvait-elle désormais s’arrêter dans cette voie? Le voulut-elle? Non, semble-t-il puisqu’elle s’acharna sur Aurore. Après le dur travail, les coups. Après les coups, d’autres coups, d’autres sévices, d’autres cruautés.

Aurore ne disait rien, terrifiée qu’elle était, abandonnée qu’elle était aussi par son papa qui donnait toujours raison à sa femme.

Seulement une charmante voisine Catherine, fiancée au villageois Abraham, veuf et père d’une nombreuse famille (les enfants, les tiens et ceux que nous aurons, avait dit Catherine, cela ne me fait pas peur. Il suffit de s’aimer!) avait surpris, soit chez Marie-Louise, soit chez Aurore des gestes de crainte, des réticences. Elle flaira le drame et désira en avoir le cœur net. La Providence voulut que Catherine n’eût qu’à regarder Aurore… elle avait compris.

L’instant d’après Catherine est chez le curé. Sans révéler tout ce qu’elle a deviné Catherine en dira suffisamment pour que le pasteur mande le médecin du village et que tous deux, sous un prétexte quelconque se présentent chez les Andois. Visite inat­tendue que Marie-Louise n’a pas prévue. Théodore non plus.

Aurore, couchée sur son grabat est… à l’agonie!

L’homme de l’art est catégorique: il n’a plus rien à faire ici. À vous le rôle, M. le curé…

Quelques heures plus tard, la justice était saisie de l’affaire. L’autopsie, pratiquée dans la sacristie, a mis à jour de nombreuses blessures sur le corps émacié de la fil­lette.

Théodore est sidéré. Il comprend tout maintenant… si tard!

Marie-Louise essaie de crâner mais le jury n’est pas un bonasse Théodore auquel on peut jouer la comédie.

La condamnation est terrible: à Théodore, dix ans de travaux forcés; à Marie- Louise, la peine de mort!

 

Notes:

  1. En ces années-là, l’aventure du long métrage tente plusieurs personnes. Comme nous le voyons, la plupart des compagnies ne réalisent qu’un seul film et meurent. Néanmoins, pour que le portrait de la “production” indépendante soit le plus complet possible, il faut souli­gner que certains cinéastes formeront des compagnies qui n’iront pas plus loin que de mettre sur pied un projet de film… A titre d’exemple, mentionnons la GBS Productions (formée par Roger Garand, Jean-Yves Bigras et Glay Sperling) qui devait tourner dès le 26 février 1951 MONSIEUR HOCKEY, un film mettant en vedette le rocket Maurice Richard et tout le Canadien. L’histoire du film : Maurice Richard blesse au cours d’une partie un joueur de l’équipe rivale. La femme de celui-ci en profite pour montrer l’amour qu’elle porte à son mari et dresse le public contre son idole. Mais ce dernier se rachètera au cours d’une partie contre la même équipe rivale. Mais pour ce projet qui connût l’étape de la scénarisation, combien de projets avortés…
  2. Le succès d’AURORE est si grand qu’en 1941 Gratien Gélinas consacre sa revue, FRIDOLINONS 41, à parodier l’histoire d’Aurore à la manière de quatre auteurs. En voici le résumé selon Rinfret :

    Tableau 1 : DANS LES PAYS D’EN HAUT, à la manière de Valdombre (C.H. Grignon). Pièce délabrée, fenêtre enneigée, poêle couvert de glaçons. Séraphin avait dit à Aurore de se coucher contre la fenêtre pour empêcher l’air d’entrer; le vent l’a déplacée contre le châssis. Donalda veut la martyriser en lui faisant manger une beurrée de savon ou en lui mettant les mains sur le poêle. Ça coûte trop cher. On découvre qu’Aurore est gelée dur et on la fait fondre à la chandelle.

    La mère traîne Aurore évanouie
    La mère traîne Aurore évanouie
    Coll. Cinémathèque québécoise

    Tableau 2 : LA PENSION DES SUPPLICES de Robert Choquette. Intérieur de la pension Velder. Mme Velder est furieuse parce qu’Aurore a déplacé la salière. Comment la punira-t-elle? Physiquement? Cérébralement? Ouvertement? Hypocritement? Elle mettra du sel sur la queue de Boule d’Or, le serin chéri d’Aurore, et lui annoncera: “Tu sais l’être que tu chéris le plus au monde! Eh bien, je viens de lui mettre un grain de sel sur la queue”. « Pauvre monsieur Papineau” s’exclame Aurore.

    Tableau 3 : UN DRAME À ST-ALBERT d’Eddy Beaudry. Poste de police à St-Albert. Le sergent Bob fait venir le père d’Aurore. Le téléphone sonne, on annonce son arrivée. Bob té­léphone au constable pour savoir pourquoi il veut voir le père. Ah oui! Il martyrise sa fille. Échange nombreux de téléphones où se joint le père d’Aurore.

    Tableau 4: VIE DE FAMILLE d’Henry Deyglun. Bar marseillais. On demande à Marius si pour endormir une enfant, le martyre est une bonne chose. Il pérore pendant une semaine. On découvre une fiole de cocaïne dans le lit d’Aurore. Serait-elle une espionne? La Guépéou s’en mêle : Auroriska, Tovarutcha, Nitchevo, Samovar Padarewski, Stokowsky-Whisky, Guépéou itou, tout y passe. Aurore s’envole vers le ciel. La famille arrive : Esquimau, to­réador, etc.

  3. Son célèbre “Faisez-les pleurer” résume bien sa philosophie du spectacle.
  4. Le 21 octobre 1971, l’ACC, Ciné-Monde canadien (incorporé le 15-7-46), Télé-International Corporation (29-9-54) et Télévision Maisonneuve (3-9-59) fusionnent en une seule compagnie, Ciné-monde, au capital autorisé de trois millions. La plupart des administrateurs de la nou­velle compagnie tournent autour de l’empire laissé par DeSève (France-Film, Télé-Métropole) et nous sont connus depuis l’époque France-Film/RFD : Georges Arpin, Thérèse de Grandpré, Lionel Leroux, Emile Maheu. Par ailleurs mentionnons une anecdote qui eût lieu au cours du procès intenté contre le film et qui illustre bien la loi du silence qui entourait et entoure encore tout ce qui touche à DeSève. C’est Georges Arpin qui est interrogé sur les liens entre France-Film, Le Courrier du cinéma et L’Alliance cinématographique canadienne. Arpin déclare qu’il est président du Courrier, que DeSève en est le vice-président et Paul Poulin le secrétaire, mais qu’il ne sait pas qui possède les actions de la revue : lui-même n’en a qu’une. France-Film et Le Courrier occupent le même bureau. Par contre, il ne connaît pas le président de l’ACC, bien que tout ce monde loge au même étage… Les liens entre ces compa­gnies sont bien mal cachés.
  5. Parmi ces actionnaires, on retrouve Jean-Paul Le Pailleur, Sam Gagné, Georges Arpin et DeSève
  6. Il faut se rappeler que DeSève est l’administrateur de ce studio pour le montant d’un dollar par an et que le studio vient d’être acheté, un mois plus tôt, par la Société des Artisans.
  7. Elle a déjà tourné dans un court métrage sur la danse, fait du théâtre avec Félix Leclerc et joué à la radio dans LES HISTOIRES DU DR LAMBERT.
  8. Non seulement certaines personnes se sont-elles rappelées de son existence, mais encore éta­blissent un rapport direct entre lui et le film. Par exemple le Photo Journal du 16 août publie un reportage où il mélange allègrement photos de Fortierville et photos du film.
  9. Il faut noter que le film a été montré précédemment aux Canadian Film Awards où il a obtenu la mention honorable pour l’excellence de sa photographie, son beau sens du mouve­ment et le traitement judicieux des scènes qui offraient des problèmes techniques inusités.
  10. Le Petit Journal du 4 mai pose la question suivante : Le cas de la Petite Aurore peut-il se répéter de nos jours ? Pour y répondre, le journal fait enquête auprès des autorités médicales et policières. Par exemple, le Dr Rosario Fontaine, une autorité en matière d’homicides, de viols et de meurtres “déclare qu’au cours de sa carrière, il ne lui a pas été donné de constater un cas de petit être martyrisé sous l’impulsion d’une haine pathologique semblable à celle qui a présidé aux mauvais traitements reçus par la petite Aurore”. Mais ceci dit, il y a encore bon nombre de parents inhumains qui maltraitent leurs enfants de façon outrageante. Le Petit Journal conclut donc son enquête par un appel à venir en aide à tous les enfants maltraités en alertant immédiatement les autorités de toutes sortes.