La Cinémathèque québécoise

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Anciens périodiques

Un western québécois au temps de la Nouvelle-France

La carrière du film suivant est à peine plus glorieuse que celle de THE BUTLER’S NIGHT OFF. À la fin 1947, des gens de Toronto décident de former une compagnie de cinéma dont le siège social serait à Montréal; c’est la Carillon Pictures. La compagnie est incorporée le 2 avril 1948. Le 30 juin, le Canadian Film Weekly annonce que cette compagnie pourrait réaliser un premier film, l’adaptation du livre THE CHAMPLAIN ROAD, mais cela ne se matérialise pas. Puis pendant trois ans c’est le silence. Personne n’en­tend parler de la Carillon.

La troisième semaine de juin 1951, Melburn Turner 1  annonce que la Carillon devrait commencer le 16 juillet à St-Adolphe d’Howard le tournage d’ÉTIENNE BRÛLÉ. Le film serait tourné en 35mm couleur (Anscolor 2) et certaines prises enregistrées en anglais. Mais Turner ne peut encore indi­quer qui seraient les vedettes du film. Comme par hasard, le 26 juin, Paul Dupuis revient à Montréal pour devenir assistant du père Legault chez Les Compagnons 3; ils ont plusieurs pièces à monter. Mais dans l’immédiat, il est question que Paul Dupuis joue dans un film, et ce film, c’est ÉTIENNE BRÛLÉ. Non seulement Dupuis, mais toute l’équipe des Compagnons sera enrôlée pour le film. Avec de telles garanties, France-Film n’hésite pas à in­vestir 25,000 $ dans cette production 4.

Le tournage

Le mois de juillet se passe en préparations. Le premier tour de manivelle est donné le 23 près de St-Adolphe où l’on a reconstitué un campement indien et un fort français. Des Indiens de Caughnawaga assurent la figura­tion. Puisque tout se tourne en extérieurs, à la merci des intempéries (et de l’inexpérience de l’équipe) on estime rapidement que l’horaire de tournage prévu, trois semaines, sera dépassé. En effet, après trois semaines, le film n’est pas beaucoup avancé et on commence à suggérer qu’il faudra deux mois de tournage. C’est d’ailleurs ce que la compagnie confirme le 19 août à l’oc­casion d’une réception qu’elle offre au village.

Guy Hoffman, Ginette Letondal et Paul Dupuis
Guy Hoffman, Ginette Letondal et Paul Dupuis
Coll. Cinémathèque québécoise

À cette réception, on parle également du film. En effet, celui-ci doit inaugurer une série de films historiques, authentiquement et complètement canadiens, qui seraient probablement tournés en deux langues.

« La raison première de Carillon Productions 5 est de révéler au reste du monde en même temps que les talents des Canadiens, leurs possibilités de création, leurs ressources techniques et la richesse profonde de leurs valeurs traditionnelles. Du même coup on entend développer constamment un métier strictement cinématographique sans préjudice des exigences de la télévision. Tout cela avec l’intention très précise de garder au pays les artistes et les techniciens de talent. Mais le plus clair et le plus précis de l’effort ira à déterminer un intérêt réel, et non seulement d’érudition desséchante, dans une his­toire canadienne de la meilleure veine…

Le directeur Mel Turner estime très simplement que ce film, ainsi que ceux qui vont suivre, constitueront un apport précieux dans l’expression res­pective du génie anglo-canadien et du génie franco-canadien, dans une pers­pective historique où se cristalliseront les tendances communes. M. Turner insiste beaucoup sur le fait que la collaboration et l’idéal du Père Legault et des Compagnons ont joué un rôle important dans la mise en œuvre de son projet »

(Le Canada, 23-8-51).

Au début du mois de septembre, on annonce que les prises de vues seront terminées à la mi-septembre et que le film prendra l’affiche en novembre au St-Denis. Mais cet automne-là, la température est si mauvaise que 15 jours plus tard, on n’a pratiquement pas avancé. On peut imaginer que le moral des troupes, vivant presque sous la tente, doit être au plus bas. Il y a loin de trois semaines à deux mois. Toujours est-il que le 27, Paul Dupuis est de retour à Montréal, car il doit jouer bientôt au théâtre avec Les Compagnons et que cela mérite bien quelques répétitions. Le 28, on apprend que Jacques Auger vient de terminer les prises de vues de son rôle. Le film doit donc s’achever ces jours-là.

L’épreuve du public

En janvier 52, l’organe officiel de France-Film, Le Courrier du cinéma, annonce que le gonflage du film se déroule bien et que le public pourra ap­plaudir dans quelques semaines « le premier film en couleurs, sauf erreur, réalisé au Canada, dans la province de Québec par-dessus le marché… Un succès assuré 6 »

Les Indiens devant leur village
Les Indiens devant leur village
Coll. Cinémathèque québécoise

Mais les quelques semaines se métamorphosent en quelques mois. En mai, nouvelle publicité dans Le Courrier. Le film est terminé! Parlant de Paul Dupuis, on écrit : « D’un physique remarquable, droit comme un if, puissant, le bel artiste a apporté à la création de son personnage historique sa belle conscience professionnelle ». Et l’on s’empresse d’ajouter : « Il faut admirer l’esprit d’entreprise de la jeune production cinématographique ca­nadienne qui n’a pas hésité à aborder le film en couleurs. La féérie de la couleur atteint ici le paroxysme de son éclat… ÉTIENNE BRÛLÉ, outre sa valeur d’attraction spectaculaire, se classe d’emblée comme une réalisation d’une vaste portée éducative. Un autre beau succès se prépare ». Nouveau rappel en août avec moult photos et un long résumé. On récidive en sep­tembre : « Le film est sûrement à voir. Il représente un effort réussi dans l’ordre du cinéma en couleurs qui présage d’un bel avenir pour la production canadienne ».

Leurs mœurs dissolues de Brûlé.
Leurs mœurs dissolues de Brûlé.
Coll. Cinémathèque québécoise

Finalement, le 18 septembre, on annonce enfin le film au St-Denis. Le communiqué publicitaire vante les riches couleurs, les paysages merveilleux des Laurentides, les 500 acteurs canadiens et les 2000 figurants indiens! et met l’accent sur l’authenticité du film « dans l’atmosphère et les arrière-plans historiques, jusqu’au plus dur réalisme ». Le 19, grande première pour voir Champlain, le père Brébeuf et la fin atroce de Brûlé. Pour montrer qu’on ne fait pas les choses à moitié, d’authentiques Indiens en costumes de gala guerriers attendent les spectateurs à la porte du théâtre. Tout ça pour 75 ¢.

Même si la publicité promet « un fougueux roman d’amour, une drama­tique page de notre histoire et la lutte atroce des Blancs et des Indiens », on ne prend pas de risques et on programme ÉTIENNE BRÛLÉ en programme double avec FLEUR DE FOUGÈRE (ça fait peut-être nom indien stéréo­typé!). Mais rien à faire, le film ne tient pas plus qu’une semaine… La presse aussi ne délire pas dans son accueil :

ÉTIENNE BRÛLÉ révèle un habile emploi de la pellicule en couleurs

« Le producteur Melburn E. Turner a voulu la partie la plus diffi­cile qui soit au cinéma, c’est-à-dire avec un budget limité, aller tourner en extérieurs un film de caractère historique et en couleurs par-dessus le marché… Le producteur n’a pas gagné toute la partie mais il a quand même assez bien manœuvré avec les atouts en mains. Dans des conditions moins difficiles, la réalisation eut été mieux achevée, mieux développée et les belles possibilités du scénario eussent été utilisées à leur maximum.

Le film est une suite d’images laurentiennes bien cadrées, assez bien éclairées mais la trame dramatique n’a pas le souffle qu’exige une épopée historique ayant pour pivot Brûlé, figure très discutée de notre histoire… Les images sont là, les acteurs aussi et les costumes comme le maquillage dénotent une certaine recherche et un souci d’authenticité. Mais ce qui manque, c’est la co­hésion, le rythme. On aurait voulu un dialogue plus étoffé, plus mordant…

Paul Dupuis domine le film. Cet artiste a de la présence, de l’autorité, du naturel. Son personnage n’est peut-être pas étudié en profondeur, mais il est toujours plausible. Guy Hoffman a rendu comique un personnage qui ne l’est pas obligatoi­rement mais c’était le seul parti à prendre. Ginette Letondal et Paulette De Guise sont fort jolies. Jacques Auger fait ce qu’il peut d’un Champlain qu’on aurait voulu plus significatif. Lionel Villeneuve a su détacher son personnage de Brébeuf et lui donner du relief…

Dans l’ensemble, ÉTIENNE BRÛLÉ révèle d’intéressantes possibilités. Le cinéma est une longue pa­tience comme tout autre art, il faut travailler sans cesse pour en arriver à une maîtrise parfaite. Continuons, on y arrivera bien un jour. »

Léon Franque (?), La Presse 22-9-52

Le fougueux roman d'amour
Le fougueux roman d’amour
Coll. Cinémathèque québécoise

ÉTIENNE BRÛLÉ

« Envisagée dans cette perspective (“notre cinéma”), l’importance d’ÉTIENNE BRÛLÉ déborde largement sa valeur d’art qui demeure, dans l’absolu, assez faible. Elle tient à ce qu’il ouvre un nouveau champ, extrêmement fécond, à l’exploration cinématographique. Le film de Mel Turner est aussi éloigné des paysan­neries de catalogue — SÉRAPHIN, LE GROS BILL — que des histo­riettes pseudo-modestes — LA FORTERESSE, LE ROSSIGNOL ET LES CLOCHES, LES LU­MIÈRES DE MA VILLE — qui ont encombré quelques semaines nos écrans. À vrai dire, il se rappro­cherait plutôt de cet ancêtre du cinéma canadien-français, LE PÈRE CHOPIN, par certaines manières bon enfant, sans prétention, c’est de passer outre les problèmes techni­ques. Mais sa véritable originalité, c’est de s’attaquer directement — et avec bonheur, souvent, car beaucoup d’images ne manquent pas de force — au paysage canadien. Avec ÉTIENNE BRÛLÉ, le cinéma canadien-français prend pour la pre­mière fois le grand air du pays; il fait le lien entre l’homme et la nature, entre le documentaire et le cinéma complet. Il est notre première chance d’authenticité.

Que cela demeure un peu primaire et naïvement organisé, comme une sorte de grand jeu scout, je n’en disconviens pas; même, j’y trouve un certain charme. Nous savons le prix du naturel, à trop avoir vu nos acteurs se guinder sous l’œil de la caméra comme s’il était celui d’un hypnotiseur. À l’exception de Jacques Auger (Champlain), décidément irrécupérable pour le » cinéma, et malgré une mise en scène souvent moins que rudimentaire, les interprètes d’ÉTIENNE BRÛLÉ accusent en général une présence cinématographique étonnante…

Je laisse au spectateur le malin plaisir de trouver les mille défauts qui parsèment le film. J’avoue, pour moi, qu’ils ne m’ennuieraient pas trop, s’ils n’étaient aggravés par deux faiblesses majeures dont l’une, relevant de la technique, est pardonnable, mais la deuxième tout à fait inadmissible. Je veux parler du dé­coupage, responsable en grande partie de la lenteur du film, et du scénario. Le scénario est effrayant : zéro de psychologie, zéro d’action, zéro de clarté. Serait-il donc si difficile de trouver au Canada-français (ou anglais) les deux sous d’intelligence nécessaires à bâtir un scénario à peu près plausible.

ÉTIENNE BRÛLÉ : le film peut-être le plus mal organisé, mais aussi le plus vivant qui ait été réalisé jusqu’ici dans la province de Québec. »

Gilles Marcotte, Le Devoir 22-9-52

2 visages de Champlain
2 visages de Champlain
Coll. Cinémathèque québécoise
2 visages de Champlain
2 visages de Champlain
Coll. Cinémathèque québécoise

Le baluchon de R.O.B.

Est-ce dire que le film est un navet? Non! Il contient assez de belles images pour réjouir le specta­teur : paysages merveilleux, recons­titution d’ambiances indiennes inté­ressantes par le détail, évocation de mœurs disparues, mouvement de foules vigoureux, costumes colorés. Je me suis surpris, un instant, à re­garder la projection comme s’il s’agissait d’un ballet plutôt que d’un scénario dramatique. Au fait celui-ci est faible, n’étant à vrai dire que la jonction lâche de divers épisodes de la vie d’Étienne Brûlé : rixes, soulades et conquêtes amoureuses…

L’Étienne que nous suivons est un pochard, un matamore et un dé­braillé. Et puis ce qui dessert surtout la production, c’est son dialogue lourd, solennel, égal dans sa lenteur et sa forme pour tous, sauvages et blancs usant de la même sorte de langue écrite et non parlée. L’inter­prétation est inégale. Paul Dupuis apporte à Étienne Brûlé une vitalité magnifique, mais il donne assez souvent l’impression de se moquer de son personnage et de la caméra…

     À tout prendre, ÉTIENNE BRÛLÉ est un film bien moyen, qu’il ne sied pas de mépriser sans appel. Et les dames auront le plaisir d’y contempler à satiété la plastique de Dupuis, Gascon, Major et autres interprètes masculins, si les hommes ne sont pas trop favorisés par l’académie des Mmes Letondal et De Guise fort habillées pour des Sauvagesses ».

René O. Boivin, RadioMonde 27-9-52


ÉTIENNE BRÛLÉ GIBIER DE POTENCE

couleurs, 102 min. 15 sec. (3681’ en 16mm)

Réalisation et production : Melburn E. Turner. Producteur associé : Richard Mingo-Sweeney. Di­recteur de production : Jean Brunet, assisté de John Sweeney. Images : Melburn E. Turner assisté de Georges Delanoë. Assistant à la mise en scène : Émile Legault. Assistant caméraman : Claude Rondeau. Son : Stanley Clemson, Tom Derbyshire. Costumes : Tanyss Malabar, Mme A. New Canoë. Maquillage : Pearl Gates. Habilleuses : Renée Eva, Jacqueline Rondeau. Scénario : Jeanette Downing, d’après le roman de J.H. Cranston Étienne Brûlé, lmmortal Scoundrel. Scripte : Madeleine Lévesque. Photographe : Ronald Luttrell.
Interprétation : Paul Dupuis (Étienne Brûlé), Jacques Auger (Samuel de Champlain), Ginette Le­tondal (Agonsa), Paulette DeGuise (Gayonena), Guy Hoffman (Serge Pelletier), Louis Thomas (Sagida), André Major (Ojikwa, Odonéo). Tom Taylor (Nika), Donald McGill (Amiral Kirke), Peter Jennings (son aide de camp), Madeleine Lévesque (une jeune fille), William Grand Louis (un chef indien), Pierre Rondeau, Réal Lemieux (mousquetaires), Gabriel Gascon (Janedo), Lionel Villeneuve (Jean de Brébeuf). (La plupart des comédiens étaient membres de la troupe Les Compagnons que dirigeait le père Legault).

Arrivé en Nouvelle-France avec Champlain en 1608, Étienne Brûlé a vite fait de se mêler aux Hurons dont il apprend rapidement la langue et les coutumes. Homme de confiance de Champlain auprès des Indiens, il se charge en 1615 d’en recruter 500 pour aider militairement les Français. Quelques années plus tard, Champlain le dépê­che encore auprès des Hurons. Cette fois-ci, Brûlé décide d’y demeurer plus long­temps, motivé principalement par l’appât du gain, mais aussi par la vie de luxure qu’il peut y mener et les joies de l’alcool. Il va même jusqu’à trahir les siens en faveur de l’amiral anglais Kirke. Par sa faute, les Français et leurs alliés subissent des pertes aux mains des Anglais et des Iroquois. Chassé par les Français, Brûlé croit pouvoir se réfugier chez les Hurons. Mais ceux-ci, choqués par l’immoralité de Brûlé et les traî­trises dont il s’est rendu coupable, l’accueillent comme il se doit : ils le torturent et le mettent à mort sur un bûcher.

Notes:

  1. Turner réalise son premier film en 1941; il s’agit d’un long métrage tourné en 16mm Kodachrome, HERE WILL I NEST (parfois nommé TALBOT OF CANADA. Et on osera pré­tendre qu’ÉTIENNE BRÛLÉ constitue le premier long métrage en couleurs au Canada!). La suite de sa carrière jusqu’à ÉTIENNE BRÛLÉ est moins connue. On sait qu’il mit en scène en 1945, pour ASN, THIS TOWN IS OURS.
  2. En réalité le film sera tourné en Kodachrome 16mm et gonflé à Hollywood sur pellicule Ansco 35mm
  3. Voici le portrait que trace le père Legault de Paul Dupuis dans Le Canada 15-10-51; après avoir rappelé qu’il lui a enseigné il y a 18 ans, le père Legault poursuit : « C’est que sous des dehors exaspérants. Paul est une ‘âme’ d’une singulière qualité. Un racé. J’ai toujours aimé ces jeunes poulains cabrés sous l’éperon, qui vont, toujours les narines offertes au vent, sans gauchir leur course. Paul a de la noblesse. La noblesse, logée à la fine pointe de l’âme, qui est, à mes yeux, irrésistible. Ajoutez que Paul est un acteur né… L’équipe Dupuis-Legault s’est établie sous le signe de l’amitié et d’un amour commun pour te théâtre de qualité « .
  4. Il ne faut donc pas s’étonner, comme nous le signalions dans Le succès est au film parlant français, p. 128, que DeSève vante le film à l’abbé Proulx.
  5. Une filiale de Carillon Pictures
  6. Ce n’est évidemment pas le premier film, ni le premier long métrage réalisé en couleurs au Canada. À part le film de Turner même dont nous avons déjà parlé, on peut citer, rien qu’au Québec, les travaux des Tessier, Proulx, Gélinas, Poitevin, sans parler des cinéastes de l’ONF. Peut-être le film fut-il le premier long métrage de fiction gonflé en 35mm et destiné aux salles…