La Cinémathèque québécoise

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Anciens périodiques

Un père et son péché

L’histoire des productions réalisées à l’extérieur des compagnies QP et RFD peut sommairement se diviser en deux: celle des films tournés lorsque ces « grosses » compagnies étaient encore en activité et celle des films effec­tués suite à leur déclin. Il est remarquable que la première période ne voie l’éclosion que de productions en langue anglaise, car leurs promoteurs pensent avoir ainsi plus facilement accès au marché américain.

Durant l’année 1947, nous l’avons vu, l’activité cinématographique est plutôt au point mort chez QP. Ses studios sont donc disponibles pour loca­tion. Un groupe d’hommes d’affaires de Toronto se montre intéressé, suite au refus de L’Anglais de produire lui-même le sujet qu’ils envisagent 1. Parmi ces Torontois, on retrouve le producteur Larry Cromien 2 qui a déjà à son actif le film BUSH PILOT, le premier long métrage tourné au Canada anglais après la guerre. Sa compagnie se nomme la Canadian Motion Picture Productions 3.

Au réfectoire de la Québec Productions : Suzanne Avon, Frank Heron, Marie-Laure Cabana, Joy Lafleur, Georges Toupin
Au réfectoire de la Québec Productions : Suzanne Avon, Frank Heron, Marie-Laure Cabana, Joy Lafleur, Georges Toupin
Coll. Cinémathèque québécoise

Pour son nouveau film, Cromien engage comme réalisateur un Améri­cain, Phil Rosen dont on dit qu’il a plus de cent films derrière lui. Le reste de l’équipe est composé en bonne partie de gens qui connaissent les installations de St-Hyacinthe, soit pour avoir déjà travaillé sur WHISPERING CITY, soit pour être employés de la QP. Le sujet choisi par Cromien est simple et d’un succès assuré : les maladies vénériennes, ou plutôt les efforts des pionniers de l’hygiène pour déraciner ce fléau social. Pour donner à ce sujet scandaleux une caution morale, Cromien se réclame de la Health League of Canada et affirme qu’il travaille sous ses auspices.

L’essentiel pour lui est de produire vite et à bon compte. Le budget avoisine 45,000 $ (plus tard on dira 60,000 $) et le tournage s’échelonne du 2 au 14 février, soit sur 10½ jours de travail 4. Le montage dure trois semaines. On insère dans le film de larges extraits d’un court métrage documentaire et animé préparé par l’aviation canadienne et qui illustre une conférence donnée par le Dr D.B. Leyton 5 du ministère de la Santé à Ottawa. Peu avant la sortie du film, soit le 10 avril, certains journaux publient une lettre du Dr Gordon Bâtes, directeur de la Health League, qui affirme qu’il n’a pas vu le film et que son organisme ne commandite absolument pas ce film. Cette mise en garde nous semble tout de même un peu tardive car on associe la League au film depuis plusieurs mois 6.

Le soir de la première : Richard Jarvis, Joy Lafleur, Phil Rosen
Le soir de la première : Richard Jarvis, Joy Lafleur, Phil Rosen
Coll. Cinémathèque québécoise

Le 25 avril, le film est lancé au His Majesty’s et y demeure jusqu’au 2 mai. Comment l’accueille la presse? L’opinion de Roland Côté résume bien ce que ses collègues pensent de ce film de propagande :

SINS OF THE FATHERS prouve que l’on peut faire d’excellents films canadiens à bon marché

« SINS OF THE FATHERS, dont la première a eu lieu dimanche soir au His Majesty’s et qui gardera l’affiche de ce théâtre toute la semaine, prouve qu’il est possible de faire au Canada des films inté­ressants à des prix très bas. SINS OF THE FATHERS est un docu­mentaire construit autour d’une in­trigue fictive, c’est un film à thèse. L’excellence de l’interprétation, ainsi que la façon dont l’histoire a été traitée, contribuent à en faire oublier l’aridité du sujet. Même si l’intrigue n’offre rien de très original, elle est bien développée et les faits sont logiquement enchaînés et quelques situations dramatiques sont bien amenées. De plus un documentaire du CAF… augmente encore l’intérêt et la valeur de ce film.

L’action de ce film se déroule dans une banlieue d’une grande ville canadienne. Un jeune médecin, que personnifie Austin Willis, veut organiser une Ligue de santé, combattre les maladies vénériennes et faire dis­paraître les établissements de mau­vaise réputation. Mais il se bute à l’indifférence des uns et aux intérêts des autres; ces derniers voient d’un mauvais œil ces projets et comme ils contrôlent le conseil municipal, ils mettent des bâtons dans les roues. Il faudra qu’ils soient frappés dans ce qu’ils ont de plus cher — leurs enfants seront les victimes de la sy­philis — avant de se rendre aux de­mandes du docteur Ben Edwards.

L’histoire est racontée simplement, elle ne languit pas. Il est re­grettable cependant de ne pas voir plus de scènes d’extérieur : c’est même impardonnable qu’on n’ait pas pu trouver moyen de glisser quelques scènes des Laurentides, quand au début du film deux couples vont faire du ski dans le nord. Quelques vues d’extérieurs auraient aéré cette production et lui aurait donné un peu de fraîcheur ».

Roland Côté, Le Canada 27-2-48

Le film connaît son plus gros succès à Toronto au Royal Alexandra où il sort à la mi-août; il y tient l’affiche 4 semaines. Le film produit sur le public tant d’effet que les Ambulanciers St-Jean doivent être sur place pour prendre soin des spectateurs qui sortent durant la projection. Le plus drôle de l’histoire, c’est qu’on présente le film séparément aux hommes et aux femmes et que ce sont les hommes qui sortent le plus : en moyenne 30 par séance.

Le chalet des mauvaises aventures
Le chalet des mauvaises aventures :
dessin de Ed McNally

 

La plantation du décor
La plantation du décor
Remarquer que l’intérieur du chalet (à gauche) est construit en continuité avec l’extérieur
Coll. Cinémathèque québécoise
Malade, Rosen dirige de sa chaise roulante
Malade, Rosen dirige de sa chaise roulante :
dessin Ed McNally (The Standard)

Il faut signaler aussi qu’à cette époque, l’éducation sexuelle est un sujet à la mode : c’est la seule façon de contourner le puritanisme officiel 7. Ainsi le jour de la sortie du film à Montréal coïncide avec l’inauguration par la ville d’une campagne antisyphilitique. Dans une conférence, le docteur Adrien Plourde avertit les candidates au mariage qu’il est essentiel qu’elles exigent de leur futur époux un certificat prénuptial pour que ceux-ci n’offrent pas avec leur cœur le plus effroyable présent : la syphilis.

Dans un tel contexte, le film ne pouvait que connaître le succès. C’est ce que pressent un jeune distributeur torontois, Paul Maynard qui, misant sur l’échec montréalais du film, propose à Cromien d’acheter les droits mondiaux du film pour son coût de production : 80,000 $. On raconte, mais nous n’avons pas pu le vérifier, que la version présentée à Montréal contenait moins de plans dégueulasses que celle présentée à Toronto, et que ce serait Maynard qui aurait inclus ces plans dans le film. Toujours est-il que c’est ce dernier qui sortira le film à Toronto et qui y fera des affaires d’or. Au même moment, il réussit à vendre les droits européens du film, sauf pour le Royaume-Uni, pour la somme de 300,000 $. Le succès torontois lui permet aussi de vendre à la fin du mois d’août les droits canadiens du film à Famous Players; Maynard prévoit même sortir le film aux USA, à Buffalo, le 9 octobre; le film aurait toutefois connu dans ce pays de graves démêlés avec la Legion of Decency. Malgré tout, fin août, Maynard prévoit que le film lui rapportera 3,000,000 $. On ne sait pas quel montant il reçut exactement, mais chose sûre, le film fit plusieurs fois ses frais. Cromien dut s’en mordre les doigts.


SINS OF THE FATHERS

noir et blanc, 94 min. 56 sec. (8544’)

Réalisation : Phil Rosen, Richard J. Jarvis. Scénario : Gordon Burwash. Directeur de la photo : William Steiner. Caméraman : Charles Quick. Eclairage: Edward Gunn. Décors : Edward Barr. Direction artistique : Hans Berends. Montage : Richard J. Jarvis. Ingénieur du son : Henry Pierce. Enregistrement : Oscar Marcoux. Perchiste : Jean Billard. Dessin des costumes : Mrs Murray Bowen. Supervision des costumes : Ellen Collier. Assistants-réalisateurs : Jean Boisvert, Jacques Blouin. Musique : Morris C. Davis. Chef d’orchestre : Samuel Hersenhoren. Dialoguiste : John Pratt. Maquillage : Monica Salmon. Coiffure : Rita Desbiens, Juliette Marcoux. Directeur de production : Gordon Burwash. Producteur délégué : Cyril Strange. Producteur : Larry Cromien. Interprétation : Mary Barclay (Ellen Carter), Austin Willis (le Dr Ben Edwards), Joy Lafleur (Patsy Curran), John Pratt (Marty Williamson), Suzanne Avon (Leona), Gerald Rowan (Higgins), Frank Héron (Charlie Mitchell) Phyllis Carter (Daphné), Georges Toupin (l’échevin Curran), Richard Barclay (le pasteur), Norman Taviss (Shorty), Alfred Gallagher, Béryl Dann (Mrs Mitchell), Alfred Dann (le maire Mitchell), Dorothy Hervey (Marian Carter), Bob Goodier (McAllister), Gordon Burwash (le Dr Black), Frank Edwards (l’avocat), Harold Kelley (le prêtre), Frank Star (l’homme d’affaires), Ward Bond (dans le documentaire américain). Le documentaire présenté dans le cadre du film est composé d’extraits fournis par la Royal Ca­nadian Air Force, le United States Public Health Service (Washington D.C.), la Federal Security Agency et la Medical Research Film Library (New York).
Les techniciens sont affiliés à l’IATSE.

 Un chalet dans le nord. Deux couples : le docteur et Ellen, Charlie et Leona. Le docteur veut mener une campagne contre les fléaux sociaux particulièrement contre les maladies vénériennes. Mais le maire est faible, à la merci des propriétaires de club qui ont un des leurs au conseil, Curran. La fille de ce dernier, Patsy, séduit Charlie qui vient prendre un verre au club de son père, et ils vont passer la nuit au chalet des Laurentides. Le docteur fait l’objet d’une campagne de salissage dans la presse locale. Cela ne l’empêche pas de réunir quelques notables locaux pour leur proposer de lutter contre la prostitution et les autres fléaux sociaux; un homme d’affaires suggère de faire passer des tests sanguins à tous les employés : un prêtre demande d’exiger des certificats prénuptiaux des futurs époux. Ces propositions arrivent devant le conseil, mais Curran s’insurge en disant que c’est une insulte aux citoyens qu’on traite comme des pestiférés. Le docteur découvre que Charlie a passé la nuit avec Patsy et il sait qu’elle a la syphilis. Il les convoque tous deux à son bureau. Arrivent le maire et Curran. Patsy avoue sa maladie et le docteur leur fait voir un film intitulé THE PRICE OF IGNORANCE. Profond choc chez les parents. Arrive l’assemblée publique du conseil. Les Curran, qui se préparent à quitter la ville, en écoutent la radiodiffusion; devant la tournure des événements, Curran s’y rend, appuie le programme de santé et dénonce toutes les manoeuvres dans lesquelles il a trempé. Le programme est adopté. Le docteur et Ellen pourront se marier tandis que Charlie, après avoir tout avoué à Leona, devra attendre.

Notes:

  1. L’Anglais d’une part ne croyait pas au succès du film, d’autre part ne voulait pas s’impliquer dans l’exploitation d’un sujet sexuel, il affirme aujourd’hui avoir dû intervenir pour que le film ne soit pas à demi porno.
  2. Avec Cromien on retrouve Cyril E.F. Strange, Austin A. Willis, Thomas A. André, W.W. Morrison (de Sonotone) et Charles Birge.
  3. Lors d’une conférence de presse début février, la compagnie expose ses buts: éviter d’imiter la production hollywoodienne ou britannique et développer une approche canadienne dans le champ du long métrage. Rappelons-nous aussi avoir vu cette compagnie alliée à QP dans le cadre du CCP et de la Commission Massey.
  4. Et il faut compter que Rosen étant tombé malade après deux jours de tournage, Jarvis dut le remplacer à pied levé!
  5. Après avoir visionné SINS, ce médecin offrira l’appui officiel du ministère. Au Québec, Mgr Morin, responsable de l’Action catholique, recommendera le film.
  6. Encore aujourd’hui la League nie toute implication dans le film. Elle affirme que de toute son existence, elle ne s’est mêlée que deux fois au cinéma. D’abord avec un film réalisé durant la Première Guerre Mondiale, THE END OF THE ROAD, et ensuite avec un film produit à Hollywood en 1933 par la Columbia, DAMAGED LIVES. On peut néanmoins douter de sa bonne foi car on a pu lire dans les journaux d’alors que la League avait approuvé SINS après certains changements.
  7. Il est intéressant de savoir qu’en 1950, à cause des plaintes qu’elle avait reçues pour SINS OF THE FATHERS, MOM AND DAD, etc., l’Ontario décide de former un jury spécial de trois censeurs (un éducateur, un avocat et un médecin) pour juger les films d’hygiène et d’éducation sexuelles.