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De la scène au plateau

Guy L'Écuyer et Claude Jutra : LA FLEUR AUX DENTS de Thomas Vamos
Guy L’Écuyer et Claude Jutra : LA FLEUR AUX DENTS de Thomas Vamos
© ONF

Vouloir être acteur
c’est vouloir être un autre
tout en restant soi-même

Un acteur se réveille dans sa peau,
mais le soir, il se métamorphose

Il est admiré des foules
Il est l’objet des foules
Il est l’esclave des foules
et parfois la victime des foules

Le monde entier le connaît
Il ne connaît personne

Les passions qu’il allume
se perdent dans le Cosmos

Les acteurs constituent une société spéciale
au sein de la société
On les a vus hués, ostracisés, bannis…
puis reconnus, admirés,
montés aux nues

Ils sont critiques des moeurs et des temps
porteurs de grandes idées
vendeurs d’amour et de bonheur

D’abord l’acteur espère la renommée
puis il doit l’assumer
puis la supporter
au-delà de la retraite…
À moins de mourir sur scène
ou devant la caméra

Dans l’éthique actuelle du métier,
les acteurs doivent répondre à deux maîtres :
le dramaturge et le metteur en scène
Dans le meilleur des cas
une équipe se crée…
Dans le pire: l’anarchie

Au théâtre, l’acteur travaille en usine,
jusqu’au produit fini
après quoi, il le met en marché

Au cinéma c’est le champ de bataille
On fait tout en vrac, un peu partout
une scène à la fois
une réplique à la fois
en désordre
en commençant par la fin
se déplaçant d’un lieu de tournage
à un autre lieu de tournage
comme des gitans
Chaque réplique bien dite,
chaque geste exécuté,
sont un investissement
Et ce n’est que plusieurs mois plus tard
à la copie zéro
que l’on saura si oui ou non
on a bien investi
Mais durant les interminables attentes
dans leur roulotte ou près des caméras
plusieurs acteurs ont rêvé des salles combles
et de longues ovations

Connaître le théâtre c’est connaître les acteurs. Pour un réalisateur de film, c’est un atout majeur. C’est mieux encore, si le réalisateur a une expé­rience d’acteur. Plusieurs acteurs sont devenus réalisateurs et inversement. Pour ceux-là, c’est un avantage considérable, car les rapports de l’un à l’autre sont clairs et immédiats.

Se connaître c’est se comprendre. Aux réalisateurs qui s’en tiennent à leurs cadrages, leurs éclairages et leurs travellings, je suggère d’aller faire un tour dans quelqu’atelier de théâtre où ils pourront vivre dans leurs corps et dans leur tête l’expérience du tréteau. C’est la meilleure manière, et ça fait beau­coup de bien.

Ils apprendront le silence, geste par geste. Ils apprendront la voix de la colère et la voix du bonheur. Ils ap­prendront à vivre des situations qu’ils ont souvent vues, mais jamais vécues dans leur tête, dans leur voix ou dans leur corps. Ils apprendront l’humilité qu’il faut pour convaincre le public. Ils reverront leurs camarades acteurs d’un oeil nouveau sans crainte et sans malentendu.

Claude Jutra