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Annexe IV : Le cinéma canadien : illusions et faux calculs

Cité libre février 1951

Nous parlions du cinéma canadien : « Il nous vient des films de France qui sont beaucoup pires que les nôtres », me dit mon interlocuteur. Ainsi, ne vous en faites pas, en cherchant bien parmi les productions françaises (et je vous conseille aussi quelques coups d’œil du côté d’Hollywood), vous trouverez toujours de quoi vous consoler du dernier film canadien. Cependant, si vous vous souvenez des paroles qui ont annoncé l’avènement du cinéma canadien, vous resterez songeurs. Il nous semblait alors que nous allions assister au lancement d’une vaste entreprise d’apostolat… cinématographique. Le Canada français, pays béni, offrait, à cause de sa situation privilégiée aux points de vue géographique, ethnique et surtout religieux, toutes les chances de succès à cette croisade. Enfin, le monde allait connaître un centre de production catholique qui ferait concurrence à Hollywood, à Londres, à Paris. « Héritier de la vieille France dont il a conservé intacts, dans le Québec, les traditions, le droit et le langage, le Canada est appelé à jouer un rôle de premier plan sur le terrain du cinéma. Point géographique de jonction entre les États-Unis, l’Angleterre et la France, il est le sol idéal à mentalité chrétienne où peut s’établir la Centrale Cinématographique indépendante qui permettra la création des films de valeur, tant au point de vue technique qu’au point de vue spirituel. Dans le monde entier, on souhaite une pareille initiative. En France, en Belgique, en Hollande, en Irlande, en Suisse, au Portugal, en Espagne, dans les pays vaincus où renaît un christianisme épuré et conquérant. Aux États-Unis, au Mexique, dans toutes les Républiques sud-américaines. Dans nos missions d’Asie et d’Afrique, dans maints pays du proche Orient, une même préoccupation se fait jour. Il nous faut agir sur le terrain du Cinéma, non seulement en matière d’enseignement, mais il faut pénétrer le film tout entier d’un esprit nouveau. C’est au Canada — s’il plaît à Dieu — que reviendra l’honneur de prendre la tête de cet important mouve­ment. … N’avons-nous pas avec nous Dieu lui-même et la sympathie agissante de l’Église? Question d’énergie et de persévérance, question de foi aussi, dans notre idéal partagé déjà par une foule d’âmes d’élite. » 1.

Quelquefois on pouvait même avoir l’impression que sans le cinéma, c’en était fait du christianisme: « toute doctrine qui prétend s’imposer au monde devra se servir du film… L’Évangile n’échappe pas à cette Loi (sic). Sans le concours du Cinéma (sic), il est impossible aujourd’hui qu’il (sic) puisse maintenir sa bienfaisante emprise sur le monde ». 2

Malgré tous ces beaux sentiments, qui ne manquaient pas de nous toucher, il y avait bien quelques moments de gêne: quand par exemple, dans une brochure, à la même page, nous pouvions lire, des éloges « sans réserve » d’une compagnie de distribution cinématographique, d’un organisme de production et enfin une conclusion sur le catholicisme, force internationale. Ou encore, quand dans un article, où il avait été question du Christ, de l’Évangile et des bienfaits apostoliques du cinéma, et signé par un homme dont on savait qu’il était l’employé d’une compagnie bien identifiée, nous trouvions une péroraison comme celle-ci: « Mais le cinéma chrétien n’est pas l’œuvre d’un homme, ni même de quelques hommes! S’il suppose l’esprit d’équipe chez les meneurs de jeu, il suppose aussi la collaboration de tous pour la fondation et le lancement de l’immense programme qui est le nôtre. Dieu le veut! le Pape le veut! l’Épiscopat le veut! les peuples l’attendent… Lecteur, n’es-tu pas convaincu toi-même? Viens avec nous! Écris-nous, apporte ta pierre à l’édifice. »

Personne ne se scandalisera de ce qu’on ait songé, à la fin de la dernière guerre, à tirer profit des prétendus avantages que présentait le Canada pour la production cinématographique. Encore moins si cette intention fut motivée principalement par le désir d’apporter au public des cinémas une production plus intelligente et plus conforme aux valeurs chrétiennes que ne le sont les films couramment distribués.

Cependant, dans les esprits, deux idées reviennent constamment: confusion et échec.

Dès les débuts de l’entreprise, on s’expliquait mal cette publicité où se confondaient les appels à la croisade, les perspectives internationales, les demandes de fonds, et les projets grandiloquents au nom du Christ. Il semble toujours étrange de voir une compagnie limitée, où se mêlent les intérêts les plus disparates, s’organiser au cri de « Dieu le veut, le Pape le veut, l’Épiscopat le veut. »

Depuis, d’autres efforts se sont manifestés. Plus soutenus et, semble-t-il, plus réalistes aussi. Au jour de la naissance du cinéma canadien, à l’hiver de 1946, on avait souvent l’impression que la littérature qu’on nous servait, comme les projets annoncés, étaient légèrement inflationnaires. Ainsi on mentionnait comme une possibilité immédiate « des installations (qui se­raient) un des ensembles les plus parfaits du monde, capable de rivaliser avec honneur avec quiconque. » (sic) Ces installations n’ont jamais existé que dans le journal et dans l’imagination naïve des actionnaires; et celles qu’on an­nonçait comme temporaires n’ont accouché depuis que de trois films.

La seconde entreprise fut menée dans un autre ton. Beaucoup moins de fanfares publicitaire ou pieusarde. Pas de projets grandiloquents. En somme plus de réalisme et de froide économie dans les installations. Résultats à date : six films. Mais si cette seconde entreprise de production cinématogra­phique semble avoir été mieux gérée et offrir actuellement des chances de succès, cela ne nous permet pas plus cependant, en considérant l’ensemble de la production canadienne, de conclure à la réussite. Certains pourraient peut-être soutenir que du point de vue industriel, le cinéma canadien est en bonne voie d’établissement; mais du point de vue cinématographique ou artistique, les films produits n’offrent pas la moindre promesse. Je ne voudrais pas sur ce sujet être inutilement dur. Inutilement : c’est-à-dire quant à la vérité et aussi quant à l’efficacité. Je ne dis pas que ces films prouvent qu’il n’y a pas d’espoir; mais bien qu’ils ne présentent aucun élément prometteur.

Ni dans leur scénario, ni dans leur réalisation, ces films n’offrent le moindre intérêt artistique. Inutile de dire que les préoccupations spirituelles des débuts se sont toutes exprimées dans la publicité et que les films n’en sont pas du tout encombrés. Très souvent le scénario n’est qu’un prétexte. Dans les musicals américains, on bâtit une faible histoire au cours de laquelle on insère des numéros de chant ou de danse. Les films canadiens souvent ne nous présentent qu’une série de clichés panoramiques au cours de laquelle se déroule une intrigue banale. Ainsi LE PÈRE CHOPIN (maintenant devenu l’aïeul), LUMIÈRES DE MA VILLE, LE GROS BILL et SON COPAIN qu’on a présentés en première à Montréal, au mois de novembre. Intrigue facile et à peine esquissée. Personnages sans aucune profondeur. Somme toute, scénario tellement vide qu’on en sort constamment. À la moindre oc­casion, on s’échappe du scénario pour rejoindre la grande nature des cartes postales même au risque de faire languir le spectateur. Jacques, à Paris, a sauté dans un avion à la poursuite d’Hélène, la femme qu’il aime, que « son copain » a mystérieusement fait monter sur un avion précédent à destination de Montréal. Arrivée rapide à Montréal, taxi… puis randonnée touristique à travers la ville où Pierre peut à loisir admirer tous les édifices de la rue Sher­brooke, y compris la Sun Life, tout en se rendant chez la « police montée ». Plus tard, il réussit finalement à retrouver Hélène derrière les barreaux, accusée de meurtre. À la porte du cachot, « son copain », qui toujours à l’insu de Pierre était « monté », voyant sa surprise et son émotion, lui souffle à l’oreille : « Va m’attendre au Pont Jacques-Cartier ». Nous aurons ainsi plus tard l’occasion de voir la ville de Montréal du Chalet de la Montagne, et plusieurs milles d’une vigoureuse rivière par laquelle Pierre et Hélène, en canot, fuient vers la frontière américaine. Disons, en passant, que SON COPAIN n’est sûrement pas le meilleur film canadien. En plus d’être mauvais, il se prend au sérieux.

Dans certains films le scénario offre plus d’intérêt. Citons par exemple LE GROS BILL, LE CURÉ DE VILLAGE, ou SÉRAPHIN. Mais il arrive alors qu’ils n’offrent que peu de qualités cinématographiques. Certains thèmes et personnages de Robert Choquette ont été assez travaillés pour qu’il en passe nécessairement quelque chose à l’écran. Mais le scénario présente alors beaucoup plus l’allure d’une série radiophonique que d’un film. Ainsi la mise sur film du CURÉ DE VILLAGE ne donne pas beau­coup plus que le spectacle radiophonique vu du studio. Cela dépend beaucoup aussi de la direction, sans doute. De même pour LE GROS BILL. Ce scéna­rio, sans pouvoir rivaliser avec ODD MAN OUT ou LE VOLEUR DE BI­CYCLETTE offrait quand même un point de départ intéressant. Mais on en a fait un film grossier où se mêlent quelques fatuités techniques, des paysages et des scènes de folklore inutiles, des répétitions prétendues comiques, mais ennuyeuses, etc.

Il ne s’agit pas de dénigrer les efforts qui se font au Canada pour produire des films de long métrage. Mais sous prétexte « d’encourager les nôtres », on ne peut non plus approuver des démarches qui veulent s’assurer un succès commercial en composant avec les faiblesses du peuple. Un cinéma libre des exigences populaires? Nous n’y croyons pas, sauf pour des expé­riences qui demeureront limitées. Mais nous refusons ces recettes d’Hollywood où l’on mesure les ingrédients selon les points faibles des auditoires. Les Américains appellent ça: donner aux gens ce qu’ils demandent. C’est là à notre avis une formule très équivoque et foncièrement malhonnête.

Ce n’est pas ici le lieu d’analyser les causes de cet échec à tout le moins provisoire. Il est vrai que notre vie culturelle n’est pas des plus riches. Cela complique sans doute le problème de trouver de bons scénarios. Nous avons quelques romanciers intéressants et certains écrivains ont su aussi s’adapter avec succès à la radio. Les programmes de Choquette, de Valdombre, de Dagenais, de Guy Dufresne, de Giroux en font foi. Cependant, il faut admettre qu’ils ne se sont pas encore posé sérieusement le problème du cinéma. Il n’est pas question de leur en tenir rigueur. Il n’y a là aucune obligation. Ce­pendant, on peut constater le fait, qui se trouve bien illustré par les exemples cités plus haut : LE CURÉ DE VILLAGE et SÉRAPHIN.

Il reste que c’est le manque d’expérience dans la technique cinématographique qui présente le plus grave problème. Pour LE PÈRE CHOPIN, on a dû faire venir de l’étranger tous les principaux techniciens. On en a profité, paraît-il pour doubler tous ces gens d’un apprenti indigène de façon à pouvoir se tirer d’affaire par la suite avec des Canadiens. Cette méthode a peut-être permis de former avec satisfaction les techniciens subalternes, mais elle était tout à fait insuffisante pour produire des directeurs, des photo­graphes ou des monteurs. Une condition fondamentale aurait été qu’on de­mandât les services d’artistes de premier ordre. Cela les budgets ne le permet­taient probablement pas. Aussi la plupart des films produits par la suite ont- ils été dirigé par des techniciens étrangers et toujours, semble-t-il, choisis parmi les moins bons.

On a coutume de dire, à tort ou à raison, que la province de Québec a cinquante ans de retard. Pour ce qui est de la production cinématographique, c’est littéralement vrai et personne ne songerait à nous en blâmer. Mais il semble qu’avant de s’aventurer à produire des films, on devrait réfléchir sérieusement sur ce fait. La moindre étude de l’histoire du cinéma devrait suffire à faire comprendre qu’on ne s’improvise pas cinéaste en l’espace de six mois ou même de six ans.

On peut se demander d’ailleurs si les producteurs de films canadiens se sont beaucoup préoccupés d’autre chose que du succès commercial de leur entreprise. Cet aspect n’est sûrement pas à négliger. Il faut que les films produits se paient, cela va de soi et nous verrons plus loin combien le problème est difficile. Mais ne devrait-on pas aussi, si l’on veut mériter le respect du monde cinématographique, se préoccuper d’autre chose. Je pense encore au dernier film, SON COPAIN : on croirait qu’il a été fait par un comptable ou par un vendeur, tout y est machiné, agencé, organisé, combiné pour que le film se vende aussi bien au Canada qu’en France. La moitié de l’histoire se passe en France, l’autre moitié au Canada; la moitié des acteurs sont ca­nadiens, les autres français; une partie du film a été tournée en France par des techniciens français, une partie au Canada par des techniciens canadiens; ainsi les bénéfices en francs paieront les déboursés faits en francs et les béné­fices en dollars, les déboursés en dollars. N’est-ce pas ingénieux? Mais personne ne s’est préoccupé de faire un film intelligent, un beau film qui eût des chances d’être apprécié en France, au Canada ou en Patagonie.

Il suffira de quelques chiffres pour faire comprendre les difficultés d’ordre économique auxquelles doit faire face la production canadienne. Les films canadiens sont produits avec des budgets inférieurs à cent mille dollars. C’est peu. Mais d’un autre point de vue, c’est considérable quand on voit que les films français importés au Canada durant l’année 1949 ont coûté en moyenne moins de 3000.00 $ chacun. 3 Pour Hollywood, produire un film d’un million qui sera montré à travers tous les États-Unis puis distribué dans tous les pays du monde, ça n’est pas un gros risque. Il en est tout autrement pour le producteur canadien qui jusqu’à date n’a pu compter en général que sur le marché québécois: il se voit dans l’obligation de soutirer du même marché, qui est très restreint, presque la totalité du prix de ses films.

Nous sommes forcés de constater au début de 1951 comme on est loin des airs de croisade de 1946. Faut-il déplorer cet échec? Si, comme il sem­blait parfois, l’espoir des pionniers était de nous gaver de ROSE EFFEUIL­LÉE, de NOTRE-DAME DE LA MOUISE et de GOING MY WAY, il n’y a rien à regretter. Au contraire.

Cependant le problème du cinéma, qui a sûrement inquiété une partie des gens qui ont cru à cette expérience, était réel et l’est toujours. Le tiers de la population canadienne va au cinéma une fois par semaine. 4 Des enquêtes aux États-Unis ont révélé que 65% des amateurs de cinéma ont moins de 25 ans. Dans une école supérieure de Montréal, on a découvert par une consul­tation auprès de 500 étudiants que 36.6% assistent au cinéma toutes les se­maines, 26% deux fois la semaine, 7.6% trois fois la semaine, 1.2% plus souvent encore. 5 Soit 71.4% qui y vont au moins une fois la semaine. La somme annuelle dépensée par l’ensemble de ces étudiants est de 20,000 dollars, soit 40 dollars par étudiant. Si on fait une enquête sur les goûts, on s’aperçoit que la préférence va au genre le plus mauvais, à tous les points de vue : le musical.

Ce ne sont là que quelques chiffres pour donner un aperçu du problème. Il serait intéressant d’analyser les quelques enquêtes qui ont été faites sur la pénétration du cinéma dans la province et chez les jeunes en particulier. Ce simple travail, quand on le fait, conduit à des questions inquiétantes: ainsi ces mêmes gens à qui l’on enseigne les vertus d’Esther ou d’Andromaque, quand ils sont libres, quand ils peuvent eux-mêmes choisir leur nourriture intellectuelle, optent pour Betty Grable ou Esther Williams. Il y a là un terrible décalage entre les valeurs imposées par l’éducation officielle et les valeurs que spontanément les gens s’approprient. Ce même décalage d’ailleurs se re­trouvera dans les personnalités, entre les valeurs apprises et qu’il faut bien porter et, d’autre part, les valeurs selon lesquelles on vit vraiment.

Nous ne contestons pas la nécessité pour les catholiques de s’intéresser au cinéma. Mais entreprendre de résoudre le problème de l’influence du mauvais cinéma sur le monde, d’abord et avant tout par la production de films, cela semble naïf et futile au Canada français. Il suffit pour s’en rendre compte de jeter un coup d’œil sur le monde. Des pays de vieille tradition cinématographique comme l’Angleterre et la France ne réussissent même pas actuellement, sur leur propre territoire, à concurrencer Hollywood. Dans les cinémas anglais 70% des films montrés viennent d’Hollywood et 30% seulement de la production nationale. 6 En France, les ententes Blum-Byrnes qui datent de 1946 et 1947 prévoient que les films français ne doivent pas occuper les écrans plus de cinq semaines par trimestre. 7 D’autre part, en 1949, on voit que les producteurs français n’ont réalisé que 106 films et que durant la même année les salles ont projeté 207 nouveaux films américains. 8 On peut conclure grosso modo que sur trois films montrés en France actuellement, deux viennent d’Hollywood. Pour le Canada le problème est plus simple : en 1946-47, nous avons importé 797 films, dont 638 des États-Unis. 9 II est assez évident, en considérant cette situation, que la production canadienne aurait mis quelque temps avant de couvrir le monde de sa « bienfaisante emprise ».

Vient ensuite la question de la distribution. Pour qui observe un peu, cette question vient d’abord. Actuellement au Québec, on n’utilise même pas comme on le pourrait les bons films qui existent déjà. Ainsi, sur 472 salles dans la province, 104 sont des salles paroissiales. 10 Tout le monde sait que ces salles utilisent les plus mauvais parmi les films qui existent. Il semble qu’on pourrait, avant de se lancer dans des entreprises de ce genre, se donner un peu la peine d’étudier la question qu’on aborde.

Il faut aussi tenir compte de l’influence de la distribution sur la produc­tion. Surtout, comme cela arrive souvent, quand la distribution a tendance à devenir un monopole. Il arrive alors que les producteurs les mieux disposés sont à la merci des volontés des distributeurs. Un coup d’œil sur l’histoire du cinéma américain illustrerait ce fait abondamment. Ici au Canada, au cours de notre brève expérience, il serait déjà possible de relever quelques cas inté­ressants.

Cela très brièvement, je l’admets, montre qu’on a affaire à un système. Ce système, on n’en sort pas. Il faut le rompre. Seul le public qui compose les auditoires des cinémas peut le rompre. Or, ce public actuellement est sous l’effet d’un charme. Tout est orchestré pour le conduire inconsciemment vers la salle de cinéma. On a déterminé arbitrairement ses goûts, et alors on met en marche cette énorme machine qui le conformera aux goûts qu’on lui prête. Il suffit de jeter un regard sur les kiosques à journaux, où chaque mois pa­raissent au moins vingt revues qui ont pour but de l’entretenir dans le rêve que viendra alimenter le prochain spectacle. Le public est « conditionné » pour désirer ce qu’on veut lui donner: revues, publicité des journaux, mythe de la star, chansons américaines, juke-box, danses, etc.

Il faut réveiller ce public. Il est hypnotisé. Sans cela, même les bons films passeront inaperçus ou ne passeront pas du tout, car ils auront été rejetés avant coup par le système, comme cela arrive très souvent à notre insu.

Il faut donc avant tout qu’on prenne le cinéma au sérieux. Il est navrant, devant l’énormité de ce phénomène des temps modernes, de voir encore des gens sérieux l’ignorer ou même le condamner futilement.

En particulier, il devient indispensable que le public puisse se référer à des opinions intelligentes sur les films qu’on lui propose. Actuellement, on se fie surtout aux opinions personnelles qui se transmettent de bouche-à-bouche. Les cotes morales nous permettent tout au plus d’éviter tel film où l’héroïne est trop décolletée, mais nous laisse tomber au piège de tel autre où tout le monde est bien vêtu, mais qui présente la vie de façon idiote. Il n’y a pas ou presque pas de critiques cinématographiques à l’heure actuelle. On trouve des opinions brèves dans la Gazette (très tempérées, ces opinions…), dans Maclean’s, à CBM et dans le Devoir. On ne comprend pas pourquoi le Devoir ne fait pas plus. En français, c’est ce qui se fait de mieux. Mais c’est très peu. Il s’agit beaucoup plus d’une opinion, d’un signe de tête, d’une moue que d’une véritable critique.

Il reste le point le plus important: que les éducateurs à tous les degrés, universitaire, secondaire, primaire, s’intéressent au cinéma. Le monde actuel, les jeunes en particulier, vivent beaucoup plus de héros de C.B. de Mille, de Capra, de Ford, de Paramount, de Fox ou de Warner que de ceux de Racine, Corneille ou Châteaubriand. Il est temps de se rendre compte que le cinéma est l’art de notre siècle, l’art dont vit notre siècle; au sens où l’on dit que le peuple chrétien du moyen âge a vécu de l’art des cathédrales.

Il est temps qu’on s’arrête et qu’on étudie la pénétration du cinéma chez nous, et qu’on étudie aussi le cinéma en lui-même. On se rendra compte alors de l’importance qu’il y a d’initier les jeunes — et les moins jeunes — à ce monde mystérieux avant qu’ils n’en deviennent les esclaves. Il s’agit non pas de rompre le charme peut-être, mais de les libérer d’une mystification. C’est une faculté de juger, de critiquer, de discerner qu’il faut développer. L’expérience a prouvé que les défenses sont inutiles et qu’en pratique, les censures sont des échecs.


Cet article a été écrit par Pierre Juneau. Né en octobre 1922, il commence jeune à militer dans les mouvements d’action catholique et c’est là qu’il fait montre de son intérêt pour le cinéma. La Commission étudiante du cinéma de la JEC publie de 1950 à 1955 la revue Découpages et parmi les principaux colla­borateurs de la revue, on retrouve évidemment Juneau. Celui-ci fait aussi partie du groupe de la revue Cité libre, la revue d’opinions la plus célèbre au Québec en son temps, et c’est de cette époque que date l’amitié Pierre E. Trudeau/Pierre Juneau. La carrière cinématographique de Juneau ne se limite pas à des textes critiques. Quelques années plus tard, il entre à l’ONF comme adjoint administratif au Commissaire. En février 57, lorsqu’éclate “l’affaire ONF”, Juneau est mis en cause comme piètre défenseur, depuis les trois années qu’il est là, des droits des Canadiens-français. Avec la nomination de Guy Roberge au poste de Commissaire et le déménagement de l’Office à Montréal, la position de Juneau se renforce. En 1964, il devient le premier directeur de la production française à l’ONF. En 1967, Juneau quitte l’ONF pour devenir président du CRTC, poste qu’il occupera jusqu’à sa démission pour se présenter comme candidat libéral dans un comté de Montréal. Défait, il retourne à la haute fonction pu­blique à Ottawa. Le texte que nous publions fait le point sur des problèmes et des films abordés dans nos dossiers 3 et 7.

Notes:

  1. Aloysius Vachet, Le Devoir, 5 septembre 1946.
  2. Idem, Catholicisme et Cinéma, Edit. de Renaissance Films Distribution Inc., page 5.
  3. “Le Cinéma français”, dans La Documentation française, publiée par le Secrétariat général du Gouvernement français.
  4. Cf. Annuaire du Canada, 1950
  5. Cahiers d’Action catholique, février 1950.
  6. New York Times, 31 mars 1950.
  7. Roger Manvell, Film, Penguin Books, 1950.
  8. La Documentation française, op. cit.
  9. Roger Manvell, Film, Penguin Books, 1950.
  10. Annuaire du Canada. 1950.