La Cinémathèque québécoise

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À propos du tryptique Nord-Sud

LE NOUVEL ÂGE GLACIAIRE
LE NOUVEL ÂGE GLACIAIRE
Coll. Cinémathèque québécoise
DIARY
DIARY
Coll. Cinémathèque québécoise
LA FORTERESSE BLANCHE
LA FORTERESSE BLANCHE
Coll. Cinémathèque québécoise

Le film que j’ai réalisé dans le courant de 1971 et qui fut diffusé pour la première fois en 1972, « DAGBOEK » (DIARY) s’est développé de manière à devenir un triptyque filmé. Ce triptyque consiste en films dont les démarches réciproques sont très différentes, ils ont cependant en commun d’avoir été réalisés chacun en des lieux très différents du monde, et tous trois traitent des relations entre pays riches et industrialisés du nord et les pays pauvres sous-développés, du sud.

J’ai essayé dans ce triptyque de rendre en une vision émotionnelle globale quelques traits de la diversité infinie des modes de vie et des arrière-plans historiques sur lesquels se fonde le monde. J’ai également tenté de clarifier à l’aide d’images la liaison en profon­deur existant de par le monde entre ces « mondes » différents, même si les gens qui y vi­vent ne sont pas aptes à le comprendre.

Le sentiment qui m’a poursuivi durant toute la réalisation était : moi aussi j’aurais pu être un écolier noir du Cameroun (DIARY), ou une femme débile, vieille avant l’âge, dans le ghetto de Columbus (LA FORTERESSE BLANCHE), ou un de ces Indiens sans avenir des montagnes des Andes, qui se trouvent toute la journée sous l’influence de la coca ou de la boisson; ou encore un habitant du bidonville Villa el Salvador dans le désert à proximité de la capitale péruvienne Lima (LE NOUVEL ÂGE GLACIAIRE). Moi aus­si, j’aurais pu fonctionner comme cet esclave à col blanc déambulant à travers ce couloir dans DIARY, mais à y voir de plus près, cet homme me semble plus étranger que de nombreux autres qui habitent à des lieues.

Nous nous trouvons en cette époque dans la situation unique suivante : nous pouvons nous déplacer immédiatement dans le monde entier, et vivre ainsi différentes phases de l’histoire des hommes. Mais cette multiplicité de la réalité n’a trouvé aucun écho profond dans le monde idéal de la plupart des gens, parce que nous devons tous nous maintenir dans notre entourage direct. Notre entourage nous dicte ainsi une image limitée du monde.

En fait, une réalité multiple existe particulièrement à un niveau charitable (« faire quel­que chose pour les pays pauvres »), ou encore au niveau de la discussion. Afin d’en finir avec ce niveau de conversation, j’utilise souvent des images documentaires, mais en ne les mettant pas à la suite l’une de l’autre, comme le fait le documentaire. Je les fais se heurter ou les associe l’une à l’autre, les renforce ou les démolis au moyen de bruits ou de musique, ou encore, je les combine avec des fragments joués ou stylisés. De ce fait on peut voir dans le triptyque un grand nombre d’approches et de styles, qui tous collabo­rent à l’élaboration de l’image globale dans laquelle l’expérience du spectateur, et non la théorie, est mise à l’avant-plan.

Les différents mondes du monde se situent à l’intérieur d’un système, fortement mar­qué, de couches d’inégalité et d’exploitation. Des cultures vivantes sont progressivement supplantées par une société technique universelle à caractère totalitaire ayant un but fu­neste : des bénéfices constamment plus élevés au moyen d’une consommation toujours crois­sante de biens matériels par une partie de l’humanité aux dépens des chances de survie de l’autre partie — et éventuellement aux dépens de chacun et du tout.

Dans DIARY le rapport entre riche et pauvre est vu au travers d’une sorte d’histoire de l’outil, de la houe africaine au computer. On y montre comment chaque nouveauté technologique exerce un effet sur la communauté dans laquelle elle s’intègre; de quelle manière une telle nouveauté modifie le rôle et la pensée de l’individu et exerce des effets secondaires, qui nécessitent des règlementations sociales protectrices.

Par exemple : dans les pays pauvres les méthodes de prévention des maladies conta­gieuses n’ont pas été accompagnées de méthodes de limitation des naissances. Pour la propagation de celles-ci, il aurait fallu une pensée rationnelle de la part des propagateurs occidentaux des nouvelles méthodes, et un certain degré de scolarisation chez ceux qui recevaient l’aide médicale. Ces derniers, cependant, vivent dans des sociétés, dans les­quelles ils n’arrivent pas à cette scolarisation. Cet équilibre rompu a donné naissance à la surpopulation et à une pauvreté accrue; la modification technique n’a pas été accompa­gnée d’une modification sociale et mentale. Un autre exemple nous est fourni par le mon­de industrialisé et l’accélération formidable de ses techniques d’information qui provo­quent un regroupement de puissance, et font paraître de plus en plus futile l’information limitée des gens de la rue.

Opposés à ces effets, les textes à lire de DIARY ne constituent pas une réaction anti­technique, mais la nécessité de modifications sociales profondes, qui, dans l’ensemble, devront avoir l’étendue d’une révolution. Les mêmes motifs sont repris dans LA FORTE­RESSE BLANCHE, que j’ai réalisé en étroite collaboration avec l’écrivain Bert Schierbeek. Dans LA FORTERESSE BLANCHE il y a deux thèmes centraux : l’idée de la chaî­ne industrielle qui traverse le monde et l’idée de démocratisation à l’intérieur de communautés plus restreintes. Les adolescents des quartiers sordides de la ville de Columbus forment une telle communauté à la recherche de valeurs propres.

Autour de ces deux thèmes sont groupées les images d’un fractionnement et d’un esseulement social, qui proviennent de la distribution inégale du capital et de la connais­sance et qui mènent à la formation de ghettos où les gens vivent comme déchets du systè­me de l’offre et de la demande. Alors que DIARY part d’un événement personnel — la naissance de mon propre enfant — mais continue à considérer la réalité historique de ma­nière plus ou moins chronologique et en termes généraux, dans LA FORTERESSE BLAN­CHE la forme exprime intensément le fractionnement. Presque chaque moment est abs­trait de son contexte quotidien et transposé dans d’autres contextes. Certaines images ressurgissent constamment avec un sens varié. Ainsi prend forme non pas une histoire ayant un début et une fin, mais un ensemble qui reste en mouvement. Le troisième film : LE NOUVEL ÂGE GLACIAIRE est de nouveau construit sur de plus grands fragments d’observation. Il y a dans ce film deux pôles d’intérêt. Le premier concerne la conquête coloniale, déjà présente dans DIARY. L’ère coloniale ainsi que le néo-colonialisme sont déterminants en ce qui concerne les énormes problèmes de l’Amérique latine, décrits dans la partie péruvienne du NOUVEL ÂGE GLACIAIRE. Cette description débouche sur une entrevue avec les habitants d’un grand faubourg, bâti au moyen de roseaux, dans le désert de sable près de Lima, Villa el Salvador. Ces habitants tentent d’améliorer leurs condi­tions de vie, grâce à une autonomie et une organisation démocratique. On y trouve également un pendant au camp d’adolescents de LA FORTERESSE BLANCHE.

L’autre pôle est déterminé par les conditions de vie de quatre jeunes ouvriers illet­trés, d’une fabrique de glace pour la consommation de la province de Groningen. Il s’agit de quatre enfants provenant de la même famille. Ces biographies ne sont pas décrites de manière narrative, mais au moyen de moments isolés, choisis de manière à donner une impression globale. En effet, il s’agit ici d’isolement, de là vient que les situations choi­sies se réfèrent souvent au fait de savoir (ne pas savoir) parler, écrire et entendre. La surdité et la bagarre y jouent un rôle important.

Ainsi, encore plus que dans les autres films, les données générales et personnelles y sont mélangées. Dans certaines scènes, la présence des cinéastes est aussi clairement perceptible. J’ai introduit ces moments dans le film parce qu’ils clarifient également le manque de communication de différentes classes sociales et la sujétion à un appareil tech­nique.

(Texte de présentation, août 1974)